
Pourquoi la prochaine grande crise mondiale pourrait être celle de l’eau
Nous pensions que l’eau était une ressource inépuisable. Pourtant, sous nos pieds, dans nos assiettes et jusque dans nos bouteilles, elle révèle les fragilités d’un modèle économique qui consomme davantage que ce que certains territoires peuvent renouveler. L’hydrologue Emma Haziza appelle à repenser notre relation à cette ressource vitale.
Et si la ressource la plus stratégique du XXIe siècle n’était ni le pétrole, ni le lithium, ni les terres rares, mais simplement l’eau ? Celle que nous buvons, que nous utilisons pour produire notre alimentation et dont dépendent nos industries, nos centrales électriques et nos économies. Dans un entretien accordé à l’émission Legend, l’hydrologue Emma Haziza expose une réalité inquiétante : l’humanité transforme profondément le cycle de l’eau, épuise certaines réserves souterraines et découvre progressivement les conséquences de ses activités sur les équilibres naturels. Derrière chaque sécheresse, chaque inondation et chaque conflit d’usage se dessine une question économique fondamentale : comment continuer à produire, investir et prospérer lorsque l’eau disponible devient une contrainte ?
L’eau, une ressource qui conditionne toutes les autres
Docteure en hydrologie et spécialiste du cycle de l’eau depuis plus de vingt ans, Emma Haziza défend une conviction : l’eau constitue l’un des principaux fondements de la puissance économique.
Un pays peut disposer de terres cultivables, de ressources minières et de capacités industrielles considérables. Sans eau, une grande partie de ce potentiel devient difficilement exploitable.
L’agriculture dépend de l’humidité des sols et de l’irrigation. L’industrie utilise l’eau pour fabriquer, nettoyer ou refroidir. La production d’énergie mobilise également cette ressource.
Pour Emma Haziza, les tensions apparaissent lorsque les prélèvements réalisés en amont privent les territoires situés en aval d’une partie de leurs ressources.
L’eau devient alors un instrument de pouvoir.
Cette réalité peut transformer les relations entre régions et entre États, particulièrement lorsque plusieurs pays partagent un même fleuve.
La notion de « guerre de l’eau » ne signifie pas que tous les différends déboucheront sur des conflits armés. Elle souligne que la raréfaction de l’eau peut accentuer les rivalités économiques, territoriales et géopolitiques.
La sécurité hydrique pourrait ainsi devenir aussi stratégique que la sécurité énergétique.
Un cycle naturel que l’humanité a profondément transformé
Pour comprendre cette crise, il faut revenir au fonctionnement de l’eau sur Terre.
Sous l’effet du soleil, l’eau des océans, des sols et des végétaux s’évapore. Elle rejoint l’atmosphère, se condense, puis retombe sous forme de précipitations.
Une partie ruisselle vers les rivières et les océans. Une autre s’infiltre dans les sols et recharge les nappes souterraines.
Ce fonctionnement constitue le cycle hydrologique.
Mais Emma Haziza rappelle que les activités humaines ont désormais profondément modifié ces échanges, au point qu’elle évoque un cycle « hydrohumain ».
L’urbanisation imperméabilise les sols. Les infrastructures modifient les écoulements. L’agriculture irrigue des terres parfois éloignées des ressources disponibles. Les pompages intensifs abaissent certaines nappes.
Le changement climatique perturbe également la répartition des précipitations et renforce l’évaporation lorsque les températures augmentent.
L’eau continue de circuler à l’échelle planétaire, mais elle n’est plus nécessairement disponible au bon endroit, au bon moment et en quantité suffisante.
Le problème n’est donc pas la disparition physique de l’eau sur Terre, mais la dégradation de son accessibilité pour les populations et les écosystèmes.
Les nappes souterraines : un capital naturel que nous épuisons
L’une des alertes les plus importantes de l’entretien concerne les eaux souterraines.
Certaines nappes se rechargent naturellement en quelques années ou décennies. D’autres contiennent une eau accumulée sur des périodes beaucoup plus longues.
