Interview d’Anthony Schrapffer, membre du jury du Concours Green Finance 2026

Anthony Schrapffer

Directeur scientifique de l’EDHEC Climate Institute et de Scientific Climate Ratings, Anthony Schrapffer siège au jury du Concours Green 2026. Il revient pour Green Finance sur son parcours, ses travaux sur la matérialité financière du risque climatique et ses attentes envers les dossiers candidats.

Le Concours Green 2026 est ouvert : près de 78 000 € de dotations, des candidatures reçues jusqu’au 30 novembre et une remise des prix à Paris au premier trimestre 2027. Sept personnalités de la finance durable, de la recherche et des grandes institutions publiques composent le jury, qui siège à titre bénévole et en toute indépendance.

Nous leur donnons la parole, l’un après l’autre. Aujourd’hui, Anthony Schrapffer, ingénieur des Mines de Nancy et docteur en climatologie, dont le travail consiste à traduire la science du climat en risques mesurables et financièrement

1. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter votre parcours professionnel ?

Je suis Anthony Schrapffer, Directeur scientifique de l’EDHEC Climate Institute et Chief Scientific Officer de Scientific Climate Ratings. Ma mission est de faire le lien entre la science du climat et les besoins très concrets des entreprises, des investisseurs et des décideurs : mieux comprendre les risques climatiques, les quantifier financièrement et, surtout, identifier les solutions permettant de les réduire.

Je suis ingénieur de formation, diplômé des Mines de Nancy. J’ai ensuite réalisé un doctorat en climatologie, en cotutelle entre l’École polytechnique et l’Université de Buenos Aires qui traitait de la modélisation des inondations, avant de rejoindre EthiFinance pour développer la recherche quantitative sur les risques climatiques et environnementaux, puis l’EDHEC.

2. Au fil de votre carrière, quelles ont été les grandes étapes ou les expériences qui ont le plus marqué votre parcours et construit votre vision ?

Mon expérience de recherche en Argentine a été particulièrement structurante. Elle m’a appris à regarder le changement climatique à la fois comme un sujet scientifique global et comme une réalité très concrète, qui se manifeste différemment selon les territoires, les économies et les populations.

Plus largement, mon parcours m’a convaincu d’une chose : la recherche prend toute sa valeur lorsqu’elle permet d’éclairer une décision ou de répondre à un problème concret. C’est ce que m’ont appris mes expériences à l’EDHEC et à EthiFinance et c’est ce lien entre rigueur scientifique et application qui guide aujourd’hui mon travail.

3. Vous évoluez aujourd’hui au sein de Scientific Climate Ratings et l’EDHEC Climate Institute. Pouvez-vous nous présenter ces organisations, leurs missions et leurs ambitions ?

J’évolue aujourd’hui au sein de deux structures très complémentaires.

L’EDHEC Climate Institute produit une recherche interdisciplinaire sur les grands enjeux climatiques, risques physiques, risques de transition, scénarios climatiques, technologies de décarbonation et d’adaptation ou encore régulation, avec une ambition : transformer la recherche climatique en solutions directement utiles aux décideurs.

Scientific Climate Ratings, initiative issue de cet écosystème de recherche, pousse cette logique jusqu’à son application financière : transformer la science climatique en mesures prospectives et comparables de la matérialité financière des risques climatiques. L’objectif est de permettre aux entreprises et aux investisseurs de mieux comprendre où se situe le risque, combien il peut coûter et quelles actions peuvent réellement le réduire.

4. Quel est précisément votre rôle au sein de cette structure, et quelles sont les principales missions que vous y portez au quotidien ?

Mon rôle consiste avant tout à donner une cohérence scientifique à des expertises très différentes : climatologie, économie, finance, ingénierie, données géospatiales ou encore analyse réglementaire.

Au quotidien, je coordonne les programmes de recherche, leurs méthodologies et leur traduction en applications concrètes. Cela va de la modélisation des aléas climatiques jusqu’à leurs conséquences économiques et financières, mais aussi à l’évaluation des solutions de décarbonation et d’adaptation.

Chez Scientific Climate Ratings, l’enjeu est ensuite de transformer ces travaux scientifiques en outils et en ratings suffisamment robustes, transparents et compréhensibles pour être utilisés dans la décision et d’accompagner les institutions et entreprises que nous accompagnons dans l’intégration concrète des enjeux climatiques à leurs stratégies et décisions d’investissement.

5. Votre actualité est particulièrement riche. Quels sont les projets, initiatives, publications, innovations ou défis qui vous mobilisent le plus en ce moment ?

Nous avançons aujourd’hui sur plusieurs fronts.

Sur le risque de transition, nous cherchons à aller au-delà d’une lecture centrée sur la seule taxe carbone, en intégrant notamment les évolutions technologiques, réglementaires, de marché et les émissions indirectes. Sur les risques physiques, nous poursuivons le travail de traduction des aléas climatiques en impacts économiques et financiers, notamment pour l’infrastructure, l’immobilier et les entreprises cotées.

