
Risque climatique : pendant des années, la finance durable s’est principalement concentrée sur les émissions carbone, les politiques ESG des entreprises. Ou encore les engagements climatiques affichés dans les rapports annuels. Pourtant, derrière cette approche souvent orientée transition énergétique, un autre sujet monte progressivement en puissance dans les marchés financiers : le risque climatique physique.
Inondations, feux de forêt, vents extrêmes, montée du niveau des mers ou glissements de terrain ne sont plus uniquement considérés comme des problématiques environnementales ou assurantielles. Ces événements commencent désormais à être intégrés directement dans les modèles de risque financiers et dans l’analyse des produits structurés. C’est précisément ce que montre une étude particulièrement intéressante publiée par Morningstar DBRS dans son document consacré aux « European RMBS HEATmaps ».
Derrière ce sujet très technique se cache en réalité une évolution majeure de la finance européenne.
Car lorsque des milliers de crédits immobiliers sont regroupés dans des produits financiers titrisés. La question ne consiste plus seulement à évaluer la capacité des ménages à rembourser leurs emprunts. Il devient également nécessaire de comprendre si les biens immobiliers eux-mêmes resteront résilients face au changement climatique.
Les RMBS, ou Residential Mortgage-Backed Securities, sont des produits structurés composés de portefeuilles de prêts immobiliers résidentiels. Les banques regroupent un ensemble de crédits hypothécaires puis les transforment en obligations revendues à des investisseurs institutionnels. Ce marché représente des montants considérables en Europe et constitue une source essentielle de financement pour les établissements bancaires.
Historiquement, l’analyse des RMBS reposait principalement sur des critères financiers traditionnels
Qualité de crédit des emprunteurs, taux de défaut, niveau de garantie, comportement de remboursement ou encore diversification géographique. Le changement climatique vient désormais ajouter une nouvelle couche de complexité.
L’étude de Morningstar DBRS illustre parfaitement cette transformation méthodologique. Grâce à sa base de données climatique appelée « HEAT ». L’agence de notation cherche à mesurer l’exposition physique des actifs immobiliers européens aux différents aléas climatiques.
La logique est relativement simple dans son principe mais extrêmement sophistiquée dans sa mise en œuvre. Les portefeuilles immobiliers sont géolocalisés par zones statistiques européennes dites « NUTS3 ». Ce qui permet de rattacher chaque exposition immobilière à des données climatiques régionales spécifiques.
À partir de là, plusieurs couches d’informations sont agrégées
Localisation géographique des actifs, données climatiques historiques et prospectives, projections du GIEC, concentration des expositions et dommages potentiels futurs. Morningstar DBRS s’appuie notamment sur des scénarios climatiques SSP2-4.5 à horizon 2040 afin d’estimer l’évolution future des risques physiques.
L’étude analyse plusieurs catégories de risques susceptibles d’affecter directement les biens immobiliers européens. Parmi eux figurent les inondations fluviales et urbaines. Les feux de forêt, les glissements de terrain, les vents extrêmes, les cyclones ainsi que la montée du niveau des mers. L’objectif consiste à mesurer quantitativement les dommages climatiques potentiels susceptibles d’impacter la valeur future des actifs immobiliers servant de collatéral aux produits financiers structurés.
Cette approche marque une évolution importante dans la manière dont la finance ESG est désormais appréhendée. Pendant longtemps, les marchés se sont essentiellement focalisés sur les risques dits « de transition ». Réglementation carbone, taxation, réputation ou évolution des politiques publiques climatiques. Le risque physique restait souvent difficile à modéliser et relativement peu intégré dans les analyses financières traditionnelles.
Le document montre que cette situation évolue rapidement.
Le climat devient progressivement une variable quantitative de risque financier.
Pour y parvenir, Morningstar DBRS développe un « Climate Score » allant de 0 à 100. Destiné à mesurer l’intensité potentielle des dommages climatiques futurs sur les portefeuilles immobiliers.