Emma Haziza évoque des réserves dont la reconstitution pourrait nécessiter des milliers, voire des dizaines de milliers d’années.
Lorsqu’une économie prélève ces ressources plus rapidement qu’elles ne se renouvellent, elle consomme progressivement son capital hydrique.
L’hydrologue avance également un chiffre de 323 kilomètres cubes d’eau perdus annuellement dans les réserves continentales.
Ce chiffre illustre l’ampleur du phénomène qu’elle décrit, mais il importe de préciser que les pertes de stockage continental ne correspondent pas à une disparition de l’eau du système terrestre. Une partie rejoint notamment les océans.
L’enjeu économique demeure considérable.
Une nappe surexploitée peut fragiliser des territoires agricoles, accroître les coûts de pompage et compromettre la viabilité de certaines activités industrielles.
Dans une perspective financière, la ressource souterraine doit être considérée comme un actif naturel dont la dégradation peut générer des pertes économiques durables.
Les Français consomment beaucoup plus d’eau qu’ils ne l’imaginent
Combien d’eau utilise réellement un Français chaque jour ?
La réponse paraît simple lorsqu’on consulte sa facture domestique.
Mais cette consommation visible ne représente qu’une partie de notre empreinte hydrique.
Emma Haziza évoque une consommation globale de 5 000 à 7 000 litres d’eau par personne et par jour, en intégrant l’eau nécessaire à la production des biens et des aliments consommés.
Ce chiffre correspond à une estimation élargie de l’empreinte en eau, et non au volume qui s’écoule quotidiennement des robinets.
Une grande partie de notre consommation est invisible.
L’eau intervient dans la culture des céréales, l’élevage, la fabrication des vêtements, la transformation des aliments, les emballages et la production des équipements électroniques.
Cette eau dite virtuelle est incorporée indirectement dans nos habitudes de consommation.
Un produit importé peut ainsi mobiliser de grandes quantités d’eau dans son pays de fabrication.
Cela signifie qu’un consommateur européen peut contribuer indirectement à une pression hydrique exercée sur un territoire situé à plusieurs milliers de kilomètres.
Notre empreinte sur l’eau ne s’arrête donc ni à notre compteur domestique ni aux frontières nationales.
Le contenu de nos assiettes influence les ressources mondiales
L’alimentation occupe une place centrale dans l’analyse d’Emma Haziza.
Produire des calories nécessite de l’eau, mais les quantités varient considérablement selon les cultures, les méthodes agricoles, les conditions climatiques et les produits.
Certaines productions animales présentent une empreinte hydrique importante en raison notamment de l’eau nécessaire à l’alimentation des animaux.
L’hydrologue invite ainsi à regarder notre assiette comme un ensemble de ressources mobilisées tout au long d’une chaîne de production.
Elle évoque notamment l’exemple historique de la mer d’Aral, dont l’assèchement a été fortement lié aux détournements d’eau destinés à l’irrigation, particulièrement pour la culture du coton.
Cet exemple démontre comment une politique de production peut modifier durablement l’équilibre hydrologique d’un territoire.
Il ne s’agit pas seulement de demander aux consommateurs de réduire leur consommation directe.
L’enjeu concerne aussi les méthodes agricoles, l’origine des produits, la réduction du gaspillage et les choix d’approvisionnement.
Agriculture, nucléaire, industrie : tous les litres prélevés ne se valent pas
Emma Haziza insiste sur une distinction souvent négligée : celle entre prélèvement et consommation d’eau.
Le prélèvement désigne le volume retiré d’une rivière, d’un lac ou d’une nappe.
La consommation correspond à la partie qui n’est pas restituée directement au milieu d’origine dans des conditions comparables.
Certaines installations industrielles et énergétiques prélèvent d’importants volumes pour leurs besoins de refroidissement avant d’en restituer une grande partie.
