
La gestion du risque de change, pilier discret mais stratégique de la finance durable
La finance verte ne se résume pas aux obligations vertes ou aux investissements dans les énergies renouvelables. Elle repose aussi sur une architecture financière robuste, capable de protéger les portefeuilles institutionnels contre les chocs macroéconomiques.
La décision de l’ERAFP (Établissement de Retraite additionnelle de la Fonction publique) de confier à Russell Investments France un mandat de 4,1 milliards d’euros pour gérer son risque de change en est une illustration concrète. Derrière cette annonce technique se cache un enjeu majeur : la sécurisation d’un portefeuille responsable dans un environnement monétaire volatil.
L’ERAFP : un acteur institutionnel engagé dans l’ISR
L’ERAFP gère le régime de retraite additionnelle des fonctionnaires français. Il représente plusieurs dizaines de milliards d’euros d’actifs et plus de 4,5 millions de cotisants et bénéficiaires.
Sa politique d’investissement est historiquement structurée autour de principes ISR (Investissement Socialement Responsable) exigeants. Les critères ESG ne sont pas accessoires : ils constituent le socle stratégique de son allocation d’actifs.
Dans ce cadre, la gestion du risque n’est pas uniquement financière. Elle est aussi :
- Intergénérationnelle (sécuriser les pensions futures)
- Systémique (intégrer les risques macroéconomiques)
- Extra-financière (alignement avec les enjeux climatiques et sociaux)
Pourquoi le risque de change est stratégique
Un investisseur institutionnel diversifié détient une part significative d’actifs internationaux :
- Actions américaines
- Obligations internationales
- Private equity global
- Infrastructures hors zone euro
Ces investissements génèrent une exposition aux devises étrangères (USD, GBP, JPY, etc.).
Lorsque l’euro se renforce fortement face au dollar, par exemple, la valeur des actifs américains exprimée en euros peut diminuer, indépendamment de la performance intrinsèque des actifs.
Pour un fonds de pension, cette volatilité peut :
- Affecter la stabilité des rendements
- Introduire un risque non rémunéré
- Dégrader la visibilité long terme
La gestion du risque de change devient alors un levier fondamental de sécurisation.
Le mandat confié à Russell Investments
En avril 2025, l’ERAFP a nommé Russell Investments France pour assurer la gestion de son programme de couverture de change sur environ 4,1 à 4,2 milliards d’euros d’actifs exposés aux devises étrangères.
Objectifs du mandat
- Réduire l’impact des fluctuations de devises
- Stabiliser les rendements à long terme
- Optimiser le couple rendement/risque
- Protéger les engagements vis-à-vis des retraités
Comment fonctionne concrètement une couverture de change ?
1. Couverture passive
La couverture passive consiste à neutraliser mécaniquement une partie ou la totalité de l’exposition aux devises via :
- Contrats à terme (forwards)
- Swaps de devises
- Futures
Exemple :
Un portefeuille détient 1 milliard USD d’actifs américains.
Russell met en place un contrat forward vendant USD contre EUR à échéance trimestrielle pour couvrir le risque.
Résultat : si le dollar baisse, la perte sur les actifs est compensée par le gain sur le contrat de change.
2. Couverture dynamique
La couverture dynamique ajuste le niveau de protection en fonction :
- Des conditions de marché
- Des différentiels de taux
- Des valorisations de devises
- Des signaux macroéconomiques
Cela permet de :
- Réduire la couverture lorsque le risque est faible
- L’augmenter lorsque la volatilité est anticipée
3. Stratégies à rendement absolu
Certaines approches intègrent des modèles quantitatifs visant à :
- Optimiser le coût de la couverture
- Générer une surperformance marginale
- Exploiter les inefficiences de marché
Il ne s’agit pas seulement de protection, mais d’une gestion active du risque.
Pourquoi externaliser ce mandat ?
Russell Investments est un acteur mondial reconnu pour ses expertises en :
- Gestion multi-actifs
- Stratégies quantitatives
- Solutions institutionnelles sur mesure
- Gestion des risques complexes
Pour l’ERAFP, externaliser ce mandat permet :
- D’accéder à une expertise technique spécialisée
- De bénéficier d’infrastructures dédiées
- De renforcer la gouvernance des risques
- D’optimiser l’efficacité opérationnelle
Ce n’est pas une délégation stratégique, mais une spécialisation technique.
Lien avec la finance durable : un angle souvent négligé
La gestion du risque de change peut sembler éloignée des enjeux ESG. Pourtant, elle est profondément liée à la finance responsable.
1. Stabilité intergénérationnelle
Un fonds de pension responsable doit assurer la stabilité des retraites futures. Réduire la volatilité liée aux devises protège les bénéficiaires.
2. Allocation internationale durable
De nombreux investissements verts sont internationaux :
- Parcs solaires aux États-Unis
- Infrastructures éoliennes offshore
- Fonds climat globaux
- Green bonds émergents
Sans couverture, l’impact positif de ces investissements peut être neutralisé par un choc monétaire.
3. Gouvernance renforcée
La gestion active des risques financiers renforce le pilier “G” de l’ESG : gouvernance, contrôle interne, transparence.
Une tendance plus large dans les fonds de pension
L’ERAFP n’est pas un cas isolé. Les grands investisseurs institutionnels européens :
- Renforcent leur sophistication en gestion des risques
- Multiplient les mandats spécialisés
- Professionnalisent les couvertures multi-devises
Dans un environnement marqué par :
- Tensions géopolitiques
- Divergences de politiques monétaires
- Volatilité accrue des devises
La couverture de change devient une composante stratégique.
Un signal pour la finance verte
La transition écologique nécessite des investissements massifs, souvent internationaux. Pour qu’ils soient soutenables à long terme, ils doivent s’inscrire dans un cadre financier maîtrisé.
La décision de l’ERAFP montre que :
La finance durable ne peut pas être naïve.
Elle doit être robuste, sophistiquée et disciplinée.
Protéger les flux financiers est aussi important que financer des projets verts.
La finance verte est aussi une finance du risque maîtrisé
En confiant 4,1 milliards d’euros à Russell Investments pour gérer son risque de change, l’ERAFP rappelle une vérité fondamentale :
La finance responsable n’est pas seulement une question d’intention.
C’est une question d’architecture financière.
Dans un monde multipolaire, volatil et interconnecté, la gestion des risques, y compris monétaires, devient un pilier discret mais central de la transition durable.
La prochaine étape ?
Intégrer encore davantage la gestion des risques climatiques, géopolitiques et monétaires dans une vision globale de la soutenabilité financière.
Et c’est là que la Green Finance entre dans sa phase de maturité.
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