ODD : pourquoi progresser sur un objectif peut en faire reculer un autre

ODD

À quatre ans de l’échéance de l’Agenda 2030, une étude parue dans European Journal of Operational Research cartographie les liens entre 96 indicateurs des Objectifs de développement durable, sur 165 pays. Son constat : les ODD ne forment pas une liste à cocher, mais un système d’équilibres où chaque avancée en déplace une autre.

Le point aveugle des politiques de développement durable

Les Objectifs de développement durable sont au nombre de dix-sept. Dans la pratique administrative, ils sont le plus souvent suivis séparément : un objectif, un indicateur, un ministère, un rapport. Cette organisation en silos est commode. Elle est aussi, selon les travaux de Julien Ah-Pine et Elda Nasho Ah-Pine, une source d’angles morts.

La raison tient à une évidence rarement formalisée : aucune politique publique n’agit sur un seul objectif. Une politique de santé, d’urbanisation, d’énergie ou d’innovation produit des effets qui débordent systématiquement de son périmètre d’origine. Ces effets peuvent être favorables — on parle alors de synergies — ou défavorables, et dans ce cas ils déplacent simplement la pression d’un domaine vers un autre.

C’est exactement ce que les auteurs appellent les dilemmes de développement. Comment accélérer le progrès social sans alourdir la facture environnementale ? Comment soutenir l’innovation et l’industrialisation tout en contenant la pollution ? Comment étendre les services essentiels sans produire davantage de déchets ?

Ces questions prennent un relief particulier dans un contexte où le Sustainable Development Report 2024 rappelle que les progrès vers l’horizon 2030 demeurent insuffisants. L’enjeu n’est plus seulement de mesurer, mais de comprendre comment les indicateurs se renforcent ou se contrarient entre eux.

Ce que l’étude ne cherche pas à faire

Deux précisions s’imposent d’emblée, parce qu’elles conditionnent la bonne lecture des résultats.

L’étude ne propose pas un énième indice global des ODD. Elle construit une carte de lecture des relations entre indicateurs, pensée comme un outil d’aide à la décision.

Elle ne prétend pas davantage démontrer des causalités. Les auteurs la présentent comme un pré-diagnostic : un dispositif qui signale quels domaines devraient être pensés ensemble, en amont de la conception des politiques publiques, des investissements ou des programmes de coopération. L’analyse de causalité, l’étude budgétaire et l’arbitrage politique viennent après, et restent indispensables.

Comment on cartographie 96 indicateurs

La méthode, publiée en ligne le 16 juin 2026, s’appuie sur 96 indicateurs issus de la base du Sustainable Development Report 2024, observés pour 165 pays regroupés en six grandes régions. Elle repose sur quatre principes.

Comparer les pays à armes égales. L’analyse tient compte de la population de chaque pays et de son contexte régional. Sans cette précaution, un diagnostic mondial risquerait d’écraser des situations régionales profondément différentes sous une moyenne trompeuse.

Traduire les relations en liens positifs ou négatifs. Un lien positif signale une synergie, c’est-à-dire un renforcement mutuel possible entre deux indicateurs. Un lien négatif signale une tension, donc un arbitrage à anticiper.

Organiser l’information en blocs. Avec 96 indicateurs, le réseau de relations devient illisible. L’étude regroupe les indicateurs qui évoluent plutôt ensemble et sépare ceux qui s’opposent, sans fixer à l’avance le nombre de groupes : c’est la structure des données qui le détermine.

Réduire à l’essentiel. Dernière étape, la plus utile pour l’action : ne retenir qu’un petit ensemble d’indicateurs à la fois structurants dans le réseau de relations et encore insuffisamment avancés en termes de performance.

Pour les lecteurs techniques

Les relations entre indicateurs sont mesurées par une corrélation fondée sur les classements de pays (corrélation de Kendall), étendue pour intégrer la taille des populations et les comparaisons intra-régionales. Le regroupement s’appuie sur l’Analyse Relationnelle Mathématique, une méthode de partitionnement de graphe. Le classement des indicateurs selon leur rôle structurant mobilise le vecteur propre principal, une mesure de centralité où le signe distingue les deux grands pôles et l’intensité donne le poids relatif. Enfin, la sélection finale repose sur des fronts de Pareto : un indicateur est retenu lorsqu’aucun autre ne le domine simultanément sur ses deux critères, son influence dans la cartographie et son retard moyen de performance.

Résultat n°1 : le monde des ODD se scinde en deux blocs

La cartographie complète des 96 indicateurs fait apparaître un découpage net.