Un autre chantier majeur est ClimaTech, qui permet d’identifier et d’évaluer les solutions concrètes de décarbonation et de résilience. La base rassemble aujourd’hui plus de 1 800 évaluations de stratégies appliquées à différents types d’infrastructures.

Chez Scientific Climate Ratings, nous poursuivons notamment l’extension de nos ratings aux entreprises cotées, après les infrastructures et le lancement récent de nos ratings souverains.

Enfin, nous venons de contribuer avec l’IFC, membre du Groupe Banque mondiale à un travail important sur l’économie de l’adaptation : montrer quantitativement que renforcer la résilience d’un actif n’est pas seulement un coût, mais peut aussi créer et protéger de la valeur.

6. Selon vous, quels seront les grands enjeux de votre secteur dans les prochaines années, notamment autour de la transition écologique, de la finance durable ou de l’innovation ?

L’un des grands enjeux sera de passer de la prise de conscience à la capacité d’action.

Nous savons désormais que le changement climatique représente un risque majeur. Le défi est de mieux mesurer sa matérialité financière : comprendre combien un risque peut coûter, à quel horizon, et comment une action de décarbonation ou d’adaptation peut le réduire.

Cette quantification est essentielle, car elle permet d’intégrer véritablement le climat dans les décisions d’investissement et de stratégie. Et elle permet aussi de changer le regard : l’adaptation et la transition ne sont pas seulement des coûts ; bien conçues, elles peuvent être des investissements créateurs de valeur et réducteurs de risque.

7. Au regard de votre expérience, quelles sont les qualités qui font aujourd’hui un bon dirigeant ou un bon décideur ?

Pour moi, un bon dirigeant n’est pas quelqu’un qui sait tout, mais quelqu’un qui sait faire travailler ensemble des expertises différentes.

Il faut être capable de comprendre suffisamment les sujets pour poser les bonnes questions, de communiquer avec des interlocuteurs très différents, mais aussi de savoir écouter et s’entourer. Le rôle d’un dirigeant est finalement de créer les conditions pour que 1 + 1 fasse 3 : attirer les talents, les connecter et leur permettre de produire collectivement davantage de valeur.

8. Si vous deviez transmettre un seul conseil aux jeunes talents et aux porteurs de projets qui souhaitent avoir un impact positif, quel serait-il ?

Je leur conseillerais d’abord de ne pas partir avec l’idée qu’ils savent déjà ce dont les autres ont besoin. Pour avoir un impact réel, il faut être capable d’écouter, de confronter ses intuitions au terrain et de construire les solutions avec celles et ceux auxquels elles s’adressent, plutôt que pour eux.

Et, avec mon regard de chercheur, j’ajouterais un deuxième principe : rester exigeant sur la méthode. S’appuyer sur les connaissances disponibles, respecter les bonnes pratiques, expliciter ses hypothèses et ses limites, et faire preuve de transparence sur ce que l’on sait, comme sur ce que l’on ne sait pas encore. Mais tout en essayant d’aller de l’avant et de repousser les limites de l’existant.

C’est cette combinaison entre écoute, co-construction, rigueur et force d’innovation qui permet, à mon sens, de transformer une bonne idée en une solution réellement utile et durable.

9. En regardant votre parcours, quelle réalisation vous rend aujourd’hui le plus fier, et pourquoi ?

Je dirais le travail que nous menons actuellement autour de Scientific Climate Ratings.

Il représente assez bien ce que j’ai toujours cherché à faire : partir d’une recherche scientifique exigeante et la transformer en quelque chose d’utilisable par l’économie réelle.

Si nous parvenons à traduire le changement climatique en un risque mesurable, comparable et financièrement compréhensible, nous donnons aux décideurs les moyens de mieux intégrer ces enjeux dans leurs choix. C’est une manière très concrète de mettre la science au service de l’action.

10. Pour conclure, toute l’équipe du Concours Green 2026 vous remercie chaleureusement d’avoir accepté de rejoindre ce jury d’exception. En tant que membre du jury, qu’attendrez-vous des candidats ? Quels éléments feront qu’un dossier retiendra immédiatement votre attention et saura vous convaincre ?

J’aurai envie de voir des projets qui combinent ambition, impact et réalisme.

Je regarderai bien sûr la qualité de l’idée, mais surtout la compréhension du problème auquel elle répond : est-ce un besoin réel ? La solution est-elle crédible ? Son impact peut-il être mesuré ? Peut-elle changer d’échelle ?

Et enfin, je serai sensible à la capacité des candidats à être à la fois convaincus et lucides : savoir défendre une vision tout en étant capables d’écouter, de remettre en question certaines hypothèses et de faire évoluer leur projet.

Une bonne idée attire l’attention ; une bonne idée connectée à un vrai besoin et capable de démontrer son impact donne envie de la soutenir.

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