
Il y a des rapports qui passent inaperçus, et d’autres qui dessinent silencieusement l’architecture économique du futur.
Le rapport Trésor-Éco n°382, publié en 2026 par la Direction générale du Trésor, appartient clairement à la seconde catégorie. Sur plusieurs dizaines de pages, ce document ne parle pas seulement d’électricité, de subventions ou d’éoliennes. Il décrit, en creux, la naissance d’un nouveau capitalisme énergétique — un capitalisme où l’État absorbe le risque pour rendre la transition climatique financièrement possible.
Ce que révèle ce rapport est à la fois simple et vertigineux : les énergies renouvelables sont devenues techniquement compétitives, mais économiquement dépendantes d’un cadre public pour exister à grande échelle. Non pas parce qu’elles sont inefficaces, mais parce qu’elles déplacent le risque et que le risque, en finance, a toujours un prix.
La transition énergétique n’est pas d’abord une question d’écologie. C’est une question de souveraineté.
La France, comme la plupart des économies européennes, reste structurellement dépendante des énergies fossiles importées. Cette dépendance n’est pas seulement environnementale. Elle est financière. En 2024, la facture énergétique extérieure atteignait plus de 60 milliards d’euros, un transfert massif de richesse vers des économies étrangères.
Chaque choc pétrolier, chaque tension géopolitique, chaque fluctuation des marchés internationaux se traduit directement dans les comptes nationaux.
Face à cette fragilité, les énergies renouvelables offrent une promesse unique : produire localement une ressource universelle. Le vent, le soleil ou l’eau ne dépendent ni d’une route maritime, ni d’un accord diplomatique.
Mais cette promesse a un coût initial.
Contrairement aux énergies fossiles, les renouvelables exigent d’investir massivement dès le départ. Une centrale solaire ou un parc éolien nécessite des capitaux importants avant de produire le moindre kilowatt-heure. Ensuite, les coûts deviennent faibles.
Le problème n’est donc pas le coût de production. Le problème est le financement.
Le vrai obstacle des renouvelables n’est pas technique. Il est financier.
Depuis quinze ans, le coût des technologies renouvelables s’est effondré. Le solaire, notamment, a connu une chute spectaculaire, rendant son coût de production comparable, voire inférieur dans certains cas, à celui des sources traditionnelles.
À première vue, tout semble donc prêt.
Et pourtant, sans soutien public, une grande partie des projets ne verrait jamais le jour.
Pourquoi ?
Parce que les marchés financiers détestent l’incertitude.
Un projet renouvelable repose sur une hypothèse simple : vendre de l’électricité sur plusieurs décennies. Mais le prix de l’électricité est volatile. Il fluctue en fonction de la demande, du climat, de la géopolitique, ou encore de la disponibilité des autres sources d’énergie.
Cette incertitude rend le projet risqué. Et plus un projet est risqué, plus son financement est coûteux.
C’est là que l’État intervient. Non pas pour subventionner l’énergie. Mais pour stabiliser le risque.
Le soutien public agit comme une assurance invisible
Le mécanisme est subtil, mais fondamental.
L’État ne paie pas directement l’électricité. Il garantit un cadre financier stable.
Concrètement, si le prix du marché devient trop bas, il compense la différence. Si le prix devient élevé, le producteur reverse l’excédent. Ce système transforme un actif risqué en actif prévisible. Et c’est précisément cette prévisibilité qui attire les investisseurs.
Car dans le monde financier, la stabilité vaut plus que le rendement.
Un projet stable peut être financé à moindre coût. Et un coût de financement plus faible réduit le coût global de l’électricité. Ainsi, paradoxalement, le soutien public réduit le coût final pour la collectivité. Ce que l’État paie aujourd’hui permet d’économiser demain.
Le véritable rôle de l’État : absorber l’incertitude que le marché refuse
Ce point est souvent mal compris.
Le soutien public n’est pas une anomalie du marché. C’est un mécanisme qui permet au marché de fonctionner. Certains risques sont trop longs, trop systémiques, trop incertains pour être assumés uniquement par des acteurs privés.
