
En 2016, Mark Carney alertait les marchés sur le risque d’une réévaluation brutale des actifs liée au changement climatique. Dix ans plus tard, les entreprises publient beaucoup plus de données ESG, les normes se sont multipliées et le climat s’est installé au cœur de la réglementation financière.
Pourtant, une question essentielle reste sans réponse : les investisseurs savent-ils réellement mesurer ce risque et lui donner un prix ?
Il y a dix ans, lorsque Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, commence à alerter le monde financier sur le changement climatique, son raisonnement tranche avec le discours environnemental traditionnel.
Il ne demande pas aux banques et aux investisseurs de sauver la planète. Il leur demande de regarder leurs bilans.
Son idée est simple.
Le changement climatique peut détruire de la valeur de deux manières. D’abord physiquement, lorsqu’une sécheresse affecte l’agriculture, qu’une inondation endommage des infrastructures ou qu’une canicule réduit la productivité. Ensuite économiquement, lorsque la transition elle même modifie la valeur des entreprises.
Une taxe carbone, une réglementation plus stricte, une technologie devenue obsolète ou un changement brutal de comportement des consommateurs peuvent transformer un actif rentable en investissement beaucoup moins attractif.
Le danger apparaît lorsque les marchés comprennent cette transformation trop tard.
Pendant des années, une entreprise peut sembler solide sur la base de ses revenus, de son endettement et de ses perspectives historiques. Puis les investisseurs réalisent presque simultanément qu’une partie de ses actifs vaut moins que prévu. Les valorisations chutent, le financement devient plus cher et les investisseurs cherchent à sortir au même moment.
C’est ce que Mark Carney avait popularisé sous l’idée d’un « Climate Minsky Moment », une prise de conscience tardive provoquant une correction brutale des marchés.
Dix ans plus tard, la finance dispose pourtant d’une quantité considérable d’informations supplémentaires.
La TCFD a profondément influencé la manière dont les entreprises présentent leurs risques climatiques. L’ISSB cherche désormais à créer un langage international commun avec ses normes IFRS S1 et S2.
L’Europe est allée encore plus loin avec la CSRD et les standards ESRS, en introduisant notamment la double matérialité.
Cette notion est fondamentale pour comprendre la philosophie européenne. Il ne s’agit plus seulement de demander comment le changement climatique peut affecter financièrement une entreprise.
Il faut également regarder comment cette entreprise affecte elle même l’environnement et la société. Une entreprise agroalimentaire peut, par exemple, être financièrement vulnérable à une sécheresse qui renchérit ses matières premières. Mais son activité peut parallèlement exercer une pression importante sur les ressources en eau.
Le premier phénomène représente un risque pour l’entreprise. Le second représente un impact de l’entreprise. L’Europe veut regarder les deux.
Sur le papier, la progression est donc spectaculaire. Dans la pratique, la photographie reste beaucoup plus floue.
Beaucoup de données, mais pas nécessairement une meilleure mesure du risque
Le problème de la finance climatique n’est désormais plus seulement l’absence d’information. C’est également la qualité, la comparabilité et surtout l’exploitation financière de cette information.
Deux entreprises peuvent annoncer des objectifs de réduction d’émissions similaires tout en suivant des trajectoires économiques totalement différentes. Certaines données reposent sur des mesures relativement précises, d’autres sur des estimations.
Les émissions indirectes liées aux fournisseurs et aux clients restent particulièrement complexes à établir. Les scénarios climatiques diffèrent selon les hypothèses retenues et les horizons temporels utilisés.
Pour un investisseur, cette difficulté est loin d’être théorique.
Elle touche directement la valorisation des actifs.
Prenons un groupe industriel disposant aujourd’hui d’usines rentables, mais fortement consommatrices d’énergie et très émettrices de CO₂. Ses comptes peuvent être excellents.
Pourtant, si le prix du carbone augmente fortement ou si ses clients basculent rapidement vers des alternatives moins carbonées, une partie de la valeur économique de ces installations peut disparaître.
