
En 2025, l’Union européenne a accéléré la refonte de son cadre réglementaire en matière de finance durable, entre simplification, relèvement des seuils et nouvelles catégorisations SFDR. CSRD, CSDDD, CBAM ou encore EUDR redessinent un paysage où la résilience devient l’impératif central des entreprises et institutions financières.
Une année 2025 marquée par l’instabilité réglementaire et la volonté de simplifier
L’année 2025 restera comme une période charnière pour la réglementation européenne.
Entre instabilité politique, tensions économiques et pressions croissantes sur la compétitivité, la Commission européenne a annoncé un ensemble de dix mesures globales de simplification, visant à alléger les contraintes réglementaires tout en renforçant la capacité d’action des entreprises.
Ces efforts ont concerné plusieurs secteurs stratégiques :
- développement durable,
- industrie chimique,
- défense,
- numérique,
- agriculture.
Dans ce contexte, le cadre européen de la finance durable continue pourtant d’évoluer rapidement.
Les réformes autour du règlement SFDR, du paquet Omnibus, et des directives CSRD et CSDDD témoignent d’une tension structurelle : comment maintenir une ambition climatique crédible tout en réduisant la charge réglementaire ?
CSRD et CSDDD : deux directives complémentaires mais volontairement différenciées
La finalisation des directives CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) et CSDDD (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) constitue une étape majeure dans la construction du pilier réglementaire ESG européen.
Ces deux textes poursuivent un objectif commun : renforcer la responsabilité des entreprises en matière de durabilité.
Mais leurs champs d’application diffèrent de manière intentionnelle.
L’Union européenne a fait un choix stratégique : limiter le nombre d’entreprises soumises aux obligations les plus strictes de la CSDDD, tout en élargissant le reporting via la CSRD.
CSRD : un reporting durabilité élargi mais ciblé
La directive CSRD concerne principalement le reporting extra-financier et la transparence des grandes entreprises.
Elle s’applique :
- aux grandes entreprises de l’UE,
- ainsi qu’à certaines sociétés mères non européennes.
Les seuils sont désormais fixés à :
- 1 000 employés ou plus,
- et un chiffre d’affaires annuel net d’au moins 450 millions d’euros.
Le calendrier est également précisé :
- application aux exercices fiscaux commençant en janvier 2027 ou après,
- obligation de reporting dès 2028.
CSDDD : un dispositif plus strict centré sur les droits humains et l’environnement
La directive CSDDD va plus loin, puisqu’elle impose un devoir de vigilance en matière :
- de droits humains,
- et de protection environnementale.
Elle cible uniquement les très grandes entreprises, avec des seuils plus élevés :
- 5 000 employés ou plus,
- et un chiffre d’affaires d’au moins 1,5 milliard d’euros.
Les obligations entreront en vigueur en juillet 2029, avec des sanctions pouvant atteindre 3 % du chiffre d’affaires net mondial.
Un manque d’harmonisation qui complique la mise en œuvre
Les différences entre CSRD et CSDDD portent notamment sur :
- le traitement des entreprises non européennes,
- la nature des sanctions,
- les exemptions possibles,
- et la responsabilité civile.
Ce manque d’harmonisation crée un obstacle opérationnel important.
Par ailleurs, la réduction du champ d’application de ces directives renforce une dépendance croissante vis-à-vis des fournisseurs de données ESG, qui doivent combler les lacunes via des estimations ou extrapolations.
VSME : les PME entre reporting volontaire et anticipation réglementaire
Dans ce paysage, la question des PME devient centrale.
Les normes VSME (Voluntary Sustainability Reporting for SMEs) désignent des informations volontaires publiées par des entreprises non soumises à la CSRD.
Ces disclosures simplifiés peuvent permettre aux PME :
- de démontrer leur engagement ESG,
- d’améliorer leur transparence,
- et d’anticiper les exigences futures.
Il reste toutefois difficile de prédire si ce reporting volontaire deviendra une solution globale, même si son adoption est fortement encouragée.
SFDR : une simplification qui change la structure du marché
La réforme du règlement SFDR constitue l’autre face du paquet Omnibus.
La nouvelle approche introduit une simplification — voire une réduction du champ d’application — inattendue.
Il faut noter que :
- les services de gestion de portefeuille et les conseils en investissement sont exclus du champ,
- sauf certains fonds alternatifs ou fonds fermés.