Le climat en est l’exemple parfait.
La transition énergétique implique des investissements sur 20, 30 ou 40 ans. Aucun investisseur ne peut prévoir avec certitude les conditions économiques sur une période aussi longue. L’État agit donc comme un stabilisateur. Il réduit l’incertitude.
Et en réduisant l’incertitude, il libère l’investissement.
Ce système transforme profondément la nature de l’énergie
Pendant plus d’un siècle, l’énergie était une industrie physique. Une industrie d’extraction, de transformation et de transport.
Aujourd’hui, elle devient une industrie financière.
La valeur d’un projet énergétique repose désormais autant sur son modèle financier que sur sa technologie. Une éolienne n’est plus seulement une machine. C’est un actif financier. Elle génère des flux de revenus prévisibles, sur des décennies. Elle peut être financée, titrisée, intégrée dans des portefeuilles d’investissement. Elle devient un instrument financier compatible avec les exigences ESG.
Ce changement est fondamental.
Car il attire de nouveaux acteurs. Les fonds de pension, les assureurs, les investisseurs institutionnels — tous cherchent des actifs stables, prévisibles, alignés avec les critères ESG.
Les renouvelables répondent parfaitement à ces exigences. Mais uniquement grâce à la stabilité créée par le cadre public.
Le coût du soutien public est réel — mais temporaire
En 2025, le soutien public aux renouvelables représentait plusieurs milliards d’euros.
Mais ce chiffre doit être interprété avec prudence. Il reflète en grande partie des engagements passés, pris lorsque les technologies étaient plus coûteuses. Les nouveaux projets sont beaucoup plus compétitifs. Dans certains cas, ils pourraient même générer des recettes nettes pour l’État. Autrement dit, le soutien public est un investissement. Un investissement destiné à transformer le système énergétique.
Un investissement qui disparaîtra progressivement à mesure que les technologies deviendront pleinement compétitives.
La transition énergétique redéfinit le rôle des banques
Ce nouveau modèle place les banques dans une position centrale.
Les banques ne financent pas la technologie. Elles financent la prévisibilité. Ce qu’elles recherchent, ce n’est pas l’innovation. C’est la stabilité. Un projet renouvelable soutenu par un cadre public stable devient finançable. Il peut être structuré. Il peut être refinancé. Il peut être intégré dans des portefeuilles institutionnels. Sans ce cadre, il resterait trop risqué.
Le rôle de l’État n’est donc pas de remplacer le marché. Il est de le rendre possible.
Ce que révèle réellement ce rapport
Au-delà des chiffres et des mécanismes, le rapport Trésor-Éco révèle une réalité plus profonde.
La transition énergétique n’est pas une transition technologique. C’est une transition financière. Ce n’est pas la technologie qui manque. C’est la capacité à absorber le risque. Et cette capacité repose sur une collaboration étroite entre l’État et les marchés. L’État stabilise. Le marché investit.
Ensemble, ils construisent le nouveau système énergétique.
Le futur de l’énergie sera hybride
Ni totalement public. Ni totalement privé. Mais hybride. L’État continuera à jouer un rôle central. Non pas en produisant l’énergie. Mais en structurant le cadre dans lequel elle est financée. Le secteur privé continuera à investir. Non pas parce qu’il est contraint. Mais parce que le risque devient acceptable.
Ce modèle est déjà en place. Et il redéfinit silencieusement l’économie mondiale.
Conclusion — la transition énergétique est d’abord une transformation du capitalisme
Ce que montre ce rapport est simple. La transition énergétique n’est pas seulement une question de climat. C’est une transformation du capitalisme lui-même. Un capitalisme où l’État ne remplace pas le marché. Mais le rend possible.
Un capitalisme où le risque climatique est progressivement transformé en opportunité financière. Un capitalisme où l’énergie devient un actif financier stable, compatible avec les exigences ESG. La transition énergétique n’est pas seulement une révolution industrielle.
C’est une révolution financière.
Et elle est déjà en cours.








