Quand le risque climatique devient un risque juridique

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Fonds de pension sous pression : quand le risque climatique devient un risque juridique

La finance climatique franchit une nouvelle étape. Après avoir été un sujet de reporting, puis un enjeu stratégique, le climat devient désormais un objet de contentieux. Et pas n’importe lequel. Ce ne sont plus seulement des ONG ou des États qui attaquent les entreprises fossiles. Mais ce sont désormais des bénéficiaires eux-mêmes, épargnants, salariés, jeunes générations, qui se retournent contre les institutions censées protéger leur retraite.

Ce basculement est majeur. Il marque l’entrée du risque climatique dans le cœur du droit financier et du devoir fiduciaire. Et il pourrait bien redéfinir durablement la gestion d’actifs.

Le tournant nord-américain : attaquer les fonds de pension eux-mêmes

Le cas le plus emblématique vient du Canada. En 2025, quatre jeunes investisseurs ont engagé une action contre le Canada Pension Plan Investment Board, l’un des plus grands fonds de pension au monde, accusé de mal gérer les risques climatiques.

Le grief est clair : le fonds aurait sous-estimé les risques financiers liés au changement climatique et maintenu des investissements significatifs dans les énergies fossiles, exposant ainsi les retraites futures à des pertes potentielles. 

Plus grave encore, les plaignants estiment que ces choix pourraient entraîner, à long terme, une baisse des pensions ou une augmentation des cotisations pour les générations futures. 

Pour la première fois, un fonds de pension est attaqué non pas pour ses performances passées, mais pour son incapacité à anticiper un risque systémique. Le message est limpide : ne pas intégrer le climat dans la gestion financière devient une faute.

Dans la même dynamique, aux États-Unis, les contentieux évoluent également. Une action récente vise une entreprise pour avoir proposé un plan retraite exposé à des actifs jugés fortement vulnérables aux risques climatiques, notamment liés aux catastrophes naturelles.

Ici encore, la logique est identique : le climat n’est plus un sujet abstrait, mais un facteur de perte financière mesurable.

Une nouvelle lecture du devoir fiduciaire

Ces affaires posent une question centrale : que signifie aujourd’hui “agir dans l’intérêt des bénéficiaires” ?

Historiquement, le devoir fiduciaire consistait à maximiser le rendement ajusté du risque. Désormais, ce risque inclut explicitement le climat. Ne pas en tenir compte pourrait être considéré comme une négligence.

Les plaignants s’appuient sur plusieurs arguments structurants :

  • Les modèles climatiques utilisés par les fonds sous-estiment les risques extrêmes
  • Les investissements dans les énergies fossiles exposent à un risque de dévalorisation
  • Les horizons de placement des fonds de pension (souvent à 20-30 ans) sont directement alignés avec les impacts climatiques

Autrement dit, ignorer le climat revient à ignorer une partie du risque financier.

Ce qui était hier une question d’éthique devient aujourd’hui une obligation juridique.

L’impact financier : un risque réel et croissant

Pour les fonds de pension, les implications sont considérables.

D’abord, en termes de performance. Une mauvaise anticipation du risque climatique peut entraîner des pertes directes, notamment sur des actifs liés aux énergies fossiles ou exposés à des risques physiques.

Ensuite, en termes de coût du capital. Les investisseurs institutionnels sont de plus en plus sensibles à la gestion du risque climatique. Une mauvaise gouvernance peut se traduire par une hausse des exigences de rendement.

Enfin, en termes de réputation et de confiance. Pour un fonds de pension, la confiance des cotisants est essentielle. Une action en justice remet en cause cette relation fondamentale.

Mais le risque le plus structurant est ailleurs. Il est systémique. Si ces actions se multiplient, elles pourraient contraindre les fonds à revoir en profondeur leur allocation d’actifs, accélérant ainsi la réallocation du capital vers des actifs plus durables.

Une tendance globale : du climat à la justice

Ce phénomène ne se limite pas à l’Amérique du Nord. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de “climate litigation”, qui se développe à l’échelle mondiale.

Des actions ont déjà été engagées contre des entreprises énergétiques pour avoir minimisé les impacts du changement climatique, ou contre des institutions pour ne pas avoir aligné leur stratégie avec les objectifs climatiques. 

La nouveauté, ici, réside dans la cible. Ce ne sont plus seulement les émetteurs de CO₂ qui sont visés, mais les allocateurs de capital.

La finance n’est plus un intermédiaire neutre. Elle devient responsable.

Et en France ? Des risques encore sous-estimés

En France, le cadre juridique est différent. Il n’existe pas de class action au sens nord-américain. Mais cela ne signifie pas que les acteurs sont à l’abri.

Les associations, ONG et collectifs citoyens jouent un rôle croissant dans la mise en cause des institutions financières. Plusieurs acteurs pourraient être concernés à moyen terme :

  • Caisse des Dépôts
  • Amundi
  • AXA
  • BNP Paribas

Ces institutions gèrent des volumes considérables d’actifs et sont exposées aux mêmes enjeux que leurs homologues nord-américains.

Avec l’entrée en vigueur progressive de réglementations comme SFDR, CSRD ou encore les exigences de la BCE en matière de risque climatique, la pression va s’intensifier.

2026 : l’année du risque climatique financier ?

Tout converge vers une même conclusion : le risque climatique devient central dans l’analyse financière.

Ce n’est plus une question de communication, ni même de conformité. C’est une question de survie financière à long terme.

Les investisseurs ne se demandent plus si le climat est important. Ils cherchent à comprendre comment il impacte les portefeuilles, les flux et les valorisations.

Et désormais, ils peuvent aussi aller en justice pour obtenir des réponses.

Une mutation inévitable

“Le risque climatique est en train de passer du statut de variable secondaire à celui de pilier central de la gestion des risques. Les banques et les investisseurs vont devoir faire un effort massif pour se mettre en conformité, non seulement avec la réglementation, mais aussi avec la réalité économique et environnementale. Ce n’est plus seulement une exigence réglementaire, c’est une nécessité pour la stabilité du système financier et pour la planète”, souligne Bruno Boggiani, Structured – Green Finance.

Conclusion : de la finance verte… à la finance responsable

Pendant longtemps, la finance durable a été perçue comme une opportunité. Elle devient aujourd’hui une contrainte. Et demain, une obligation juridique.

Le message envoyé par ces actions en justice est sans ambiguïté. Les investisseurs ne pourront plus se contenter d’afficher des ambitions climatiques. Ils devront les démontrer, les mesurer, et surtout les intégrer dans leurs décisions.

Car au fond, la question n’est plus de savoir si le climat est un risque financier.

La question est de savoir combien coûtera le fait de l’avoir ignoré.

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