Everllence : après Alstom, Technip ou LMB Aerospace, la France face au risque d’une nouvelle perte de souveraineté industrielle

Everllence

La prise de contrôle annoncée d’Everllence par le fonds américain Bain Capital ravive une question devenue centrale pour l’industrie française : jusqu’où peut-on laisser des actifs critiques passer sous contrôle étranger lorsque ceux-ci participent directement à la défense, au nucléaire et à la transition énergétique ? À Saint-Nazaire, l’enjeu dépasse largement les quelque 600 emplois du site.

Une nouvelle opération vient alimenter le débat français sur la souveraineté industrielle. Volkswagen a conclu un accord prévoyant la cession de 51 % d’Everllence,anciennement MAN Energy Solutions, au fonds américain Bain Capital, tout en conservant 49 % du capital à moyen terme. L’opération prend la forme d’un LBO et doit rapporter environ 7,4 milliards d’euros à Volkswagen. Elle reste, à ce stade, soumise aux procédures sociales et aux autorisations réglementaires nécessaires, avec un objectif de finalisation d’ici fin 2026. 

Employer dès aujourd’hui le terme de « vente d’Everllence aux États-Unis » demande donc une précision : l’entreprise n’est pas française — sa maison mère est allemande — et la transaction n’est pas encore définitivement clôturée. Mais cette nuance capitalistique ne fait pas disparaître le sujet français. Everllence possède à Saint-Nazaire un outil industriel particulièrement sensible.

Saint-Nazaire : bien davantage qu’une usine de moteurs

Le site français assemble et teste des moteurs quatre temps de grande puissance et produit des composants critiques. Everllence indique elle-même que Saint-Nazaire est le seul de ses sites au monde capable de fabriquer certains moteurs XXL 48/60 et 51/60. Le site possède également le savoir-faire historique de SEMT Pielstick dans les groupes électrogènes diesel de secours utilisés notamment dans le nucléaire. 

La dimension stratégique est également militaire. Dans une question adressée en septembre à la Commission européenne, l’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin souligne que les moteurs Pielstick produits en France équipent des centrales nucléaires ainsi que plusieurs bâtiments de la Marine nationale. Bain Capital présente lui-même Everllence comme un acteur important de la défense navale, aux côtés de ses activités dans le maritime, la production d’énergie et la décarbonation. 

C’est précisément cette combinaison qui rend le dossier sensible : défense, nucléaire, énergie, industrie lourde et technologies de décarbonation se retrouvent au sein du même actif industriel.

Et un élément interpelle particulièrement : Volkswagen annonce des garanties de maintien des sites allemands jusqu’à fin 2030, accompagnées d’une absence de licenciements économiques sur cette période. Le communiqué ne mentionne pas de garantie équivalente pour Saint-Nazaire. 

C’est sur ce point que la question française devient particulièrement concrète.

Une histoire industrielle française qui se répète

Everllence ne constitue pas un cas isolé. La France a connu, depuis deux décennies, plusieurs transferts d’actifs stratégiques vers des groupes ou fonds étrangers.

Le sujet n’est d’ailleurs plus seulement porté par les opposants politiques aux différentes opérations. Un rapport de l’Assemblée nationale publié en 2025 a lui-même identifié plusieurs dossiers emblématiques : branche énergie d’Alstom passée sous contrôle de General Electric, Technip avec FMC Technologies, Alcatel-Lucent avec Nokia, Morpho, HGH, Latécoère ou encore Exxelia. Les rapporteurs y relevaient un retard historique de l’État dans l’identification de certains intérêts nationaux stratégiques.

Le cas Alstom Énergie reste le symbole le plus puissant. La cession à General Electric avait notamment concerné des technologies liées aux turbines utilisées dans le nucléaire français. Une partie de ces activités — les turbines Arabelle — a finalement été reprise plusieurs années plus tard par EDF.

Technip constitue un autre précédent : le groupe français d’ingénierie pétrolière s’est rapproché de l’américain FMC Technologies en 2017, avant que l’ensemble ne soit ensuite scindé.

Plus récemment, le dossier LMB Aerospace a ravivé les mêmes interrogations. Cet équipementier français produit des équipements utilisés notamment sur le Rafale, les sous-marins nucléaires, le char Leclerc et le porte-avions Charles-de-Gaulle. Sa cession au groupe américain Loar a suscité en 2026 des questions parlementaires sur les conditions de protection de ces activités stratégiques. 