Cette logique rapproche progressivement la finance climatique des modèles traditionnels de mesure du risque utilisés depuis des décennies dans les marchés financiers. Nous assistons ici à une forme de convergence entre la modélisation climatique. L’analyse géographique et les approches classiques de gestion du risque crédit.
L’un des enseignements particulièrement intéressants du document concerne la diversification géographique des RMBS européens. Morningstar DBRS estime que cette dispersion régionale constitue aujourd’hui un mécanisme de résilience relativement efficace face aux risques climatiques.
Autrement dit, lorsqu’un portefeuille de prêts immobiliers est suffisamment diversifié géographiquement. L’impact potentiel d’un événement climatique localisé peut être partiellement absorbé par l’ensemble du portefeuille. Mais cette protection reste relative.
L’étude montre également que certaines régions européennes apparaissent déjà comme des zones de vulnérabilité croissante. Certaines zones italiennes présentent notamment des niveaux de risque plus élevés en raison des expositions aux inondations et aux glissements de terrain.
Le document introduit également une notion particulièrement importante pour les marchés financiers : celle du « tail risk ». Il s’agit des événements rares mais potentiellement extrêmement destructeurs. Morningstar DBRS cherche ici à évaluer les pertes susceptibles de survenir lors d’événements climatiques dont la probabilité statistique de survenance est faible mais dont l’impact pourrait être massif.
Cette évolution méthodologique dépasse largement le simple marché des RMBS. Elle illustre la montée en puissance d’une finance ESG beaucoup plus quantitative, beaucoup plus géographique et beaucoup plus orientée data.
Pour produire ce type d’analyse, il devient nécessaire de centraliser des volumes considérables de données climatiques et financières, de fiabiliser les informations géographiques, de construire des modèles de scoring et de développer des outils analytiques capables d’agréger des données complexes provenant de multiples sources.
Nous sommes loin des premières approches ESG essentiellement déclaratives ou marketing.
La finance durable entre progressivement dans une phase où la qualité de la donnée, la capacité de modélisation et l’analyse prédictive deviennent centrales.
L’étude met d’ailleurs en lumière plusieurs limites importantes du marché actuel.
Les contraintes liées à la protection des données personnelles empêchent souvent une géolocalisation extrêmement précise des actifs immobiliers. Les analyses doivent donc être réalisées à l’échelle régionale, ce qui introduit des approximations importantes. Toutes les zones NUTS3 ne présentent pas non plus la même granularité géographique, ce qui peut créer des biais de comparaison entre régions européennes.
Mais malgré ces limites, la direction prise par les marchés semble désormais claire.
Les agences de notation, les investisseurs institutionnels et les régulateurs cherchent progressivement à intégrer les risques climatiques physiques directement dans les modèles de risque crédit et dans les décisions d’investissement.
À terme, cette évolution pourrait profondément modifier les équilibres financiers des marchés. L’exposition climatique physique des portefeuilles pourrait progressivement influencer le coût du capital demandé par les investisseurs, les spreads de crédit appliqués aux émissions obligataires, mais également la valorisation même des actifs immobiliers et financiers. Plus un portefeuille sera perçu comme vulnérable à des risques climatiques futurs, plus la perception du risque pourrait évoluer défavorablement, avec des conséquences directes sur les conditions de financement, la liquidité ou encore l’attractivité de certaines zones géographiques auprès des investisseurs institutionnels.
Le sujet devient alors systémique.
L’immobilier représente une composante majeure du patrimoine des ménages européens et une classe d’actifs centrale pour les banques, assureurs et investisseurs institutionnels. Si certaines zones deviennent progressivement moins résilientes face au changement climatique, les conséquences pourraient dépasser largement le seul cadre environnemental pour affecter directement la stabilité financière et la dynamique du marché immobilier européen.
L’étude de Morningstar DBRS illustre finalement une transformation profonde de la finance durable. L’ESG quitte progressivement le domaine du discours pour entrer dans celui de la modélisation quantitative du risque réel.
La question n’est désormais plus simplement de savoir si un actif est considéré comme « durable » ou « responsable ». Il devient essentiel de comprendre s’il restera économiquement viable et financièrement résilient dans un monde durablement transformé par le changement climatique.
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