Un premier bloc réunit la qualité des institutions, l’innovation, la santé, la nutrition, les conditions urbaines et les infrastructures sociales.

Un second bloc rassemble plutôt des dimensions environnementales et institutionnelles : déchets électroniques, pollution liée à la production, énergies renouvelables, sécurité juridique des droits.

Première leçon : les synergies se concentrent massivement à l’intérieur de chaque bloc. Dans le premier, la qualité de la gouvernance, l’efficacité administrative, la recherche, la production scientifique et la couverture santé universelle progressent généralement de concert. Les résultats confirment aussi le rôle transversal des infrastructures urbaines, de l’eau et de l’assainissement : conditions de logement, santé infantile et traitement des eaux usées évoluent de façon étroitement liée.

Seconde leçon, plus dérangeante : les tensions, elles, se logent entre les deux blocs. Certaines avancées sociales ou économiques s’accompagnent de pressions environnementales lorsqu’elles n’ont pas été anticipées. C’est précisément le point où le dilemme de développement devient opérationnel. Et les auteurs insistent sur la formulation : il ne s’agit pas d’opposer progrès social et durabilité, mais d’identifier les conditions qui les rendent compatibles.

Résultat n°2 : treize indicateurs prioritaires

Une cartographie à 96 entrées reste difficilement actionnable par un décideur public. L’étude en extrait donc un sous-ensemble de 13 indicateurs prioritaires, ceux qui concentrent à la fois l’influence dans le réseau et le retard de performance.

Trois ressortent avec une acuité particulière.

Le traitement des eaux usées anthropiques apparaît comme la priorité majeure, avec un niveau moyen de performance très faible à l’échelle mondiale.

La part des énergies renouvelables et la sécurité juridique liée aux expropriations complètent le trio des dimensions les moins avancées.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. La présence d’un indicateur de sécurité juridique parmi les priorités de la transition écologique dit quelque chose d’important : la transition ne dépend pas uniquement de technologies et d’investissements, mais aussi de règles, d’institutions et de capacités administratives fiables. Un constat qui résonne directement avec les préoccupations des investisseurs sur la qualité des cadres réglementaires dans les géographies émergentes.

Trois dilemmes emblématiques

Conditions de vie urbaines contre déchets électroniques. C’est la tension la plus marquée de l’étude. Améliorer l’habitat, élargir l’accès aux équipements et faire monter le niveau de vie réduit effectivement la pauvreté urbaine. Mais ces mêmes avancées gonflent les flux de déchets si les politiques de réparation, de recyclage et d’économie circulaire ne sont pas intégrées dès la conception. Une politique urbaine efficace doit donc être pensée simultanément comme une politique de gestion des déchets.

Innovation et production scientifique contre pollution liée à la production. Les investissements en recherche et en industrie accélèrent le développement, mais exigent d’être articulés à des normes environnementales et à une politique industrielle verte.

Couverture santé universelle contre déchets médicaux et numériques. L’extension des services de santé génère des achats, des équipements, et les déchets qui vont avec. Le résultat n’appelle évidemment pas à freiner cette extension, mais à l’organiser mieux.

Ce que cela change pour les décideurs et les entreprises

L’apport central de ces travaux tient en une phrase : offrir une manière structurée d’identifier les politiques qui devraient être conçues ensemble.

Les auteurs esquissent plusieurs couples d’intervention qui découlent directement de la cartographie : urbanisation et économie circulaire ; santé et gestion des déchets ; innovation et dépollution ; institutions et transition énergétique ; eau, assainissement et nutrition.

Ces couples ne remplacent ni les analyses causales, ni les arbitrages budgétaires, ni les choix politiques. Ils fournissent un premier cadrage pour orienter l’expertise, coordonner les acteurs et limiter les effets non intentionnels.

Pour les entreprises, la transposition est directe. Une stratégie RSE construite objectif par objectif, avec une cible par thématique, reproduit à l’échelle de l’organisation exactement le travers que l’étude documente à l’échelle des États. La logique de portefeuille de politiques coordonnées, qui exploite les synergies tout en traitant explicitement les tensions, s’applique aussi bien à un ministère qu’à une direction développement durable.

Elda Nasho Ah-Pine, docteure en science politique de l’Université Grenoble-Alpes et enseignante-chercheure en géopolitique et responsabilité sociale des entreprises à Clermont School of Business, est membre du laboratoire CleRMa. Julien Ah-Pine est maître de conférences HDR en data science à l’Université Clermont Auvergne et chercheur associé au CERDI et au LIMOS.

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