Non obscuring et double matérialité, l’Europe à la croisée des chemins

Non obscuring

À l’approche du 20 avril, la publication attendue de normes ESRS simplifiées pourrait introduire un principe issu de l’ISSB : le “non obscuring”. À première vue, il s’agit d’un ajustement technique visant à rendre l’information plus lisible. En réalité, cette évolution pourrait remettre en cause un pilier fondamental du modèle européen : la double matérialité.

Le débat qui se joue actuellement à Bruxelles dépasse largement une simple question technique. Derrière l’évolution des normes de reporting extra-financier, c’est en réalité la vision européenne de la finance durable qui est en train d’être redéfinie.

Comprendre l’enjeu : simple simplification ou bascule stratégique ?

Depuis la mise en place de la directive CSRD, l’Europe s’est distinguée par une approche ambitieuse du reporting de durabilité. Contrairement au modèle anglo-saxon, centré sur l’impact financier pour l’investisseur, le cadre européen repose sur une logique plus large.

La double matérialité implique que l’entreprise doit rendre compte :

  • de l’impact des enjeux ESG sur sa performance financière
  • mais aussi de son impact sur l’environnement et la société

Ce modèle a positionné l’Europe comme un leader mondial en matière de transparence extra-financière.

L’introduction du principe de “non obscuring”, promu par l’ISSB, pourrait modifier cet équilibre. L’objectif affiché est de simplifier et d’harmoniser les reportings, en évitant une surcharge d’informations jugées peu pertinentes pour les investisseurs.

Mais la question de fond est ailleurs :
en cherchant à simplifier, ne risque-t-on pas de réduire la portée même du reporting ?

Un bras de fer politique et stratégique

Derrière cette évolution technique se cache un véritable affrontement.

Au sein de la Commission européenne, les positions divergent. Certains commissaires poussent vers une convergence avec les standards internationaux pour faciliter l’accès aux capitaux et réduire la complexité pour les entreprises.

D’autres défendent la spécificité européenne, fondée sur une vision plus large de la responsabilité des entreprises.

Ce débat révèle également des tensions entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, sur le niveau d’ambition à maintenir.

Enfin, l’Efrag, qui a construit les normes ESRS, se retrouve fragilisée. Une remise en cause de la double matérialité serait perçue comme un désaveu de son travail et de l’approche européenne.

Les arguments des partisans de la simplification

Ceux qui défendent une évolution vers les standards ISSB avancent plusieurs arguments.

D’abord, la complexité actuelle du reporting est jugée excessive. Certaines entreprises, notamment les ETI, peinent à répondre aux exigences de la CSRD, ce qui génère des coûts importants.

Ensuite, l’absence d’harmonisation internationale crée un risque de fragmentation. Les groupes opérant à l’échelle mondiale doivent jongler entre plusieurs référentiels, ce qui nuit à la comparabilité.

Enfin, il existe une préoccupation de compétitivité. Une réglementation trop exigeante pourrait désavantager les entreprises européennes face à leurs concurrentes internationales.

Dans cette logique, l’interopérabilité avec l’ISSB apparaît comme une solution pragmatique.

Les risques : affaiblir le modèle européen

À l’inverse, les critiques sont nombreuses et structurantes.

Le premier risque est une dilution de la double matérialité. En recentrant le reporting sur les enjeux financiers, on réduit la capacité à mesurer les impacts réels des entreprises sur l’environnement et la société.

Or, c’est précisément cette dimension qui permet :

  • d’anticiper les risques systémiques
  • d’orienter les investissements vers des modèles soutenables
  • de rendre visibles des externalités jusqu’ici ignorées

Le deuxième risque est une perte de leadership. L’Europe a construit un cadre unique, reconnu pour son ambition. En s’alignant sur des standards plus restrictifs, elle pourrait abandonner son avance.

Enfin, il y a un enjeu de crédibilité. Si la durabilité est perçue comme un simple exercice de simplification réglementaire, elle risque de perdre sa dimension stratégique.

Conséquences pour les investisseurs et les marchés

Ce débat aura des impacts directs sur la finance.

Si la double matérialité est affaiblie, les investisseurs disposeront de moins d’informations sur les impacts réels des entreprises. Cela pourrait limiter leur capacité à :

  • identifier les risques de long terme
  • évaluer la résilience des modèles économiques
  • orienter les capitaux vers des activités réellement durables

À l’inverse, une simplification réussie pourrait améliorer la lisibilité et la comparabilité des données, facilitant ainsi l’intégration ESG dans les décisions d’investissement.

Tout l’enjeu est donc de trouver un équilibre entre simplicité et pertinence.

Hydrogène : la stratégie industrielle en parallèle

En parallèle de ces débats réglementaires, un autre sujet illustre les arbitrages en cours : la stratégie hydrogène, notamment portée par NaTran avec son projet de “dorsale hydrogène”.

L’objectif est clair : décarboner les industries les plus émissives en développant des infrastructures de transport d’hydrogène à grande échelle.

Ce type de projet soulève des questions similaires à celles du reporting :

  • Comment financer des infrastructures lourdes dans un contexte d’incertitude ?
  • Comment répartir les coûts entre acteurs publics et privés ?
  • Comment garantir la rentabilité tout en atteignant des objectifs climatiques ?

Là encore, la durabilité n’est pas une question théorique. Elle se traduit par des décisions d’investissement concrètes, avec des impacts industriels majeurs.

Une question centrale : quelle finance durable pour demain ?

Ce moment est déterminant.

Deux visions s’opposent :

  • une finance durable centrée sur la performance financière et la comparabilité internationale
  • une finance durable intégrant pleinement les impacts environnementaux et sociaux

La décision qui sera prise sur les normes ESRS ne sera pas neutre. Elle orientera la manière dont les entreprises mesurent leur performance, dont les investisseurs allouent le capital et dont les politiques publiques structurent la transition.

Le débat sur le reporting extra-financier dépasse la technique.

Il touche à la nature même du capitalisme européen.

La double matérialité n’est pas seulement un outil de reporting. C’est une grille de lecture du monde économique, qui reconnaît que la performance ne peut plus être dissociée de ses impacts.

L’enjeu n’est donc pas de simplifier ou non.
L’enjeu est de savoir ce que l’on choisit de mesurer… et donc ce que l’on choisit de piloter.

Car, in fine, ce qui disparaît du reporting disparaît souvent des décisions.

À lire aussi : Lafarge condamné pour financement du terrorisme : un tournant pour la responsabilité des multinationales