
Les entreprises américaines n’ont pas quitté l’Europe. Bien au contraire.
Sur le marché obligataire en euros, leur présence ne cesse de croître, au point de représenter désormais un quart des nouvelles émissions Corporate de qualité investissement. Un phénomène qui interroge : assistons-nous à une dépendance forte vis-à-vis des émetteurs américains ? Le marché européen peut-il absorber ces volumes sans tension sur les spreads ? Et que doit en penser un investisseur obligataire en 2026 ?
Une montée en puissance spectaculaire
Les Reverse Yankee Bonds, obligations émises en euros par des entreprises américaines, occupent une place de plus en plus significative dans l’univers d’investissement européen.
En 2020, ces émissions représentaient environ 15 % du total des nouvelles émissions Corporate Investment Grade, soit 65 milliards d’euros. En 2025, la part a grimpé à 25 %, pour un volume total de 120 milliards d’euros.
Le rythme observé en ce début d’année 2026 ne montre aucun signe de ralentissement.
Si les grandes banques américaines comme Morgan Stanley, Goldman Sachs ou JP Morgan Chase sont historiquement actives sur le marché européen, le phénomène s’est élargi à de nombreux groupes non financiers. En l’espace de six semaines seulement, des entreprises comme Ford, IBM, Pepsi, T-Mobile ou encore W.P. Carey ont sollicité les investisseurs européens.
La question se pose donc naturellement : ces volumes croissants constituent-ils un risque pour l’équilibre du marché ?
Un phénomène ancien, pas une nouveauté
Contrairement aux apparences, cette dynamique n’a rien d’inédit. Bien avant l’introduction de l’euro, les entreprises américaines diversifiaient déjà leurs sources de financement en émettant dans d’autres devises que le dollar.
La logique est simple : comparer les coûts de financement entre différentes zones monétaires et intervenir de manière opportuniste lorsque les conditions sont favorables.
Le marché obligataire européen présente en outre plusieurs caractéristiques rassurantes :
- une profondeur significative,
- une grande diversification sectorielle,
- un poids individuel des émetteurs relativement limité.
Prenons l’indice Bloomberg Euro-Aggregate Corporates. L’émetteur le plus important, BFCM, représente moins de 1,6 % de l’indice avec 46 milliards d’euros d’encours. Le premier émetteur américain, Morgan Stanley, ne pèse que 0,9 %.
Cette dispersion limite mécaniquement les risques de concentration.
Aucun impact massif sur les spreads
Les volumes impressionnants de certaines opérations pourraient laisser penser à un risque d’indigestion du marché primaire.
Pourtant, les faits contredisent cette crainte.
Les 7 milliards d’euros émis en février 2026 par Goldman Sachs en quatre tranches, ou encore les 13 milliards levés par Alphabet en 2025 via onze tranches, n’ont pas provoqué de tension significative sur les marges de crédit du marché Corporate européen.
À la différence des marchés actions — où quelques géants peuvent concentrer l’essentiel de la performance — le marché obligataire privé ne repose pas sur un petit nombre d’émetteurs dominants. Il n’existe pas l’équivalent des « 7 magnifiques » en dette Corporate.
Parmi ces géants technologiques, seuls Apple, Microsoft et Alphabet ont émis en euros à ce stade. Les autres pourraient suivre, notamment pour financer leurs investissements massifs, mais leur impact structurel resterait limité compte tenu de la profondeur du marché.
Investment Grade et High Yield : une diversification accrue
Cette logique vaut aussi pour le segment spéculatif.
Le nombre d’émetteurs composant les indices High Yield européens augmente régulièrement. Le marché gagne en maturité et en diversification. Si les Reverse Yankee Bonds sont nombreux, leur présence relative est aujourd’hui moins marquante qu’auparavant.
La comparaison avec le marché souverain est d’ailleurs éclairante.
Dans l’indice Bloomberg Euro Aggregate Treasury, la France représente près de 23,9 % du total avec 2 115 milliards d’euros d’encours, suivie de l’Italie à 22 %. Ici, le risque de concentration est autrement plus élevé.
Autrement dit : le véritable enjeu de concentration sur le marché obligataire européen se situe davantage du côté des souverains que des entreprises américaines.
Performance obligataire : la sensibilité avant tout
Il convient de rappeler une réalité fondamentale : la performance obligataire dépend principalement de la sensibilité au risque de taux.
Dans un portefeuille Investment Grade pur, la sélection des émetteurs reste importante, mais elle n’est pas déterminante au même titre que la gestion de la duration.
En revanche, dans un portefeuille combinant dette souveraine et dette privée, la situation change radicalement. Le poids structurel des États implique qu’un dérapage budgétaire significatif en France, en Italie, en Allemagne ou en Espagne aurait un impact direct sur la performance globale.
Les trajectoires budgétaires nationales constituent ainsi un facteur de vigilance bien plus critique que le volume d’émission des entreprises américaines.
Pourquoi les Reverse Yankee vont continuer à se développer
La tendance ne devrait pas s’inverser en 2026.
Malgré les tensions commerciales liées aux politiques tarifaires américaines, les grandes entreprises internationales continueront à comparer leurs coûts de financement en devises.
Deux moteurs soutiennent cette dynamique :
- L’arbitrage de coût entre euro et dollar.
- La volonté de diversifier la base d’investisseurs.
Pour les groupes américains implantés en Europe, financer des charges libellées en euros par des emprunts en euros constitue une logique naturelle de gestion financière.
La diversification géographique des investisseurs renforce par ailleurs la résilience du financement.
Quel intérêt pour l’investisseur européen ?
Pour un gestionnaire de portefeuille, les Reverse Yankee Bonds offrent plusieurs avantages :
- élargissement de l’univers investissable,
- diversification sectorielle accrue,
- réduction de la dépendance exclusive à la conjoncture européenne,
- amélioration des comparaisons relatives entre émetteurs.
Dans un environnement où la croissance européenne demeure modérée, accéder à des signatures américaines de qualité via des émissions en euros permet d’équilibrer les expositions macroéconomiques sans introduire de risque de change.
2026 : une année favorable
Tous les signaux convergent vers une année dynamique pour les émetteurs américains sur le marché européen :
- une demande soutenue,
- des conditions de financement attractives,
- un besoin constant de diversification.
Contrairement à certains segments des marchés financiers, le « US bashing » ne semble pas s’installer durablement sur le marché obligataire européen.
La logique financière prime sur les considérations politiques.
Conclusion : pas de « Yankee Go Home »
Le marché obligataire européen n’est ni saturé, ni fragilisé par la montée en puissance des Reverse Yankee Bonds.
Le phénomène reflète une évolution structurelle vers davantage d’intégration financière internationale, plutôt qu’un déséquilibre.
La véritable vigilance ne concerne pas l’origine géographique des émetteurs Corporate, mais la gestion du risque de taux et la soutenabilité budgétaire des États.
En 2026, les Reverse Yankee ne sont pas une menace. Ils constituent un vecteur supplémentaire de diversification et d’opportunités pour les investisseurs européens.








