
ERAFP : pendant longtemps, la responsabilité d’un investisseur institutionnel semblait relativement simple. Sélectionner les meilleures entreprises, construire un portefeuille équilibré, puis attendre que ces sociétés créent de la valeur au bénéfice de leurs actionnaires. Cette vision appartient désormais largement au passé.
Aujourd’hui, les grands investisseurs ne souhaitent plus seulement financer les entreprises, ils entendent également influencer leur trajectoire.
Gouvernance, stratégie climatique, rémunération des dirigeants, transparence. Ou encore respect des droits humains deviennent progressivement des sujets sur lesquels ils souhaitent peser. L’annonce faite par l’Établissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP), qui a publié le 24 juin une nouvelle version de ses lignes directrices d’engagement et renforcé sa politique de vote pour 2026, illustre parfaitement cette transformation silencieuse mais profonde de la finance durable.
Pour beaucoup d’épargnants, le vote en assemblée générale reste une notion relativement abstraite.
Pourtant, il constitue probablement aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants dont disposent les investisseurs pour orienter les comportements des entreprises.
Chaque année, les sociétés cotées soumettent au vote de leurs actionnaires plusieurs dizaines de résolutions portant sur des sujets aussi variés que la nomination des administrateurs, la rémunération des dirigeants, les opérations financières, les augmentations de capital ou encore certaines résolutions liées au climat et aux engagements environnementaux. Pendant des décennies, ces votes étaient souvent considérés comme une simple formalité.
Les grands investisseurs approuvaient la majorité des résolutions proposées par les conseils d’administration et n’intervenaient que dans des situations exceptionnelles.
Cette époque semble désormais révolue. Sous l’effet des attentes sociétales, des évolutions réglementaires européennes et de la montée en puissance des critères ESG, le vote en assemblée générale est devenu un véritable instrument de gouvernance.
Pour un investisseur de long terme comme l’ERAFP, il ne s’agit plus simplement d’exprimer une opinion mais bien d’exercer une responsabilité fiduciaire. Derrière chaque vote se cache désormais une analyse approfondie des risques susceptibles d’affecter durablement la valeur de l’entreprise.
L’ERAFP occupe d’ailleurs une place particulière dans le paysage français de l’investissement responsable.
Créé en 2005 afin de gérer le régime de retraite additionnelle des fonctionnaires, l’établissement administre aujourd’hui plusieurs dizaines de milliards d’euros d’actifs et figure parmi les investisseurs institutionnels les plus engagés en matière d’ISR. Dès son origine, il a fait le choix d’intégrer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance au cœur de sa politique d’investissement.
Cette approche repose sur une conviction relativement simple : il est difficile d’imaginer une performance financière durable si l’entreprise dans laquelle on investit présente des faiblesses importantes en matière de gouvernance, de gestion des risques ou de stratégie environnementale.
La publication de nouvelles lignes directrices n’est donc pas un simple exercice administratif.
Elle permet d’établir une doctrine claire et cohérente qui guidera l’ensemble des votes exprimés par l’ERAFP, directement ou par l’intermédiaire des sociétés de gestion auxquelles certains mandats sont confiés.
Ces lignes directrices précisent les attentes de l’établissement sur les principaux sujets soumis aux assemblées générales et offrent également un cadre de dialogue avec les entreprises avant même que le vote n’intervienne.
Car c’est là un aspect souvent méconnu de l’engagement actionnarial.
Contrairement à une idée répandue, voter contre une résolution n’est généralement pas l’objectif recherché. Le vote constitue plutôt l’ultime étape d’un dialogue engagé parfois plusieurs mois auparavant avec les dirigeants de l’entreprise.
Les investisseurs cherchent d’abord à comprendre les choix stratégiques, à formuler leurs attentes, puis à accompagner les évolutions jugées nécessaires.
