
Le gouvernement français a présenté le 4 septembre 2026 un dispositif exceptionnel de plus d’un milliard d’euros destiné à soutenir l’agriculture après un été marqué par une combinaison particulièrement sévère de canicules, sécheresse et incendies. Baptisé CASI — Climat, Adaptation, Sécheresse, Incendies, le plan poursuit deux objectifs : éviter que les pertes climatiques ne se transforment en faillites agricoles et permettre aux exploitations de produire à nouveau dès la prochaine campagne.
Derrière ce plan d’urgence se dessine également un sujet de green finance beaucoup plus structurel : comment financer et assurer une activité économique lorsque le changement climatique augmente simultanément la fréquence des sinistres, les besoins de liquidité et les investissements nécessaires à l’adaptation ?
Pourquoi un plan de plus d’un milliard d’euros ?
L’été 2026 a constitué un choc majeur pour l’agriculture française. Selon le ministère de l’Agriculture, 65 % du territoire a été confronté à une sécheresse exceptionnelle, 95 départements ont connu des restrictions d’eau et 79 ont atteint le niveau « crise » au plus fort de l’été. Dans certains territoires, les pertes de rendement atteignent environ 50 %, tandis que les stocks de fourrage ont été amputés de plus de moitié.
Le problème ne concerne donc pas uniquement la valeur des récoltes perdues en 2026.
Une exploitation qui perd une partie de sa production encaisse moins de chiffre d’affaires, mais doit néanmoins continuer à payer ses charges. Elle doit ensuite trouver suffisamment de trésorerie pour acheter du fourrage, nourrir ses animaux, acquérir semences, plants et engrais et financer les prochains semis.
C’est précisément la logique de CASI : indemniser le passé tout en finançant le redémarrage.
Où va l’argent ?
Le milliard annoncé n’est pas un chèque unique distribué aux agriculteurs. Il additionne plusieurs mécanismes publics de nature très différente.
Dispositif Montant annoncé À quoi sert-il ?
Indemnisation de solidarité nationale (ISN) ≈ 520 M€ Compenser les pertes de récolte climatiques exceptionnelles
Dégrèvements de taxe foncière sur le non-bâti > 300 M€ Réduire immédiatement la fiscalité des exploitations sinistrées
Fonds de réarmement agricole 235 M€ Financer fourrages, semences, plants et autres intrants et aider les exploitations touchées par les incendies
Calamités agricoles 30 M€ Indemniser certaines pertes de fonds non assurables
Prise en charge de cotisations MSA 20 M€ Soulager les charges sociales des exploitations en difficulté
À ces mesures s’ajoutent notamment la prolongation du dispositif exceptionnel d’aide aux engrais azotés jusqu’au 31 décembre 2026 — 145 M€ au total, dont 38 M€ de crédits nationaux — ainsi que la prolongation jusqu’en octobre du soutien au gazole non routier agricole, représentant 106 M€. Il faut donc éviter d’additionner mécaniquement toutes ces annonces pour obtenir un « nouveau budget CASI » : certaines correspondent à des dispositifs déjà existants, prolongés ou renforcés.
Le cœur du dispositif : environ 520 M€ d’ISN
L’Indemnisation de solidarité nationale constitue la principale ligne financière.
Depuis la réforme de l’assurance récolte, le risque climatique agricole est organisé en plusieurs niveaux : les pertes courantes restent à la charge de l’exploitation, l’assurance intervient pour une partie des pertes intermédiaires lorsque l’agriculteur est assuré, et l’État intervient au titre de la solidarité nationale lorsque les pertes deviennent exceptionnelles.
CASI prévoit environ 520 millions d’euros pour cette dernière composante.
Pour les exploitants assurés, le système combine assurance privée et intervention publique : au niveau des pertes catastrophiques relevant de l’ISN, 90 % de l’indemnisation correspondante sont pris en charge par l’État et 10 % par l’assureur. Les exploitants non assurés peuvent également bénéficier de la solidarité nationale, mais avec des niveaux de couverture plus faibles et variables selon les productions.
CASI accélère surtout le décaissement : pour les agriculteurs assurés, le plafond des acomptes d’ISN a été porté de 70 % à 80 % du montant prévisionnel. Autrement dit, le gouvernement cherche autant à résoudre un problème de liquidité immédiate qu’un problème de pertes économiques finales.
235 M€ pour « réarmer » les exploitations
C’est probablement la partie la plus intéressante du plan économiquement.
Le gouvernement crée un Fonds de réarmement agricole de 235 millions d’euros, piloté localement par les préfets. Contrairement à une indemnisation classique, son objectif est de remettre les exploitations en capacité de produire.
Les fonds pourront notamment financer aliments pour animaux, fourrages, semences, plants et autres intrants. Une partie de l’enveloppe est également réservée aux exploitations victimes des incendies.
Le raisonnement est simple :
sécheresse → perte de récolte → baisse du chiffre d’affaires → tension de trésorerie → impossibilité de financer la campagne suivante → baisse supplémentaire de production en 2027.
CASI cherche à casser cette chaîne avant sa dernière étape.