Le même raisonnement vaut pour l’immobilier. Un immeuble peut aujourd’hui présenter un rendement attractif alors que sa localisation l’expose progressivement aux inondations, aux vagues de chaleur ou à des coûts croissants d’adaptation.
Dans l’agriculture, la disponibilité future de l’eau peut devenir aussi importante que le niveau actuel des marges. Dans l’automobile, l’électrification transforme simultanément les technologies, les chaînes d’approvisionnement, les besoins en capitaux et la concurrence internationale.
Le climat cesse alors d’être un sujet périphérique de responsabilité sociale.
Il entre directement dans les flux de trésorerie futurs, la valeur des actifs, la notation de crédit et le coût du capital.
C’est précisément là que le reporting climatique devrait jouer son rôle. Son objectif n’est pas simplement de produire davantage de pages dans les rapports annuels. Il doit permettre aux marchés de distinguer une entreprise capable d’absorber ces transformations d’une entreprise beaucoup plus vulnérable.
Or cette distinction reste encore difficile.
Le paradoxe de 2026
La situation devient d’autant plus intéressante qu’un mouvement inverse apparaît désormais. Après plusieurs années d’expansion rapide de la réglementation ESG, différentes juridictions cherchent à simplifier leurs dispositifs. L’Europe elle même a engagé un mouvement de réduction et de rationalisation de certaines obligations de durabilité.
La logique économique est compréhensible. Produire des milliers de données ESG représente un coût. Les entreprises doivent mobiliser des équipes, adapter leurs systèmes d’information, collecter des informations auprès de leurs fournisseurs et faire vérifier certains indicateurs. Pour les structures de taille intermédiaire, la charge peut devenir importante.
Mais une confusion serait dangereuse : simplifier le reporting ne simplifie pas le risque.
Une entreprise moins obligée de publier son exposition à l’eau ne devient pas moins dépendante de cette ressource. Une banque qui reçoit moins d’informations sur les émissions de ses clients ne réduit pas son exposition au risque de transition. Un assureur qui dispose de données moins précises sur les risques physiques ne fait pas disparaître les inondations.
Le débat devrait donc moins porter sur la quantité d’indicateurs à publier que sur leur utilité financière réelle. Cent indicateurs pertinents peuvent être infiniment plus utiles que mille données produites uniquement pour satisfaire une obligation réglementaire.
C’est probablement l’une des prochaines étapes de maturité de la finance durable : passer d’une logique de reporting ESG à une véritable logique de mesure du risque.
Quand le climat arrive dans le compte de résultat
Pendant longtemps, le risque climatique a été présenté comme un sujet de long terme. Cette perception évolue rapidement. Les épisodes de chaleur extrême, les sécheresses, les incendies et les inondations produisent déjà des conséquences économiques mesurables.
Ils peuvent interrompre une production industrielle, réduire le rendement agricole, perturber une chaîne logistique, augmenter les dépenses énergétiques ou provoquer des dommages matériels importants.
Ils affectent également les assureurs, qui doivent absorber une fréquence et une intensité croissantes de certains sinistres, et les collectivités publiques qui financent une partie des infrastructures d’adaptation.
À ces risques physiques s’ajoutent les risques de transition.
Une entreprise peut ne subir aucune catastrophe climatique directe et néanmoins voir son modèle économique fragilisé par une nouvelle réglementation, une rupture technologique ou l’arrivée d’un concurrent mieux positionné dans l’économie bas carbone.
Pour la finance, les deux phénomènes finissent au même endroit : dans les résultats, les bilans et les valorisations.
C’est pourquoi la question climatique intéresse désormais autant un analyste crédit qu’un spécialiste ESG. Si une entreprise doit investir plusieurs milliards pour adapter ses infrastructures, ces dépenses modifieront son cash flow. Si certains actifs deviennent moins rentables, leur valeur devra être revue. Si son profil de risque augmente, les prêteurs peuvent réclamer une rémunération supérieure.
Le passage de l’ESG à la finance se produit précisément à cet endroit.
