Décarbonation, ambition politique ou une réalité économique ?

Décarbonation

À quelques jours d’intervalle, deux annonces majeures ont marqué l’actualité française de la transition énergétique.

D’un côté, la publication de la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) par le gouvernement, avec à la clé des centaines de milliards d’euros d’investissements dans la production d’électricité décarbonée.

De l’autre, l’annonce par ArcelorMittal d’un investissement massif à Dunkerque pour réduire les émissions liées à la production d’acier, représentant plus d’un milliard d’euros.

À première vue, ces deux annonces témoignent d’une accélération de la décarbonation. Mais en réalité, l’une d’entre elles ne concerne que la partie émergée de l’iceberg. Et cette partie visible, c’est la PPE.

L’électricité : pilier central, mais fraction du problème

Décarboner la production d’électricité est essentiel. La France dispose déjà d’un mix relativement bas carbone grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Accélérer le déploiement :

  • de nouveaux réacteurs nucléaires,
  • de parcs éoliens,
  • d’installations photovoltaïques,
  • de capacités de stockage,

nécessite des investissements considérables. Un réacteur nucléaire peut dépasser 10 milliards d’euros. Une grande ferme éolienne offshore ou un complexe solaire industriel peut aussi représenter plus d’un milliard.

Ces montants sont spectaculaires. Pourtant, ils ne concernent qu’un segment du système énergétique : la production électrique.

Or la majorité des usages énergétiques actuels ne repose pas sur l’électricité, mais sur les combustibles fossiles.

Le transport : un mur d’investissements

La France compte environ 40 millions de véhicules particuliers.

Les remplacer par des véhicules électriques représenterait, aux coûts actuels, un investissement proche de 1 000 milliards d’euros, sans même intégrer :

  • les infrastructures de recharge,
  • l’adaptation du réseau électrique,
  • les coûts industriels liés à la production des batteries.

Et cela ne concerne que les voitures individuelles.

Le transport aérien, à trafic constant, nécessiterait un recours massif aux carburants durables (SAF). Produire ces carburants à grande échelle supposerait :

  • une hausse très significative de la production électrique,
  • de nouvelles installations industrielles,
  • des unités de synthèse de carburants.

L’ordre de grandeur ? Encore 500 à 1 000 milliards d’euros.

À cela s’ajoutent les camions, les utilitaires, la marine marchande et le transport fluvial. Chacun de ces segments exige des investissements spécifiques, lourds, technologiquement complexes.

Le bâtiment : un chantier colossal

La France compte environ 30 millions de logements.

Décarboner le parc implique :

  • isolation thermique massive,
  • remplacement des chaudières fossiles,
  • déploiement de pompes à chaleur,
  • adaptation des réseaux.

Là encore, l’investissement total se chiffre en centaines de milliards, voire autour du millier de milliards d’euros si l’on vise une rénovation complète et ambitieuse.

La PPE traite de la production d’énergie. Mais la décarbonation du bâtiment relève d’une transformation fine, diffuse, localisée, qui mobilise :

  • artisans,
  • filières industrielles,
  • formation professionnelle,
  • financement bancaire,
  • dispositifs publics.

C’est une transformation systémique.

L’industrie : des révolutions technologiques à financer

L’investissement annoncé par ArcelorMittal à Dunkerque illustre la difficulté industrielle.

Décarboner l’acier nécessite :

  • fours électriques,
  • hydrogène bas carbone,
  • capture et stockage du CO₂,
  • transformation complète des procédés.

Le ciment, la chimie, le raffinage, la production de chaleur industrielle font face à des défis similaires.

Les investissements sont unitaires et massifs. Mais surtout, ils impliquent :

  • une transformation des chaînes de valeur,
  • une compétitivité internationale à préserver,
  • des arbitrages politiques délicats.

L’agriculture : au-delà de l’investissement financier

Dans l’agriculture, la décarbonation ne repose pas uniquement sur des équipements.

Réduire les engrais azotés, limiter les intrants, transformer les pratiques peut impliquer :

  • des pertes de rendement,
  • une reconfiguration des filières,
  • des changements de régime alimentaire.

Le défi est autant économique que social.

L’angle mort : compétences et capital humain

Les investissements matériels ne suffisent pas.

Il faut :

  • former des techniciens,
  • développer des filières industrielles,
  • structurer des chaînes d’approvisionnement,
  • accompagner les entreprises.

La transition énergétique est aussi une transition des compétences.

Or ces coûts humains, organisationnels et sociaux sont rarement intégrés dans les estimations financières.

Pourquoi la PPE ne suffit pas

La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie est essentielle. Elle fixe un cadre stratégique. Elle sécurise des investissements structurants. Elle donne de la visibilité aux acteurs industriels.

Mais elle ne traite qu’un maillon : la production électrique.

Penser que la transition sera bien engagée dès lors que nous aurons construit des réacteurs et des panneaux solaires est une simplification dangereuse.

La décarbonation réelle suppose :

  • électrifier les usages,
  • transformer les infrastructures,
  • adapter les comportements,
  • financer l’ensemble de la chaîne.

Et cette chaîne représente des milliers de milliards d’euros sur plusieurs décennies.

Le rôle clé de la Green Finance

C’est ici que la finance verte devient stratégique.

La transition ne peut pas être uniquement budgétaire. Elle nécessite :

  • mobilisation de capitaux privés,
  • structuration de financements long terme,
  • obligations vertes,
  • prêts liés à la performance climatique,
  • fonds d’infrastructures,
  • partenariats public-privé.

Les montants en jeu dépassent largement la capacité d’investissement direct de l’État.

La finance verte doit donc évoluer :

  • de la logique projet vers la logique systémique,
  • du financement d’actifs vers le financement de transformations sectorielles.

La partie visible

La production électrique est visible, médiatique, spectaculaire. Elle mobilise des chiffres impressionnants.

Mais elle ne représente qu’une fraction du défi.

La véritable transition énergétique est un iceberg dont la partie immergée est composée :

  • des usages,
  • des infrastructures,
  • des bâtiments,
  • de l’industrie,
  • des transports,
  • de l’agriculture.

La Green Finance ne peut pas se contenter de financer la partie émergée.

Elle doit se structurer pour financer l’ensemble du système.

C’est à cette condition que la décarbonation cessera d’être une ambition politique pour devenir une réalité économique.

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