
Répétons-le encore une fois, comme un mantra médiatique, comme un battement de tambour destiné à couvrir tous les autres bruits : Epstein, Epstein, Epstein…, pas par fascination morbide, mais parce que c’est exactement ainsi que fonctionne l’économie de l’attention.
L’affaire Epstein est devenue le parfait foulard rouge
On l’agite, le public suit du regard, et pendant ce temps, le taureau charge ailleurs. Dans le langage de la finance et du risque, on appellerait cela un biais de distraction systémique : l’incapacité collective à prioriser ce qui engage réellement notre avenir économique, politique et climatique.
Or, pendant que nous disséquons des réseaux d’influence et des carnets d’adresses compromettants, trois transformations majeures, bien plus structurantes que n’importe quel scandale, redessinent le monde.
Premier foulard rouge : le climat, le rapport qu’on préfère lire en diagonale
Derrière le vacarme Epstein se cache un document qui devrait être sur le bureau de tous les ministres des finances et de tous les dirigeants :
Le Rapport 2024 de l’OMM — State of the Global Climate.
Ce rapport n’est pas une opinion, c’est un constat : températures globales à des niveaux inédits, événements extrêmes devenus structurels, océans saturés de chaleur et d’acidité, systèmes agricoles sous stress permanent,chaînes d’approvisionnement fragilisées. Et, pour la finance, une accumulation de risques climatiques systémiques qui menacent la valeur des actifs, la solvabilité des États et la stabilité des marchés.
En langage financier : le climat n’est plus un « risque ESG », c’est un risque macroéconomique central.
Mais ce n’est pas spectaculaire. Pas assez cliquable. Pas assez sensationnel. Alors on publie des communiqués policés, on fait des panels COP avec de jolis slides verts, et on retourne à l’actualité people-politique du jour.
Le foulard rouge fonctionne à merveille.
Deuxième foulard rouge : la crise des droits humains et la dérive autoritaire mondiale
Pendant que l’on scrute Epstein à la loupe, un autre rapport, beaucoup moins viral, décrit une réalité qui devrait pourtant nous glacer : le recul généralisé des droits humains.
Partout, ou presque, on observe : une érosion des libertés civiles, une montée des États sécuritaires, une pression accrue sur les médias indépendants, un affaiblissement des contre-pouvoirs. Et une instrumentalisation du droit au service du pouvoir.
Pourquoi est-ce crucial pour la Green Finance ? Parce qu’il n’y a pas de transition écologique crédible sans État de droit, sans société civile forte, sans transparence et sans responsabilité politique.
Une finance verte dans un monde autoritaire, c’est du greenwashing institutionnalisé. Point final.
Troisième foulard rouge : la guerre Ukraine–Russie : le miroir que l’Europe refuse de regarder
C’est ici que le discours doit devenir clair, sans euphémisme.
La guerre en Ukraine est évidemment une tragédie humaine et une agression militaire inacceptable. Mais elle est aussi, et surtout, le révélateur d’une défaite stratégique majeure.
D’abord, la défaite de Macron et von der Leyen. Soyons explicites : cette guerre marque l’échec cuisant de la stratégie européenne telle qu’incarnée par Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen.
Pourquoi ? Parce que : l’Europe n’a pas su construire une véritable autonomie énergétique ; elle s’est retrouvée dépendante des États-Unis au moment critique ; elle n’a pas été capable de peser diplomatiquement comme bloc souverain. Et elle a réagi en ordre dispersé plutôt qu’en puissance coordonnée.
Résultat : l’Union européenne sort de ce conflit plus dépendante, plus divisée et plus fragilisée qu’avant. Ce n’est pas une victoire, c’est une défaite stratégique enveloppée dans une rhétorique morale.
Ensuite, la défaite des États-Unis
Les États-Unis ne « gagnent » pas non plus cette guerre. Ils y voient certes un affaiblissement militaire russe, mais ils y perdent sur le plan géopolitique : leur leadership est contesté, leurs ressources militaires sont étirées, et surtout, ils ont contribué à accélérer un basculement du monde vers un ordre multipolaire qu’ils ne contrôlent plus.
La vraie conséquence : le renforcement de l’axe Chine–Russie
C’est là le point central que l’on préfère masquer derrière le drame ukrainien : cette guerre a solidifié une alliance sino-russe plus étroite que jamais. Sur le plan énergétique, financier, technologique et militaire, Moscou et Pékin ont renforcé leur coopération. Ils construisent : des systèmes financiers alternatifs, des chaînes d’approvisionnement parallèles, et une architecture géopolitique qui réduit l’hégémonie occidentale.
Autrement dit : la guerre en Ukraine n’est pas seulement un conflit régional, c’est un accélérateur de la recomposition du pouvoir mondial. Et sur ce terrain, l’Occident recule.
Quatrième foulard rouge : les autres bombes à retardement
Pendant que nous suivons le spectacle, trois crises silencieuses avancent : l’effondrement de la biodiversité, une menace directe pour la sécurité alimentaire, la stabilité économique et la résilience des sociétés humaines. Le risque de nouvelles pandémies. Le monde n’a pas vraiment corrigé ses failles sanitaires structurelles. La prochaine crise pourrait être pire.
L’intelligence artificielle non régulée : un potentiel gigantesque… et un risque tout aussi gigantesque en termes d’inégalités, de désinformation et de concentration du pouvoir.
Le foulard rouge n’est jamais là où se joue l’histoire
Dans l’arène médiatique comme dans les marchés financiers, la règle est simple : regardez où l’on agite le foulard rouge, et vous manquerez l’essentiel. Epstein capte l’attention, mais le climat transforme le monde. Il choque, mais la dérive autoritaire redessine nos sociétés. Epstein fascine, mais la guerre en Ukraine révèle l’affaiblissement de l’Europe et des États-Unis, tout en cimentant l’alliance Chine, Russie.
Alors souvenez-vous : ne regardez pas où le foulard rouge s’agite. Regardez ce qu’il cherche à cacher.
« Il est temps de passer à autre chose », a lancé Donald Trump à propos de l’affaire Epstein, et, pour une fois, difficile de lui donner totalement tort…
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