C’est pourquoi le gouvernement rattache explicitement le dispositif à la souveraineté agricole : il ne s’agit plus seulement d’indemniser un sinistre climatique, mais d’éviter que celui-ci détruise durablement une partie de la capacité productive française.
Qui est concrètement concerné ?
Le plan vise les exploitations agricoles affectées par les événements climatiques de l’été 2026, mais les aides ne seront pas identiques pour tout le monde.
Un éleveur ayant perdu une grande partie de ses ressources fourragères pourra par exemple être concerné par les dispositifs facilitant l’achat de fourrage. Un viticulteur ou un arboriculteur dont les cultures pérennes ont subi des dommages peut relever du régime des calamités agricoles pour certaines pertes de fonds. Une exploitation dont les récoltes ont subi des pertes catastrophiques peut relever de l’ISN. Une ferme directement endommagée par un incendie pourra bénéficier du volet incendies du fonds de réarmement.
Le dispositif est volontairement territorialisé : les préfets de région et de département auront un rôle important pour orienter les soutiens en fonction de l’intensité des dommages et des caractéristiques des différentes filières. Des cellules sécheresse réunissant notamment État, chambres d’agriculture, organisations professionnelles, MSA et acteurs bancaires avaient déjà été constituées dans chaque département ; elles sont pérennisées.
D’où vient le milliard d’euros ?
C’est ici qu’il faut distinguer annonce financière et source de financement.
CASI mobilise plusieurs canaux de la puissance publique : crédits budgétaires de l’État, mécanismes existants de solidarité nationale agricole, dépenses fiscales via les dégrèvements de taxe foncière, dispositifs sociaux via la MSA et dispositifs agricoles déjà financés ou prolongés.
L’ISN elle-même relève du système public de gestion des risques agricoles. Depuis la réforme de 2023, l’aide à l’assurance récolte est notamment soutenue par des crédits européens du FEADER, tandis que les risques climatiques exceptionnels sont complétés par des crédits nationaux via l’ISN.
Il ne faut donc pas présenter le plan comme « l’État emprunte aujourd’hui 1 milliard puis le reverse aux agriculteurs ». Il s’agit plutôt d’un package financier combinant décaissements budgétaires, indemnisation publique, allègements fiscaux et sociaux et mobilisation ou prolongation de mécanismes existants.
Le gouvernement qualifie lui-même le dispositif d’effort de solidarité nationale.
CASI est-il vraiment un plan d’adaptation climatique ?
Oui, mais avec une nuance importante.
À court terme, CASI est principalement un plan de gestion de crise et de résilience économique agricole. La majorité des montants annoncés servent à indemniser, restaurer les trésoreries et remettre les exploitations en production.
Ce n’est donc pas l’équivalent d’un grand fonds d’un milliard d’euros exclusivement destiné à financer irrigation, nouvelles variétés, infrastructures hydrauliques ou transformation des modèles agricoles.
En revanche, CASI s’inscrit dans une politique d’adaptation plus large. Le gouvernement indique qu’il complète les dispositifs existants ou renforcés en 2026 : fonds hydraulique agricole, plan Agriculture-Méditerranée, rénovation des vergers et innovation variétale, PARSADA, entre autres.
Il faut également le replacer dans le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC), publié en mars 2025 et dont le gouvernement a décidé d’accélérer la mise en œuvre en juillet 2026 face à l’intensification des canicules, sécheresses, incendies et inondations.
CASI illustre une évolution majeure de la finance climatique.
Pendant longtemps, la green finance s’est essentiellement concentrée sur l’atténuation : financer des renouvelables, réduire les émissions de CO₂, électrifier les transports ou améliorer l’efficacité énergétique.
Le changement climatique fait désormais apparaître une deuxième problématique financière : financer l’adaptation et absorber les pertes lorsque les événements physiques se matérialisent.
Dans l’agriculture, la mécanique devient particulièrement visible :
Risque climatique physique
→ pertes agricoles
→ sinistres assurantiels
→ dégradation des cash-flows
→ tensions de trésorerie et de crédit
→ intervention publique
→ investissements d’adaptation.
CASI constitue donc également un exemple de partage du risque climatique entre exploitants, assureurs et puissance publique.
Et c’est probablement le point le plus important pour la finance durable : plus les événements climatiques deviennent fréquents, moins ils peuvent être traités comme des chocs exceptionnels.
Le sujet se déplace alors de l’indemnisation vers l’investissement : infrastructures hydrauliques, efficacité de l’irrigation, variétés résistantes, adaptation des cultures, prévention des incendies, diversification des productions et nouveaux mécanismes assurantiels.
À retenir
Plus de 1 Md€ mobilisé → ≈520 M€ d’indemnisation climatique + >300 M€ d’allégements fiscaux + 235 M€ pour remettre les exploitations en production + dispositifs sociaux et sectoriels complémentaires.
Le plan CASI constitue ainsi un pont entre assurance climatique, finances publiques et financement de l’adaptation. Son enjeu immédiat est de sauver les trésoreries agricoles après l’été 2026. Son enjeu de plus long terme est beaucoup plus vaste : déterminer qui financera le coût croissant de l’adaptation de l’agriculture française à un climat dans lequel sécheresses, canicules et incendies deviennent des risques économiques récurrents.








