
La transition énergétique ne se heurtera pas seulement à des obstacles politiques ou financiers : elle butera aussi sur la matière. Dans une étude publiée le 8 septembre, Coface anticipe des déficits structurels sur le cuivre, le nickel et l’aluminium à horizon 2035, et un doublement possible des prix du cuivre et du nickel au cours de la prochaine décennie. Un signal que les investisseurs institutionnels auraient tort de traiter comme une simple actualité de marché.
Le raisonnement de l’assureur-crédit tient en une équation simple : une demande qui accélère, une offre qui ne peut plus suivre au rythme nécessaire. Pour Simon Lacoume, économiste sectoriel Métaux chez Coface, les métaux industriels « entrent dans une nouvelle phase », où la conjonction de ces deux mouvements installerait des tensions durables sur les cours.
Une demande qui se superpose à une demande déjà forte
L’erreur d’analyse la plus fréquente consiste à ne regarder que la demande liée aux technologies bas carbone. Or celle-ci vient s’ajouter à une consommation déjà tirée par des tendances lourdes : urbanisation, construction d’infrastructures, croissance des économies émergentes. Le bâtiment absorbe à lui seul près de la moitié de la consommation mondiale d’acier, et l’électrification représente déjà environ les trois quarts de la demande mondiale de cuivre.
C’est sur ce socle que viennent se greffer les nouveaux usages. Énergies renouvelables, véhicules électriques, batteries, modernisation des réseaux électriques et centres de données présentent tous la même caractéristique : une intensité en métaux nettement supérieure aux technologies qu’ils remplacent. Selon le scénario des engagements annoncés de l’Agence internationale de l’énergie, les technologies propres pourraient représenter 35 % de la demande mondiale de cuivre et de nickel d’ici 2035.
L’essor des centres de données mérite une mention particulière. Longtemps absent des modèles de demande de métaux, il s’y installe désormais comme un facteur autonome, qui vient concurrencer la transition énergétique sur les mêmes ressources — et sur la même électricité.
L’offre ne se décrète pas
Face à cette accélération, la réponse de l’offre est structurellement lente, et Coface avance trois séries de raisons.
Le temps minier, d’abord. Moins de 1 % des projets d’exploration aboutissent à une mine en fonctionnement. Et le développement de nouvelles capacités sur des projets existants demande désormais près de vingt ans en moyenne, contre moins de quinze au début des années 2000. Une décision d’investissement prise aujourd’hui produira du métal dans les années 2040 : autant dire qu’elle ne répondra pas aux tensions de 2035.
L’économie de la mine, ensuite. Rentabilité décevante des investissements, dégradation progressive de la teneur des gisements, hausse des coûts d’extraction : les producteurs n’ont ni les moyens ni toujours l’incitation à ouvrir les vannes rapidement. La baisse des teneurs signifie mécaniquement plus de roche déplacée, plus d’énergie et plus d’eau pour la même tonne de métal.
La géographie, enfin. L’Indonésie concentre 67 % de la production mondiale de minerai de nickel. La Chine détient plus de la moitié des capacités mondiales de raffinage de plusieurs métaux. Cette concentration transforme chaque décision de politique commerciale d’un seul pays en choc d’approvisionnement potentiel pour l’ensemble du marché.
Ce dernier point est d’autant plus sensible que les restrictions commerciales se multiplient. Coface dénombre 1 138 mesures affectant les importations ou exportations de minerais critiques en vigueur fin 2025, contre 357 dix ans plus tôt. Une multiplication par plus de trois en une décennie, qui documente une bascule : les métaux critiques sont sortis du registre de la commodité pour entrer dans celui de l’instrument de puissance.
Trois métaux, trois profils de tension
Le déséquilibre ne frappe pas uniformément. Coface distingue clairement les trois métaux, y compris dans la nature de la contrainte.
Le cuivre est le métal de l’électrification, et celui des infrastructures numériques. Son déficit pourrait s’établir entre 1,5 et 6,5 millions de tonnes en 2035 selon les scénarios retenus, et atteindre 17 % de la demande mondiale dans une trajectoire de neutralité carbone. La fourchette est large, ce qui dit surtout la sensibilité du résultat aux hypothèses de décarbonation.