L’agriculture irriguée peut prélever moins en volume selon les situations, mais une fraction importante de l’eau absorbée par les cultures retourne à l’atmosphère par évapotranspiration.
L’analyse des usages doit donc tenir compte des volumes, de la saison, de la localisation et de la qualité de l’eau restituée.
Un prélèvement supportable en hiver peut devenir problématique durant une sécheresse estivale.
Pour les entreprises, cette approche impose une évaluation territorialisée du risque hydrique.
Un indicateur mondial de consommation d’eau ne suffit pas à mesurer la vulnérabilité d’un site industriel.
Eau du robinet, eau en bouteille : la question des pollutions invisibles
L’entretien aborde également les conséquences sanitaires de nos choix de consommation.
Emma Haziza évoque les interrogations croissantes concernant les microplastiques présents dans certaines eaux conditionnées en bouteilles.
Elle souligne que les progrès des méthodes d’analyse permettent d’identifier des particules auparavant difficiles à détecter.
L’eau en bouteille ne peut donc pas être considérée automatiquement comme dépourvue de contaminants.
De son côté, l’eau du robinet fait l’objet d’une surveillance sanitaire encadrée, mais sa qualité peut varier selon les territoires et les situations locales.
L’hydrologue s’intéresse également aux systèmes de filtration domestiques.
Ces équipements peuvent réduire certains contaminants lorsqu’ils sont adaptés aux substances concernées et correctement entretenus. Ils ne garantissent cependant pas tous la même efficacité et peuvent présenter des contraintes d’entretien.
Il faut également distinguer la présence d’une substance et la démonstration de ses conséquences sanitaires à la concentration observée.
Pour les microplastiques, les connaissances sur l’exposition humaine progressent, mais les effets sanitaires précis de nombreuses situations restent encore étudiés.
L’enjeu n’est pas de provoquer une défiance généralisée envers l’eau potable, mais de renforcer la surveillance, la prévention des pollutions et l’information des consommateurs.
L’eau possède-t-elle une mémoire ?
L’entretien explore également des questions scientifiques moins établies.
La notion de « mémoire de l’eau » désigne l’hypothèse selon laquelle l’eau pourrait conserver une information liée à des substances avec lesquelles elle aurait été en contact, même après leur disparition.
Cette idée suscite depuis longtemps des controverses.
Elle ne constitue pas une propriété démontrée de l’eau dans le cadre des connaissances scientifiques établies.
L’eau possède néanmoins des propriétés physiques et chimiques remarquables, notamment grâce aux interactions entre ses molécules.
Emma Haziza invite à conserver une curiosité scientifique face aux phénomènes encore étudiés.
Mais la curiosité doit s’accompagner d’une exigence essentielle : distinguer une hypothèse fascinante d’un phénomène reproduit et validé expérimentalement.
Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’il s’agit de santé publique ou de solutions technologiques destinées à être commercialisées.
Restaurer les sols plutôt que simplement chercher davantage d’eau
L’une des visions les plus intéressantes développées par Emma Haziza concerne les solutions fondées sur la nature.
Selon elle, la gestion de l’eau ne devrait pas reposer uniquement sur la construction de nouvelles infrastructures de stockage ou l’augmentation des prélèvements.
Il faut également améliorer la capacité des territoires à retenir l’eau.
Les sols vivants, les racines, les haies, les arbres et certaines pratiques agricoles facilitent l’infiltration et contribuent à ralentir les écoulements.
L’hydrologue évoque des agriculteurs qui modifient l’organisation de leurs terrains pour mieux conserver l’humidité et réduire leur exposition aux sécheresses.
Cette approche répond à un double objectif.
Elle peut améliorer la disponibilité locale de l’eau et limiter certains phénomènes de ruissellement responsables de l’érosion ou des inondations.
La restauration des zones humides et des écosystèmes devient ainsi un instrument de résilience territoriale.
Ces solutions nécessitent néanmoins des adaptations aux conditions locales et ne peuvent remplacer toutes les infrastructures hydrauliques.