Ce n’est qu’en l’absence d’amélioration ou lorsque certaines pratiques sont jugées incompatibles avec leurs principes qu’ils décident d’utiliser leur droit de vote pour exprimer publiquement leur désaccord.
Parmi les principaux axes renforcés par l’ERAFP figure naturellement la gouvernance des entreprises.
Les investisseurs accordent une attention croissante à la composition des conseils d’administration, à l’indépendance des administrateurs, à la diversité des compétences, à la séparation des fonctions de président et de directeur général ainsi qu’au fonctionnement des différents comités spécialisés.
Cette vigilance peut paraître technique, mais elle repose sur un constat largement partagé par les professionnels de la finance : nombre de grandes crises financières ou scandales d’entreprise trouvent leur origine dans une gouvernance insuffisamment indépendante ou dans des mécanismes de contrôle défaillants.
La rémunération des dirigeants constitue également un sujet de plus en plus sensible.
L’objectif poursuivi n’est pas de limiter mécaniquement les niveaux de rémunération mais d’en vérifier la cohérence avec la création de valeur à long terme.
Les investisseurs souhaitent désormais que les critères servant à déterminer les rémunérations variables ne reposent plus uniquement sur des indicateurs financiers de court terme mais intègrent également des objectifs liés à la stratégie climatique, à la sécurité des salariés, à la qualité de la gouvernance ou encore à la satisfaction des différentes parties prenantes.
Cette évolution traduit une transformation profonde de la conception même de la performance des entreprises.
Le climat occupe naturellement une place croissante dans cette politique de vote.
Les investisseurs considèrent désormais que le changement climatique ne représente plus uniquement un enjeu environnemental mais également un risque financier majeur.
Une entreprise qui tarde à adapter son modèle économique aux exigences de la transition énergétique peut voir sa valeur se dégrader sous l’effet de nouvelles réglementations, d’une hausse de ses coûts de financement ou d’une perte de compétitivité.
Les actionnaires examinent donc avec une attention particulière la crédibilité des trajectoires de décarbonation, la cohérence des investissements réalisés, la gouvernance des risques climatiques ou encore la qualité des informations publiées dans les rapports de durabilité.
Cette évolution dépasse largement le seul cadre de l’ERAFP.
Les grands fonds de pension nord-américains, les fonds souverains, les assureurs européens et les principales sociétés de gestion renforcent progressivement leurs propres politiques de vote.
L’engagement actionnarial devient un outil de gestion des risques à part entière, au même titre que l’analyse financière traditionnelle.
Les critères ESG ne sont plus perçus comme une contrainte supplémentaire mais comme un moyen d’identifier les facteurs susceptibles d’influencer durablement la capacité des entreprises à créer de la valeur.
Cette transformation accompagne d’ailleurs les évolutions réglementaires observées en Europe.
La directive sur les droits des actionnaires, la CSRD, les exigences de transparence imposées aux investisseurs institutionnels ou encore les nouvelles obligations de publication en matière de durabilité renforcent progressivement le rôle des actionnaires dans la gouvernance des entreprises. Les investisseurs ne peuvent plus se contenter d’afficher des engagements ESG ; ils doivent désormais démontrer concrètement comment ces engagements se traduisent dans leurs décisions de vote.
En actualisant sa politique d’engagement, l’ERAFP illustre parfaitement cette nouvelle génération d’investisseurs responsables. L’actionnaire de demain ne sera probablement plus seulement celui qui apporte des capitaux, mais celui qui accompagne, questionne, influence et, lorsque cela s’avère nécessaire, s’oppose publiquement aux décisions qu’il estime contraires aux intérêts de long terme des entreprises comme de leurs parties prenantes.
Dans cette perspective, le bulletin de vote remis lors d’une assemblée générale devient bien davantage qu’une simple formalité administrative : il devient un véritable instrument de gouvernance, de dialogue et de transformation des modèles économiques.
À lire aussi : Préfon place les obligations durables au cœur du débat : quelle trajectoire pour la finance verte et sociale ?








