
On croyait le débat enterré quelque part entre deux rayons de supermarché. Il n’en est rien. Ces derniers jours, la députée Manon Meunier a rouvert un dossier explosif : l’usage de solvants issus du pétrole — notamment l’hexane — dans certaines filières d’huiles alimentaires. Mais au-delà de la question sanitaire, c’est surtout la cuisine interne de l’expertise scientifique qui a pris une odeur de friture.
Autrement dit : qui éclaire vraiment le débat ? Et surtout, pour qui ?
Le déclencheur : un “scandale” qui sent le solvant
Dans ses interventions largement relayées sur les réseaux, Manon Meunier attaque sur deux fronts :
- Santé et transparence industrielle :
Que reste-t-il réellement dans nos huiles ? Quels procédés d’extraction sont utilisés ? Et surtout, le consommateur est-il correctement informé ? - Gouvernance et conflits d’intérêts :
Qui siège où ? Qui finance quoi ? Et qui a le dernier mot sur ce qui est “scientifiquement acceptable” ?
Deux phrases ont fait mouche :
« Vous connaissez Arnaud Rousseau ? Président du groupe Avril… mais aussi président de la FNSEA ? »
« Et quand on creuse, on découvre un énorme réseau de conflits d’intérêts… »
Soyons clairs : pointer un conflit d’intérêts ne prouve pas une illégalité.
Mais cela suffit largement à fissurer la crédibilité d’un système qui se veut impartial.
ITERG : l’arbitre scientifique… ou le joueur de l’équipe ?
Au centre du débat : ITERG, institut technique présenté comme une référence scientifique dans les huiles et corps gras.
Sur le papier, tout est parfait :
un modèle classique associant industriels, pouvoirs publics et experts.
Dans son rapport d’activité intégré 2023, ITERG décrit son Comité scientifique comme l’organe garantissant la qualité et l’indépendance des travaux. Un peu comme un jury olympique… sauf que certains juges semblent porter le même maillot que les athlètes.
Là où ça coince : qui dirige, qui conseille, qui valide ?
C’est ici que la critique politique devient factuelle — il suffit de lire les organigrammes.
Présidence : l’ombre portée d’Avril
Lors du renouvellement du Conseil d’administration du 17 décembre 2025, Paul-Joël Derian est nommé président d’ITERG.
Jusque-là, il en était vice-président… et il est présenté comme Group VP Innovation and Sustainable Development d’Avril.
Traduction : l’institut censé éclairer scientifiquement la filière est présidé par un cadre dirigeant du groupe industriel dominant cette même filière.
Hasard, coïncidence, ou vision stratégique “alignée” ?
Comité scientifique : même chanson, même refrain
Dans le rapport 2023, le président du Comité scientifique d’ITERG est décrit comme Responsable R&I Protéines au sein du Groupe Avril.
Autrement dit :
- Avril siège au sommet stratégique (présidence).
- Avril pilote aussi, au moins en partie, l’orientation scientifique.
Le cercle commence à ressembler à une ronde parfaitement huilée.
Lesieur et Saipol : double casquette, double influence
Les documents publics montrent que :
- Lesieur est représenté à la fois :au Conseil d’administration et au Comité scientifique d’ITERG.
- Saipol apparaît également dans les instances, au moins comme observateur au Conseil d’administration.
C’est précisément ce type de double présence — gouvernance + expertise que Manon Meunier pointe du doigt :
un écosystème où ceux qui produisent sont aussi ceux qui évaluent.
Le cœur politique du malaise : la FNSEA, Avril et le cumul des casquettes
La polémique ne serait pas aussi virale sans un élément clé :
Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est aussi une figure centrale du Groupe Avril.
Autrement dit, le même homme incarne :
- le sommet du syndicat agricole,
- et le sommet d’un acteur industriel majeur de la filière.
Dans un dossier mêlant santé, consommation et procédés industriels, ce cumul devient un symbole parfait du soupçon :
celui d’un système où la frontière entre intérêt général et intérêts privés devient floue.
Plus qu’une querelle, une question de gouvernance
Ce débat dépasse largement le simple duel “Twitter vs agro-industrie”.
Il pose une question structurante pour la Green Finance et la gouvernance durable :
À quoi ressemble une expertise réellement indépendante quand l’institut censé la produire est financé, gouverné et animé par la filière qu’il est chargé d’évaluer ?
Ce n’est pas seulement une affaire de légalité. C’est une affaire de crédibilité.
Trois dimensions sont en jeu :
- La confiance :
Celle des consommateurs, des agriculteurs et des pouvoirs publics. - La traçabilité de l’expertise :
Qui écrit les rapports ? Qui valide les conclusions ? Qui siège dans les comités ? - La gouvernance :
Peut-on sérieusement parler d’indépendance quand les mêmes acteurs occupent simultanément les rôles d’industriels, de syndicats et d’experts ?
Tant que ces questions resteront sans réponse claire, le débat sur “l’huile au pétrole” continuera de grésiller — et pas seulement dans les poêles.
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