
À la lecture de la lettre aux actionnaires 2025 de David Solomon, de Goldman Sachs, un point saute immédiatement aux yeux : ce document n’est pas tant un bilan qu’une projection. Une projection du monde tel que la banque le voit, et surtout tel qu’elle entend s’y positionner. Derrière les performances affichées, c’est une grille de lecture stratégique qui se dessine, structurée autour de trois piliers : le retour des marchés, l’irruption de l’intelligence artificielle, et une confiance assumée dans un environnement réglementaire plus favorable.
Mais en creux, un autre élément apparaît tout aussi clairement : certaines zones de risque, notamment climatiques, restent encore en arrière-plan, comme si la finance globale continuait d’avancer à deux vitesses.
Le retour du cycle financier : une conviction forte
La première lecture du document est celle d’un optimisme assumé sur le cycle économique et financier. Goldman Sachs anticipe une reprise de l’activité stratégique, notamment en matière de fusions-acquisitions et de marchés de capitaux. La banque mise sur un alignement de facteurs favorables : relance budgétaire, détente monétaire et retour de la confiance des dirigeants.
L’idée sous-jacente est simple : les entreprises vont redevenir offensives. Les boards et les dirigeants, rassurés par un environnement réglementaire jugé plus “équilibré”, seraient désormais prêts à relancer des opérations structurantes.
Ce point est essentiel, car il traduit un changement de perception. Après plusieurs années marquées par l’incertitude, la finance mondiale se repositionne sur une logique de croissance, de transformation et de prise de risque.
Mais cette lecture reste conditionnelle. Goldman Sachs le reconnaît implicitement : tout peut basculer rapidement en cas de choc géopolitique ou de retournement de marché.
L’intelligence artificielle : moteur… et source d’incertitude
Le deuxième pilier de la vision de Goldman Sachs repose sur l’intelligence artificielle. Le groupe ne se contente pas de la considérer comme une tendance technologique. Il la place au cœur de sa transformation opérationnelle et de sa lecture des marchés.
Avec son programme “One Goldman Sachs 3.0”, la banque ambitionne de repenser entièrement son modèle autour de l’IA : automatisation des processus, optimisation du risque, amélioration de la productivité.
L’objectif est double. D’un côté, réduire les coûts et gagner en efficacité. De l’autre, capter les opportunités liées à l’explosion des investissements dans l’IA, notamment dans les infrastructures, les data centers et les technologies associées.
Mais Goldman Sachs reste lucide. L’IA est présentée à la fois comme une opportunité majeure et comme une source d’incertitude. Le rythme d’adoption, les gagnants et les perdants, les impacts sectoriels : tout reste encore difficile à anticiper.
Et surtout, un point est évoqué avec une certaine prudence : le risque de crédit lié à ces nouveaux investissements. Certaines expositions, notamment dans le private credit ou dans des entreprises technologiques fragiles face aux disruptions, pourraient devenir problématiques.
Autrement dit, même dans un contexte d’euphorie technologique, le cycle du risque n’a pas disparu.
Une finance toujours plus capital-light
Un autre axe stratégique majeur apparaît clairement : la volonté de réduire l’intensité capitalistique du modèle. Goldman Sachs met en avant une transformation profonde de son profil de risque, avec une baisse massive des investissements directs et un développement des activités génératrices de revenus récurrents.
Cette évolution est structurante. Elle traduit une adaptation aux contraintes réglementaires et aux attentes des investisseurs, mais aussi une volonté de stabiliser les revenus dans un environnement volatil.
Le développement des activités de financement structuré, de gestion d’actifs et de wealth management s’inscrit dans cette logique. La banque cherche à devenir moins dépendante des cycles de marché traditionnels et à construire des revenus plus prévisibles.
Mais cette transformation pose une question plus large : dans un monde où le risque est de plus en plus diffus et systémique, peut-on réellement le “déplacer” sans en créer de nouveaux ?
Géopolitique : un risque omniprésent mais intégré
Goldman Sachs consacre également une part importante de sa vision aux enjeux géopolitiques. Les tensions au Moyen-Orient, les relations entre les États-Unis et la Chine, ou encore les fragilités européennes sont clairement identifiées comme des facteurs de risque.
Mais là encore, la lecture est particulière. Ces risques sont intégrés comme des variables de marché, susceptibles d’influencer la volatilité, mais pas comme des éléments structurants remettant en cause le modèle global.
C’est une approche typique des grandes institutions financières : transformer l’incertitude en opportunité, en la traduisant en flux, en volatilité et en activité de marché.
Le grand absent : le climat
Et pourtant, dans cette vision très complète du monde financier à venir, un élément reste étonnamment discret : le risque climatique.
Alors même que celui-ci est aujourd’hui identifié comme un risque systémique majeur par les régulateurs, les banques centrales et les investisseurs, il n’apparaît pas comme un axe structurant dans la projection stratégique.
Ce silence est révélateur. Il ne signifie pas que Goldman Sachs ignore le sujet, mais qu’il reste encore, dans la pratique, en périphérie des décisions stratégiques.
Or, c’est précisément là que se joue l’un des grands défis de la finance contemporaine.
Car le climat n’est pas seulement un risque environnemental. Il est un risque de crédit, un risque de marché, un risque de liquidité. Il impacte la valorisation des actifs, la solvabilité des entreprises et la stabilité des systèmes financiers.
Une vision cohérente… mais incomplète
La force de la vision de Goldman Sachs réside dans sa cohérence. Tout est articulé autour d’une logique claire : capter les opportunités de croissance, optimiser le modèle économique et gérer le risque dans un environnement incertain.
Mais cette cohérence a un prix. Elle repose sur une hiérarchisation des risques qui ne reflète pas encore pleinement les transformations en cours.
L’IA est au centre. Les marchés sont au centre. La géopolitique est intégrée.
Le climat, lui, reste en arrière-plan.
Conclusion : une finance en avance… et en retard
La lettre aux actionnaires de Goldman Sachs offre une lecture précieuse de la finance mondiale. Elle montre une industrie en mouvement, capable de s’adapter, d’innover et de se projeter.
Mais elle révèle aussi ses limites.
La finance est aujourd’hui en avance sur la technologie, en avance sur les marchés, en avance sur sa capacité d’exécution.
Mais elle reste en retard sur un point fondamental : l’intégration complète des risques systémiques de long terme, au premier rang desquels le climat.
Et c’est peut-être là que se jouera la prochaine grande transformation.
Car demain, la question ne sera plus de savoir comment capter la croissance.
Mais comment survivre aux risques que l’on a choisi de ne pas voir.
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