Le nickel apparaît comme le plus exposé de tous, porté par les batteries et la mobilité électrique. Dans un scénario Net Zero, le marché du nickel raffiné pourrait afficher un déficit d’environ 6,5 millions de tonnes à horizon 2035, soit près de 35 % de la demande projetée. Un tiers de la demande non couverte : c’est l’ordre de grandeur d’une rupture, pas d’une tension.
L’aluminium présente un cas différent, et c’est le point le plus intéressant de l’étude. Son déficit potentiel, de 5 à 15 millions de tonnes, représenterait environ 10 % de la demande projetée. Mais la contrainte ne porte pas sur la disponibilité de la ressource : elle porte sur les capacités industrielles, les investissements requis et l’accès à une électricité compétitive. Autrement dit, le goulot d’étranglement de l’aluminium est énergétique avant d’être géologique — ce qui en fait un métal dont la trajectoire dépend directement de celle des prix de l’électricité en Europe.
À l’inverse, l’acier et le zinc apparaissent nettement moins vulnérables, avec des conditions d’offre plus souples et une exposition plus limitée aux nouveaux usages liés à la transition.
Ce que cela change pour les investisseurs
Coface conclut sur un déplacement de l’enjeu : pour les industriels, la question cessera progressivement d’être celle du seul prix pour devenir celle de l’accès. Sécuriser les approvisionnements en métaux critiques, développer le recyclage et réduire l’intensité matière des produits deviendraient des facteurs de compétitivité à part entière.
Pour un investisseur institutionnel, cette lecture a quatre conséquences directes.
Elle renchérit le coût de la transition. Si les prix du cuivre et du nickel doublent sur la décennie, les trajectoires de décarbonation construites sur les coûts actuels des technologies bas carbone sont sous-estimées. Cela vaut pour les plans d’investissement des entreprises en portefeuille comme pour les modèles de rentabilité des projets d’infrastructure renouvelable.
Elle crée un risque de transition d’un type nouveau. On a l’habitude de mesurer le risque de transition comme une exposition aux actifs carbonés. Ici, c’est l’inverse : l’exposition porte sur la capacité à se procurer les intrants de la décarbonation. Une entreprise parfaitement alignée sur une trajectoire 1,5 °C peut se retrouver empêchée par une contrainte physique amont.
Elle donne un contenu financier à la circularité. Le recyclage et l’écoconception cessent d’être des lignes de rapport extra-financier pour devenir des couvertures contre un risque d’approvisionnement chiffrable. C’est probablement le meilleur argument disponible aujourd’hui pour faire passer un projet de circularité devant un comité d’investissement.
Elle ramène la souveraineté au centre. Les 1 138 mesures commerciales recensées et la concentration indonésienne et chinoise signifient qu’une partie du risque sur ces actifs n’est ni sectorielle ni climatique, mais géopolitique — donc mal captée par les modèles ESG classiques, qui raisonnent peu en termes de dépendance.
Une projection reste une projection
Un mot de prudence, enfin, que l’étude assume d’ailleurs par la largeur de ses fourchettes. Un déficit compris entre 1,5 et 6,5 millions de tonnes de cuivre, c’est un facteur quatre entre les bornes : ces chiffres décrivent des scénarios, pas des prévisions. Trois mécanismes correcteurs, historiquement puissants sur les marchés de matières premières, peuvent réduire les écarts annoncés.
La substitution technologique en est le premier. Les chimies de batteries évoluent vite, et les technologies sans nickel ni cobalt ont déjà pris une part significative du marché — de quoi modifier sensiblement la trajectoire de demande du nickel. L’aluminium peut par ailleurs remplacer le cuivre dans certaines applications de transport d’électricité.
Le prix lui-même en est le deuxième : une hausse durable des cours rend rentables des gisements aujourd’hui délaissés et des filières de recyclage aujourd’hui marginales. C’est le mécanisme classique de destruction de la demande et d’appel à l’offre, dont l’histoire minière offre de nombreux exemples.
Le rythme réel de la décarbonation constitue le troisième. Les déficits les plus spectaculaires découlent de scénarios de neutralité carbone dont le respect est, pour l’instant, loin d’être acquis. Un retard sur les politiques climatiques desserrerait la contrainte matière — une ironie qui mérite d’être nommée.
Reste que l’étude pointe une difficulté qu’aucun de ces mécanismes ne résout : le décalage temporel. Vingt ans pour développer une capacité minière, une décennie pour atteindre les tensions anticipées. Même une réaction rationnelle des acteurs arriverait, mécaniquement, après le pic de tension.








