
Alors que la finance durable s’appuie de plus en plus sur des fournisseurs de données, des plateformes ESG, des consultants et des modèles propriétaires, l’ERAFP défend une architecture différente : l’expertise externe peut alimenter la décision, mais la doctrine d’investissement responsable reste pilotée par l’investisseur. Avec de nouveaux objectifs climat pour 2025–2030, jusqu’à 1,8 milliard d’euros destinés directement à des solutions de transition écologique et une politique fossile durcie en 2026, le régime de retraite additionnelle de la fonction publique offre un cas intéressant de gouvernance ESG institutionnelle.
Il existe deux manières très différentes d’intégrer l’ESG dans la gestion d’un portefeuille.
La première consiste à acheter de la donnée, des scores, des modèles climatiques et des prestations externes, puis à construire la politique d’investissement autour de ces outils.
La seconde consiste à définir d’abord sa propre doctrine, ses objectifs et ses limites, puis à utiliser les prestataires externes comme des instruments au service de cette politique.
L’ERAFP s’inscrit clairement dans cette deuxième logique.
Ce choix mérite aujourd’hui une attention particulière, alors que la sophistication croissante de la finance durable pose une question de fond aux investisseurs institutionnels : jusqu’où peut-on externaliser l’ESG sans externaliser progressivement sa capacité de décision ?
Vingt ans d’ISR et une gouvernance construite dans la durée
L’ERAFP n’a pas attendu la multiplication des réglementations européennes pour intégrer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans sa gestion.
Dès 2005, son conseil d’administration avait décidé d’appliquer une démarche d’investissement socialement responsable à l’intégralité des actifs du régime. Cette orientation s’est progressivement traduite par une charte ISR, des grilles d’évaluation des émetteurs et des gérants, une politique climat, une politique sur les énergies fossiles, des orientations d’engagement actionnarial et, plus récemment, une politique biodiversité.
La particularité du modèle est moins l’existence de ces politiques que l’endroit où se situe la responsabilité de leur définition.
Le conseil d’administration conserve un rôle central dans la détermination du cadre ISR et dans ses évolutions. L’ERAFP peut recourir à des sociétés de gestion, à des spécialistes du climat ou à des fournisseurs de données, mais cela ne signifie pas que la doctrine ESG leur est transférée.
Cette distinction devient stratégique.
Car disposer d’une notation ESG est une chose. Savoir pourquoi cette notation doit ou non conduire à une décision d’investissement en est une autre.
De la gouvernance aux milliards investis
Cette architecture prend une dimension beaucoup plus concrète avec la nouvelle politique climat de l’établissement.
Pour la période 2025–2029, l’ERAFP prévoit entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros d’investissements directs dans des solutions contribuant à la transition écologique. L’établissement vise parallèlement une réduction de 60 % de l’intensité carbone de ses portefeuilles d’entreprises cotées entre 2019 et 2029, sur les scopes 1 et 2.
Un autre objectif concerne la crédibilité des trajectoires des entreprises détenues. D’ici 2029, l’ERAFP vise à ce que 55 % de l’empreinte carbone des entreprises cotées de son portefeuille soit associée à des entreprises disposant d’un objectif 1,5 °C validé par la SBTi. Pour l’immobilier, l’objectif est de parvenir à 30 % des actifs alignés avec une trajectoire CRREM 1,5 °C d’ici 2028.
Ces objectifs présentent un intérêt particulier parce qu’ils associent plusieurs dimensions de la finance climatique : décarbonation du portefeuille, financement de solutions, transformation de l’immobilier et exigences envers les entreprises détenues.
Autrement dit, l’ERAFP ne réduit pas sa stratégie climat à un unique indicateur carbone.
Une réduction de 56 % déjà obtenue
L’objectif de 60 % pourrait sembler spectaculaire s’il était observé isolément. Il faut cependant le replacer dans la trajectoire déjà réalisée.
Entre 2019 et 2024, l’intensité carbone du portefeuille d’actions et d’obligations d’entreprises de l’ERAFP a diminué de 56 %. Sur la seule année 2024, l’intensité carbone du portefeuille d’entreprises cotées est passée de 115 à 89 tonnes équivalent CO₂ par million d’euros de chiffre d’affaires, soit une diminution de 22,6 %.
L’établissement avait initialement fixé un objectif de réduction de 25 % pour cette première période.
Il l’a donc largement dépassé.
Mais cette performance soulève précisément la question que tous les investisseurs responsables devraient se poser : qu’est-ce qui explique réellement la baisse d’un indicateur carbone ?
L’ERAFP indique lui-même qu’elle résulte à la fois d’une diminution de l’intensité carbone des émetteurs les plus carbonés et d’une moindre pondération des secteurs de l’énergie et des matériaux par rapport à 2019.
La distinction est fondamentale.
Décarboner un portefeuille et décarboner l’économie réelle ne sont pas nécessairement synonymes. Un investisseur peut réduire l’intensité de son portefeuille en modifiant son allocation sans que les actifs sous-jacents de l’économie mondiale aient disparu.
C’est précisément pourquoi le second pilier de la stratégie, le financement direct de solutions de transition, mérite autant d’attention que l’indicateur carbone lui-même.
