
Le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France publie la deuxième édition de son étude des Communications sur le Progrès, portant sur 1 366 entreprises françaises adhérentes ayant reporté en 2025. Gouvernance, droits humains, environnement, lutte contre la corruption : le panorama est celui d’un engagement réel, mais inégal, avec des angles morts qui méritent attention.
Une étude ancrée dans l’usage réel, pas dans les déclarations d’intention
La Communication sur le Progrès (CoP) est une condition d’adhésion au Pacte mondial des Nations Unies. Elle impose à chaque entreprise signataire de rendre compte annuellement de ses avancées sur les dix principes universels du Pacte, structurés autour de cinq axes : gouvernance, droits humains, normes du travail, environnement et lutte contre la corruption. L’étude 2025 agrège les réponses de 1 366 entreprises françaises de toutes tailles et de tous secteurs, et les met en perspective avec celles de près de 10 000 entreprises européennes et mondiales. C’est cette mise en regard comparative qui donne à l’étude toute sa valeur analytique.
Gouvernance : des progrès structurants, mais l’incitation financière reste le parent pauvre
Sur le volet gouvernance, plusieurs signaux positifs se dégagent. 33,7 % des postes de direction sont occupés par des femmes dans les entreprises françaises répondantes — un taux qui se situe au-dessus de l’objectif de 30 % fixé depuis mars 2026 par la loi Rixain pour les entreprises de plus de 1 000 salariés, et qui s’aligne sur les moyennes européenne et mondiale. 78 % des entreprises disposent d’un processus de vigilance raisonnable sur les enjeux de développement durable, et 93 % d’un code de conduite couvrant les grands enjeux de durabilité.
Mais le chiffre qui interpelle est ailleurs. Seules 20 % des entreprises françaises répondantes ont intégré des critères de performance de durabilité dans la rémunération variable de leurs dirigeants. L’écart avec les grandes entreprises cotées est saisissant : parmi les 64 entreprises du SBF 120 répondantes, ce taux atteint 97 %. Ce décalage illustre une réalité connue mais rarement chiffrée aussi nettement : la durabilité progresse dans les discours et les processus formels, mais elle peine encore à entrer dans les mécanismes d’incitation financière qui orientent réellement les comportements dirigeants, notamment dans les structures de taille intermédiaire.
Droits humains et normes du travail : la France devant l’Europe sur la mesure des progrès
Sur les droits humains et les normes du travail, les entreprises françaises répondantes affichent un niveau d’engagement supérieur à leurs homologues européennes, bien qu’inférieur à la moyenne mondiale. 87 % agissent en faveur de la santé et de la sécurité au travail, 79 % contre les discriminations, 78 % pour l’égalité des genres. 69 % disposent d’un accord collectif plus favorable que ce qu’impose la législation, une proportion qui se retrouve aussi bien chez les PME (63 %) que chez les grandes entreprises (90 % pour le SBF 120).
Ce qui distingue davantage les entreprises françaises répondantes, c’est leur capacité à mesurer leurs progrès : 50 % disposent d’objectifs annuels de suivi sur ces thématiques, contre 45 % en Europe et 46 % dans le reste du monde. Un avantage comparatif réel, même si la moitié des entreprises reste encore sans dispositif de mesure systématique.
Environnement : des forces sur le climat, des lacunes sur l’adaptation
Les entreprises françaises répondantes concentrent leur action environnementale sur trois leviers prioritaires : l’énergie (85 %), le traitement des déchets (83 %) et la lutte contre les changements climatiques (82 %). Sur ce dernier point, elles devancent nettement leurs voisines européennes (77 %) et mondiales (74 %). Sur l’économie circulaire, 73 % de celles qui agissent sur les déchets ont pris des mesures de réemploi, là aussi en avance sur l’Europe (63 %) et le monde (67 %).
Deux angles morts ressortent néanmoins. Le premier concerne la gestion de l’eau : seulement 49 % des entreprises françaises répondantes agissent sur ce sujet, contre 55 % en Europe et 65 % dans le reste du monde — un retard notable sur un enjeu pourtant croissant. Le second est plus préoccupant encore : à peine 25 % des entreprises françaises répondantes disposent d’un plan d’adaptation aux changements climatiques, soit moins qu’en Europe (29 %) et dans le reste du monde (33 %). Chez les PME, ce taux tombe à 16 %. Or la Direction générale des entreprises estime que sans adaptation, l’économie française pourrait perdre jusqu’à 11 points de PIB d’ici 2050. L’écart entre l’action sur l’atténuation et la préparation à l’adaptation reste l’un des points de vulnérabilité les plus marquants du tissu entrepreneurial français.
Sur la mesure des émissions de gaz à effet de serre, la situation est contrastée. Les émissions directes (Scope 1) sont mesurées par 86 % des entreprises françaises répondantes, soit moins qu’en Europe (94 %) ou dans le reste du monde (90 %). En revanche, elles sont proportionnellement plus nombreuses à mesurer leurs émissions indirectes de Scope 3 : 55 %, contre 42 % en Europe et seulement 30 % dans le reste du monde — un résultat qui témoigne d’une approche plus systémique de la mesure carbone.
Lutte contre la corruption : une bonne couverture formelle, une formation insuffisante
90 % des entreprises françaises répondantes disposent d’un programme de conformité ou d’une politique interne en matière de lutte contre la corruption — un taux élevé, y compris pour des entreprises qui ne sont pas directement soumises à la loi Sapin II. 45 % ont étendu ce programme à leur chaîne de valeur.
La formation des salariés reste cependant le maillon faible. Seulement 43 % des entreprises françaises répondantes forment l’ensemble de leurs collaborateurs à ces enjeux, contre 62 % dans le reste de l’Europe et 74 % dans le reste du monde. Les entreprises du SBF 120 font figure d’exception : 83 % d’entre elles ont déployé des formations à l’ensemble de leurs salariés.
L’ancienneté d’adhésion, révélateur de maturité ESG
L’un des enseignements les plus structurants de l’étude est l’effet de l’ancienneté d’adhésion au Pacte mondial sur la maturité des pratiques. L’ancienneté moyenne des entreprises répondantes est de 6,2 ans. Celles qui adhèrent depuis au moins 10 ans sont significativement plus nombreuses à avoir embarqué leur chaîne de valeur dans leurs démarches — que ce soit sur l’environnement (57 % contre 47 %) ou la lutte contre la corruption (58 % contre 41 %). Celles qui adhèrent depuis plus de 16 ans sont les seules à dépasser le seuil de 50 % sur les plans d’adaptation climatique (56 %), là où les adhérentes de moins de deux ans plafonnent à moins de 20 %. La durée de l’engagement n’est pas un détail administratif — c’est un indicateur de profondeur de transformation.
Les grandes entreprises ouvrent la voie, les PME doivent accélérer
L’analyse spécifique des 64 entreprises du SBF 120 répondantes dessine le portrait d’une avant-garde : 97 % ont intégré la durabilité dans la rémunération variable de leurs cadres, 100 % agissent sur les changements climatiques, 91 % ont mesuré leurs émissions sur les trois Scopes, et 93 % mesurent leurs progrès en matière de droits humains. Ce niveau de maturité sert de référence, mais il ne doit pas masquer l’enjeu principal : c’est dans le tissu des PME et ETI, qui forment l’essentiel du panel de l’étude, que les marges de progression sont les plus importantes — et les plus déterminantes pour l’empreinte globale de l’économie française.
Les données sont issues de l’étude publiée par le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France. L’échantillon comprend 1 366 entreprises françaises, 4 862 entreprises européennes hors France et 5 268 entreprises du reste du monde.