Everllence vient donc s’inscrire dans une séquence industrielle beaucoup plus large.

Le véritable sujet : qui contrôle la technologie ?

Réduire le débat à la nationalité d’un fonds d’investissement serait néanmoins trop simple.

Les investissements américains jouent un rôle considérable dans l’économie française : les États-Unis sont aujourd’hui le premier investisseur étranger en France, avec un stock d’IDE de 144,1 milliards d’euros ; inversement, le stock d’investissements français aux États-Unis atteint 369 milliards de dollars. Il existe donc une interdépendance industrielle et financière très importante entre les deux pays. 

La question n’est donc pas de savoir si un investisseur américain est, par principe, souhaitable ou indésirable.

Elle est de déterminer quels actifs doivent rester sous contrôle européen ou faire l’objet de protections particulières en raison de leur caractère stratégique.

Pour Everllence, plusieurs sujets méritent ainsi d’être examinés : maintien durable de la production à Saint-Nazaire, conservation des compétences et de la propriété intellectuelle en France, accès aux technologies sensibles, gouvernance de l’activité française, investissements futurs, continuité d’approvisionnement de la Marine et du nucléaire français et capacité de l’État à intervenir en cas de conflit d’intérêts entre impératifs industriels et financiers.

Ce sont ces garanties concrètes,davantage que la seule nationalité de l’actionnaire , qui permettront de mesurer les conséquences réelles de l’opération.

Un paradoxe au cœur de la transition énergétique

Le dossier prend une dimension supplémentaire pour la finance durable.

Everllence n’est pas uniquement un fabricant historique de moteurs diesel. L’entreprise se positionne également sur les technologies de décarbonation du transport maritime, les carburants alternatifs, l’efficacité énergétique et les infrastructures énergétiques. Bain Capital cite explicitement le développement des plateformes de carburants alternatifs destinées à décarboner le transport maritime parmi les axes de croissance envisagés.

L’entreprise se situe donc exactement au croisement des grandes politiques européennes : réindustrialisation, défense, autonomie énergétique et décarbonation.

C’est là que surgit un paradoxe.

L’Europe mobilise des centaines de milliards d’euros pour financer sa transition, renforcer son industrie et réduire ses dépendances stratégiques. Mais ces ambitions perdent une partie de leur portée si les technologies, capacités industrielles et entreprises capables de matérialiser cette transition peuvent ensuite passer sous contrôle extra-européen faute de capitaux européens suffisamment mobilisés.

La finance durable ne peut donc plus se limiter à déterminer si un actif est « vert ». Elle doit également poser la question de l’ancrage industriel, de la souveraineté technologique et de la résilience des chaînes de valeur.

De la souveraineté industrielle à la souveraineté financière

Le dossier Everllence révèle finalement une faiblesse plus structurelle : l’Europe dispose d’une épargne considérable, mais peine encore à la transformer en capital capable d’accompagner durablement ses champions industriels stratégiques.

Les États-Unis disposent d’un écosystème de private equity d’une puissance exceptionnelle. Lorsqu’un actif industriel de plusieurs milliards d’euros arrive sur le marché, les grands fonds américains disposent immédiatement de la profondeur financière et des capacités d’exécution nécessaires.

La question posée par Everllence dépasse donc largement Bain Capital.

Elle est aussi celle de la capacité de la France et de l’Europe à construire des investisseurs capables de prendre position sur leurs propres actifs industriels stratégiques.

Après Alstom, Technip et, plus récemment, LMB Aerospace, Everllence constitue un nouveau test. Il serait inexact de présenter l’opération comme la « braderie d’une entreprise française ». Everllence appartient aujourd’hui à Volkswagen et celui-ci prévoit de conserver 49 % du capital. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer qu’il s’agit d’une simple opération financière privée sans conséquence stratégique pour la France.

Lorsque 600 salariés français, des savoir-faire industriels rares, le nucléaire, la Marine nationale et des technologies indispensables à la décarbonation se retrouvent concernés par un changement de contrôle, la question de la souveraineté n’est plus théorique.

Elle devient industrielle, énergétique, militaire, et financière.

À lire aussi : Macron : la guerre arrive à la pompe