2026 : le filtre fossile se resserre
L’autre évolution importante concerne les énergies fossiles.
Le conseil d’administration a actualisé sa politique en décembre 2025, avec une application des nouvelles dispositions à partir de 2026. L’objectif déclaré reste un alignement avec une trajectoire de 1,5 °C, mais l’établissement intègre également explicitement la question de la sécurité énergétique européenne dans son analyse.
Sur le charbon thermique, le seuil devient particulièrement restrictif.
Depuis le 1er janvier 2026, les entreprises réalisant plus de 1 % de leur chiffre d’affaires dans des activités liées au charbon thermique deviennent inéligibles, selon les modalités définies par la politique de l’établissement. L’ERAFP maintient parallèlement son objectif de sortie du charbon thermique en 2030 dans les pays de l’OCDE et en 2040 dans le reste du monde.
La politique va cependant au-delà du charbon. L’actualisation de 2026 resserre également les critères appliqués aux hydrocarbures conventionnels et non conventionnels, tout en cherchant à distinguer certaines entreprises européennes engagées dans une transition compatible avec les objectifs climatiques et jouant simultanément un rôle dans la sécurité énergétique.
Cette nuance est intéressante.
Elle traduit le passage d’une ESG fondée uniquement sur l’exclusion à une problématique beaucoup plus difficile : comment accompagner une transition énergétique réelle lorsque sécurité énergétique, trajectoire climatique et financement des entreprises ne sont pas toujours parfaitement alignés ?
L’ESG ne s’arrête plus aux marchés cotés
Le mouvement concerne également les actifs privés.
En août 2026, l’ERAFP a attribué neuf mandats de gestion en capital investissement et infrastructures, dans le cadre d’un programme visant un montant total de 1,6 milliard d’euros sur la durée des marchés. L’objectif affiché associe diversification, performance à long terme, financement de l’économie réelle et respect des engagements climatiques de l’établissement.
C’est un développement important.
Pendant longtemps, l’ESG institutionnel a bénéficié d’une relative facilité sur les grandes entreprises cotées : publications abondantes, bases de données structurées, notations externes, benchmarks et historique des émissions.
Le private equity et les infrastructures posent une difficulté différente.
La donnée est moins standardisée. Les actifs sont moins liquides. L’investisseur s’engage sur des périodes longues. Et la capacité à comprendre directement les actifs sous-jacents devient donc encore plus importante.
La gouvernance ESG ne peut alors difficilement se résumer à importer un score.
Externaliser l’expertise sans externaliser la responsabilité
C’est probablement là que le modèle ERAFP devient le plus intéressant pour l’ensemble du marché.
Un investisseur institutionnel moderne ne peut raisonnablement tout produire en interne. Les données climatiques, les trajectoires sectorielles, les scénarios physiques, les analyses de biodiversité ou les méthodologies d’alignement nécessitent des expertises spécialisées.
L’ERAFP lui-même travaille depuis longtemps avec des prestataires externes et délègue une partie de la gestion de ses actifs.
Le sujet n’est donc pas de choisir entre internalisation totale et externalisation totale.
Le véritable enjeu consiste à savoir qui maîtrise la doctrine.
Qui décide du seuil d’exclusion ?
Qui définit l’objectif climatique ?
Qui choisit les indicateurs ?
Qui décide de la politique de vote ?
Qui interprète les résultats fournis par les modèles ?
Et surtout, qui est capable de contester le fournisseur lorsque son modèle produit un résultat économiquement ou méthodologiquement discutable ?
Pour un investisseur institutionnel, cette compétence devient progressivement aussi importante que la donnée elle-même.
La finance durable entre dans l’âge de la gouvernance
La première génération de l’ESG s’est largement construite autour de la collecte d’informations et de la création de scores.
La suivante s’est concentrée sur les engagements net zéro, les exclusions et la multiplication des indicateurs.
Une troisième étape est probablement en train de s’ouvrir : celle de la gouvernance de l’ESG lui-même.
Les investisseurs devront certes démontrer qu’ils disposent de données robustes. Mais ils devront également montrer qu’ils comprennent leurs modèles, qu’ils maîtrisent leurs hypothèses et qu’ils peuvent expliquer comment une donnée extra financière se transforme réellement en décision financière.
Sur ce terrain, l’ERAFP présente un cas d’école intéressant.
Non parce que son modèle serait exempt de questions. La baisse de l’intensité carbone doit toujours être confrontée à l’impact réel sur l’économie, les objectifs de financement devront être suivis jusqu’à leur réalisation et la compatibilité entre sécurité énergétique et trajectoire 1,5 °C continuera nécessairement à susciter des arbitrages.
Mais parce que l’établissement rappelle un principe essentiel.
Un investisseur responsable peut acheter de la donnée. Il peut acheter des modèles. Il peut déléguer des mandats. Il peut solliciter des consultants.
Il ne peut pas déléguer la responsabilité de sa politique d’investissement.
Et à mesure que l’ESG devient plus complexe, cette capacité à conserver en interne la compréhension, la gouvernance et la décision pourrait bien devenir l’un des véritables marqueurs de maturité de la finance durable.