Les principaux ajustements SFDR
Parmi les changements majeurs :
- suppression de la catégorie « produits d’investissement durable »,
- suppression des exigences au niveau de l’entité relatives au PAI (Principal Adverse Impacts),
- suppression du principe DNSH (« Ne pas causer de préjudice important ») pour certaines exclusions,
- intégration de la bonne gouvernance dans des critères d’exclusion plus larges,
- obligation de rapport taxonomique uniquement pour les produits « Transition » ou « Durables » à objectif environnemental.
Une nouvelle catégorisation : Transition, ESG de base, Durable
Une nouvelle classification est introduite :
- Transition
- ESG de base
- Durable
Chaque catégorie exige désormais un seuil minimum de 70 % d’investissements.
Cette exigence pourrait entrer en conflit avec les lignes directrices de l’ESMA sur la dénomination des fonds, qui fixent un minimum inférieur de 50 %, créant des difficultés immédiates pour le secteur.
Un effet immédiat : la disparition du terme ESG dans de nombreux fonds
Une étude publiée par l’ESMA le 17 décembre montre déjà l’impact :
- de nombreux fonds ont supprimé les termes ESG de leur nom,
- ou renforcé leurs exclusions, notamment sur les énergies fossiles.
Les fonds les plus exposés aux fossiles ont davantage abandonné la terminologie ESG, tandis que ceux qui l’ont conservée ont réduit activement leurs investissements concernés.
Normes environnementales sous pression : un assouplissement en Europe
Les évolutions récentes révèlent une tendance plus large : l’assouplissement progressif de certaines normes environnementales, au nom de la compétitivité.
Deux exemples sont cités :
- le 16 décembre 2025, la Commission européenne a proposé de simplifier la législation sur la sécurité alimentaire, accélérant l’accès au marché des biopesticides.
Mais des critiques alertent sur le risque d’autorisation indéfinie de pesticides. - en Allemagne, un projet de loi vise à abandonner les objectifs de réduction de la demande énergétique, réduisant les coûts des entreprises d’environ 834 millions d’euros par an.
Ces signaux illustrent un arbitrage croissant entre croissance économique et engagements climatiques.
Le tournant pragmatique de la finance durable
Malgré ces débats sémantiques autour du terme ESG, les enjeux fondamentaux demeurent.
Les risques climatiques, les perturbations opérationnelles et les attentes des investisseurs s’intensifient.
Les catastrophes naturelles en sont une illustration directe :
pour la sixième année consécutive, les pertes assurées mondiales dépassent 100 milliards de dollars.
Swiss Re estime ce montant à 107 milliards de dollars en 2025, alors même qu’aucun ouragan majeur n’a frappé les États-Unis.
Par ailleurs, plus de 450 personnes ont intenté une action en justice contre le gouvernement japonais, jugeant ses objectifs climatiques insuffisants pour respecter la limite de +1,5°C.
CBAM : une nouvelle ère pour la politique climatique européenne
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM / MACF) entrera pleinement en vigueur le 1er janvier 2026.
Son objectif :
- instaurer une concurrence équitable,
- limiter la fuite de carbone,
- encourager la décarbonation mondiale.
Mais des inquiétudes persistent :
- tensions commerciales,
- complexité administrative,
- impact potentiel sur l’accès des pays en développement au marché européen.
Le succès du CBAM dépendra d’une application transparente et d’un dialogue international constant.
EUDR : la déforestation dans le viseur
Autre échéance clé : le règlement européen sur la déforestation (EUDR), qui entrera en vigueur le 30 décembre 2026.
Les micro et petites entreprises bénéficieront toutefois d’une période de transition supplémentaire de six mois.
Ce texte imposera des chaînes d’approvisionnement garanties sans déforestation, transformant profondément certains secteurs agricoles et industriels.
Conclusion : la résilience comme nouvel impératif européen
Les réformes CSRD, CSDDD et SFDR redéfinissent profondément la durabilité en Europe :
- seuils relevés,
- charge de reporting réduite,
- nouvelles classifications,
- dépendance accrue aux données ESG.
Le CBAM et l’EUDR auront également des effets structurants sur le commerce mondial.
Dans cet environnement mouvant, un point central émerge :
la finance durable se recentre sur la résilience.
Les institutions financières devront investir dans :
- les systèmes,
- la donnée,
- l’expertise,
afin de garantir crédibilité, conformité et valeur long terme.
Celles qui sauront intégrer ces mutations seront les mieux placées pour naviguer dans un marché où l’action climatique crédible reste un enjeu stratégique majeur.








