
Héritage : La France s’apprête à vivre un basculement patrimonial majeur. Dans les prochaines décennies, près de 9 000 milliards d’euros devraient changer de mains. Principalement sous l’effet du vieillissement de la génération du baby-boom. Ce phénomène, désormais qualifié de “grande transmission”, pourrait profondément transformer les équilibres économiques, familiaux, immobiliers et financiers du pays.
C’est précisément ce sujet qu’a étudié le CCF avec CSA à travers une vaste enquête menée début 2026 auprès de plus de 1 000 Français. Complétée par un panel renforcé de 728 profils patrimoniaux disposant de revenus élevés ou d’un patrimoine financier supérieur à 100 000 euros.
L’objectif de cette étude n’était pas seulement de mesurer les comportements financiers des Français face à l’héritage.
Elle cherchait surtout à comprendre comment la société française perçoit désormais la transmission. Comme un simple sujet fiscal ou comme une véritable question de société mêlant patrimoine, émotion, famille, responsabilité et projection intergénérationnelle.
Et les conclusions sont particulièrement révélatrices.
Première surprise : les Français parlent beaucoup plus de transmission qu’on ne pourrait l’imaginer. Près de trois Français sur quatre déclarent avoir déjà réfléchi à la transmission de leur patrimoine. Qu’il s’agisse d’une donation du vivant ou d’une succession.
Le sujet est donc largement sorti du tabou.
Contrairement à une idée souvent répandue, la transmission n’est pas principalement perçue comme un sujet anxiogène ou exclusivement lié à la mort. Pour 88 % des répondants, préparer sa transmission revient avant tout à “penser aux vivants”.
L’étude montre surtout que la transmission dépasse largement la seule dimension financière.
Lorsque les Français sont interrogés sur ce qu’il est le plus important de transmettre. Les réponses placent très largement en tête les valeurs, les souvenirs familiaux et l’éducation, bien avant le patrimoine financier ou immobilier.
Ce résultat est particulièrement intéressant dans un contexte où la finance patrimoniale est souvent réduite à une logique d’optimisation fiscale ou successorale.
L’étude révèle au contraire une dimension beaucoup plus émotionnelle et identitaire de la transmission.
Préparer sa succession est d’abord vu comme un acte de responsabilité. Et une marque d’amour avant d’être un simple levier fiscal.
Cette approche explique également pourquoi une majorité de Français souhaitent transmettre au moins une partie de leur patrimoine de leur vivant. Trois quarts des répondants privilégient une transmission anticipée. Motivée notamment par la volonté d’aider leurs proches. D’éviter les conflits familiaux et de réduire les frais de succession.
La notion de “transmission du vivant” prend donc une importance croissante dans les stratégies patrimoniales françaises.
Mais derrière cette prise de conscience collective apparaît un paradoxe majeur.
Les Français réfléchissent beaucoup à la transmission… mais passent encore relativement peu à l’action.
Alors que 73 % déclarent avoir déjà réfléchi à leur transmission, seuls 23 % ont réellement mis en place des dispositions concrètes.
Même chez les profils patrimoniaux, pourtant mieux informés et davantage sensibilisés aux enjeux fiscaux. Seuls 38 % ont formalisé des dispositifs de transmission.
L’étude parle alors d’une forme de “procrastination responsable”. Les intentions existent, les enjeux sont compris. Mais la complexité juridique, fiscale et émotionnelle freine encore fortement le passage à l’acte.
Ce point est central.
Car la France entre progressivement dans une phase où les sujets de transmission vont devenir beaucoup plus structurants pour le secteur bancaire. L’assurance-vie, la gestion de patrimoine, l’immobilier et même la finance durable.
Pourquoi ?
Parce qu’une telle masse patrimoniale en mouvement va mécaniquement modifier les comportements d’investissement, les besoins de conseil et les attentes des nouvelles générations.
L’étude montre par exemple que les héritages et donations sont principalement destinés à renforcer l’épargne, aider ses proches, financer des projets immobiliers ou préparer la retraite.
Mais une partie croissante des profils patrimoniaux déclare également vouloir retransmettre à son tour une partie du patrimoine reçu, créant une logique de circulation intergénérationnelle du capital.
Ce phénomène pourrait progressivement transformer la manière dont les institutions financières abordent la relation patrimoniale.
L’étude montre d’ailleurs une attente très forte vis-à-vis des banques.
Plus d’un Français sur deux souhaite désormais être informé et accompagné par sa banque sur les sujets de transmission.
Les attentes sont extrêmement concrètes : estimation des droits de succession, optimisation fiscale, conseils juridiques, rédaction d’actes, transmission via assurance-vie ou SCI, démembrement de propriété ou encore accompagnement familial.
Autrement dit, la transmission devient progressivement un enjeu stratégique pour la banque patrimoniale.
Le rôle du conseiller évolue lui aussi.
Le notaire reste naturellement perçu comme la référence juridique incontournable, mais les Français attendent désormais des banques qu’elles deviennent des “éclaireurs”, capables de structurer, vulgariser, coordonner et accompagner les décisions patrimoniales complexes.
L’étude révèle également une attente croissante de coordination entre banques et notaires afin d’éviter des démarches fragmentées ou incohérentes.
Cette évolution pourrait profondément transformer l’écosystème du conseil patrimonial dans les prochaines années.
Mais au-delà des acteurs financiers, cette “grande transmission” soulève également des enjeux macroéconomiques majeurs.
La circulation de 9 000 milliards d’euros de patrimoine pourrait accélérer certaines dynamiques d’investissement, renforcer le poids de l’épargne intergénérationnelle ou encore accroître les inégalités patrimoniales entre les ménages recevant un héritage important et ceux qui ne bénéficieront d’aucune transmission.
L’étude montre d’ailleurs que les profils patrimoniaux disposent déjà d’une meilleure maîtrise des mécanismes fiscaux et successoraux, ainsi que d’une plus forte capacité d’anticipation.
Le risque d’une fracture patrimoniale croissante entre ménages “héritiers” et “non-héritiers” pourrait donc progressivement devenir un sujet économique et social central.
Enfin, cette grande vague de transmission pourrait également influencer la finance durable elle-même.
Pourquoi ?
Parce que les nouvelles générations héritières n’ont pas toujours les mêmes attentes d’investissement que leurs parents ou grands-parents. Les sujets ESG, climat, impact ou investissements responsables pourraient progressivement gagner du terrain à mesure que les patrimoines changent de mains.
Les family offices, banques privées et gestionnaires d’actifs observent déjà cette mutation générationnelle avec attention.
La transmission patrimoniale ne concerne donc plus uniquement le droit successoral ou la fiscalité.
Elle devient progressivement un sujet stratégique touchant à la finance, à l’investissement, à l’immobilier, à la gouvernance familiale et à la transformation des comportements économiques.
Derrière ces 9 000 milliards d’euros en mouvement se dessine peut-être l’une des grandes transformations silencieuses de la finance française des vingt prochaines années.
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