Dessalement et réutilisation : des réponses technologiques, mais pas universelles
Emma Haziza aborde également deux grandes possibilités techniques : le dessalement de l’eau de mer et la réutilisation des eaux usées.
Le dessalement permet de produire de l’eau douce à partir de l’eau salée.
Il peut être particulièrement utile dans des territoires côtiers confrontés à une faible disponibilité en eau douce.
Mais son déploiement exige de l’énergie, des infrastructures et une gestion rigoureuse des rejets salins.
Il ne constitue donc pas une solution universelle aux déséquilibres hydrologiques.
La réutilisation des eaux usées présente d’autres perspectives.
Une eau traitée peut être employée, selon son niveau de qualité et les règles sanitaires applicables, pour l’arrosage, certains usages industriels ou d’autres besoins ne nécessitant pas systématiquement de l’eau potable.
Emma Haziza souligne le potentiel de ces technologies, notamment dans les bâtiments collectifs et les établissements touristiques.
La question financière apparaît immédiatement : comment faciliter les investissements dans ces équipements et soutenir les entreprises qui développent des solutions efficaces ?
L’eau, un risque majeur pour la finance durable
Pour Green Finance, les propos d’Emma Haziza invitent à regarder l’eau autrement que comme une simple thématique environnementale.
Elle représente un facteur de risque opérationnel pour les entreprises, une condition de production agricole, un enjeu de sécurité énergétique et un élément déterminant de la valeur de certains actifs immobiliers.
Une entreprise implantée dans une région soumise à un stress hydrique croissant peut subir des interruptions d’activité, des restrictions de prélèvement ou une augmentation de ses coûts.
Les assureurs peuvent être exposés à l’intensification des dommages liés aux inondations et aux sécheresses.
Les banques doivent intégrer ces vulnérabilités dans l’analyse de certains financements.
Les investisseurs disposent parallèlement d’opportunités dans le traitement de l’eau, la réduction des fuites, les équipements de surveillance, la réutilisation et la restauration des milieux naturels.
Mais un investissement présenté comme favorable à l’eau doit également démontrer ses bénéfices réels, son efficacité économique et l’absence de dommages environnementaux disproportionnés.
La finance durable devra apprendre à mesurer non seulement le carbone des entreprises, mais aussi leur dépendance à l’eau, leurs impacts sur les bassins hydrologiques et leur capacité à préserver cette ressource.
Conclusion : préserver l’eau, c’est préserver les conditions mêmes de notre prospérité
Le message central d’Emma Haziza dépasse largement les conseils sur l’eau que nous buvons.
Il porte sur notre manière de produire, de consommer, d’aménager les territoires et de répartir une ressource indispensable à l’ensemble du vivant.
L’eau ne disparaît pas de la planète. Mais sa disponibilité, sa qualité et sa répartition peuvent devenir de plus en plus contraignantes.
Les sociétés humaines doivent ainsi composer avec des nappes parfois surexploitées, des pollutions persistantes, des besoins industriels importants et des écosystèmes fragilisés.
Les solutions existent en partie : restaurer les sols, réduire les gaspillages, adapter les productions, améliorer les traitements et organiser un partage plus équilibré des ressources.
Le défi réside dans leur mise en œuvre, leur financement et leur coordination.
L’eau pourrait devenir l’un des révélateurs les plus puissants de la capacité de nos économies à intégrer les limites naturelles dans leurs décisions.
Car sans eau disponible, il n’existe ni agriculture productive, ni industrie durable, ni sécurité alimentaire, ni développement économique pérenne.
Et c’est peut-être là que se trouve la principale leçon de cette vision : la richesse d’une société ne dépend pas seulement des ressources qu’elle exploite, mais aussi de celles qu’elle parvient à préserver.
Après avoir appris à mesurer le prix de l’énergie et celui du carbone, la finance devra désormais apprendre à reconnaître la valeur de l’eau.
Green Finance | Eau, biodiversité, risques climatiques et investissement durable