La donnée climatique devient un actif stratégique
Un autre phénomène révèle cette évolution : les données climatiques elles mêmes prennent de la valeur.
Les investisseurs, les banques, les assureurs et les gestionnaires d’actifs recherchent des informations capables de mesurer beaucoup plus précisément l’exposition des entreprises aux risques physiques et de transition. Autour de cette demande se développe tout un écosystème de fournisseurs de données, de logiciels et de modèles climatiques.
Ce mouvement est particulièrement révélateur. Si les données ESG n’avaient aucune valeur financière, les acteurs de marché n’investiraient pas autant dans leur acquisition et leur traitement.
Nous pourrions même assister à un paradoxe.
Les pouvoirs publics peuvent décider de réduire certaines obligations réglementaires, tandis que les investisseurs continuent à demander ces informations aux entreprises parce qu’ils en ont besoin pour leurs propres décisions.
Une entreprise pourrait donc être dispensée de publier certaines données au titre de la réglementation, tout en devant les fournir à sa banque, à ses investisseurs ou à ses assureurs.
Moins de reporting obligatoire ne signifie donc pas nécessairement moins de reporting financier.
Dix ans après Carney, la question reste ouverte
Le reporting climatique a incontestablement progressé depuis 2016. Les entreprises produisent davantage d’informations, les investisseurs disposent de meilleurs outils et un début de langage commun apparaît progressivement au niveau international.
Mais Mark Carney ne cherchait pas simplement à provoquer la publication de rapports ESG. Son véritable objectif était d’éviter que les marchés découvrent brutalement des risques qu’ils auraient pu anticiper.
C’est là que le bilan reste beaucoup plus mitigé.
La multiplication des données ne garantit pas leur intégration dans les prix. Un investisseur peut disposer d’un excellent reporting climatique et continuer à valoriser une entreprise essentiellement à partir de ses résultats historiques. Une banque peut connaître l’exposition carbone d’un client sans savoir précisément comment celle ci modifiera sa probabilité de défaut dans dix ans.
La question essentielle n’est donc plus : avons nous suffisamment de données ESG ?
Elle devient : savons nous transformer ces données en information financière ?
Et cette différence est considérable.
Pour Bruno Boggiani, le débat sur le reporting climatique est justement en train de changer de nature.
« Pendant plusieurs années, nous avons beaucoup raisonné en nombre d’indicateurs, en questionnaires ESG et en obligations de publication. C’était probablement une étape nécessaire, mais ce n’est pas une finalité. Pour un investisseur ou une banque, la véritable question reste financière : est ce que cette information modifie le risque de l’entreprise, sa valorisation ou sa capacité à rembourser sa dette ?
Prenons deux entreprises présentant aujourd’hui des résultats financiers comparables. La première dispose d’actifs modernes, peu carbonés et relativement résilients aux évolutions réglementaires.
La seconde possède des infrastructures beaucoup plus émettrices qui nécessiteront plusieurs milliards d’investissements dans les prochaines années. Si l’analyse financière leur attribue pratiquement le même risque parce que leurs comptes actuels sont similaires, nous avons probablement un problème de valorisation.
C’est exactement à cet endroit que l’ESG devient réellement financier.
Le risque climatique doit progressivement pouvoir se retrouver dans un spread de crédit, un coût du capital, une valorisation ou une décision d’investissement.
Le paradoxe actuel est intéressant. Nous cherchons légitimement à simplifier certaines obligations ESG devenues extrêmement lourdes, mais les risques physiques et de transition, eux, ne se simplifient pas. Il faut donc probablement moins de données inutiles et davantage de données réellement exploitables financièrement.
La maturité de la finance durable ne se mesurera pas au nombre de pages des rapports ESG. Elle se mesurera le jour où deux entreprises présentant des risques climatiques très différents auront effectivement des conditions de financement différentes.
Car à la fin, un risque climatique mal mesuré aujourd’hui peut devenir une perte financière parfaitement mesurable demain. »
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