
Vaclav Smil : dans un univers de la finance durable souvent dominé par les slogans, les trajectoires net zéro “aspirationnelles” et les annonces politiques spectaculaires, peu de penseurs provoquent autant de malaise que Vaclav Smil. Non pas parce qu’il nie le changement climatique. Bien au contraire. Mais parce qu’il s’attaque méthodiquement à ce que beaucoup préfèrent éviter : les contraintes physiques, industrielles, matérielles et énergétiques du monde réel.
Smil occupe une place à part dans le débat mondial sur l’énergie et la transition écologique. Professeur émérite à l’Université du Manitoba, chercheur d’origine tchèque devenu canadien, il est considéré comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux des systèmes énergétiques, des transitions industrielles et des dynamiques matérielles des civilisations modernes.
Sa réputation dépasse largement le monde académique.
Il est notamment connu pour être l’un des auteurs favoris de Bill Gates, qui explique attendre ses nouveaux ouvrages “comme certains attendent le prochain Star Wars”.
Mais contrairement à beaucoup de figures médiatiques de l’écologie contemporaine, Smil refuse les approches émotionnelles ou idéologiques. Son terrain est celui des chiffres, des flux physiques, des ordres de grandeur et des contraintes industrielles. C’est précisément ce qui le rend à la fois fascinant et profondément dérangeant pour une partie de l’écosystème ESG.
L’œuvre de Vaclav Smil est immense.
Depuis plusieurs décennies, il publie des ouvrages devenus des références sur l’énergie, l’industrie, les matériaux, la croissance ou encore l’alimentation mondiale.
Parmi ses livres majeurs figurent notamment “Energy and Civilization”, qui retrace le rôle fondamental de l’énergie dans l’histoire des civilisations humaines, “Growth”, consacré aux dynamiques de croissance physique et économique, “Making the Modern World”, centré sur les matériaux indispensables au fonctionnement de nos sociétés modernes, ou encore “How the World Really Works”, probablement son ouvrage le plus célèbre ces dernières années.
Ce dernier livre a fortement marqué le débat énergétique mondial car Smil y rappelle une réalité souvent oubliée dans les discours politiques : les sociétés modernes reposent encore massivement sur quatre piliers industriels extrêmement difficiles à décarboner rapidement, à savoir le ciment, l’acier, les plastiques et l’ammoniac. Derrière ces quatre secteurs se cachent pratiquement toutes les infrastructures modernes, l’agriculture intensive, la construction et une grande partie de l’économie mondiale.
C’est précisément cette obsession des contraintes physiques qui structure toute sa pensée.
Pour Smil, une transition énergétique ne se décrète pas politiquement. Elle s’inscrit dans des temporalités industrielles extrêmement longues. Remplacer des infrastructures mondiales construites sur plus d’un siècle nécessite des décennies d’investissements, d’adaptation des réseaux, de nouvelles capacités minières, industrielles et logistiques.
Son dernier ouvrage, “2050 : Pourquoi un monde sans carbone est presque impossible”, pousse cette logique encore plus loin.
Le titre lui-même résume déjà sa position : la neutralité carbone mondiale d’ici 2050 relève selon lui davantage du récit politique que d’un scénario réellement crédible à l’échelle industrielle mondiale.
Son raisonnement est brutal mais difficile à ignorer.
Smil rappelle qu’atteindre un système énergétique totalement décarboné supposerait de remplacer en seulement vingt-cinq ans environ 1,5 milliard de véhicules thermiques, des centaines de millions de chaudières à gaz, des dizaines de milliers d’avions commerciaux, plus de 100 000 navires ainsi qu’une part gigantesque des infrastructures industrielles mondiales.
Pour lui, le problème n’est pas technologique au sens strict. Le problème est systémique.
La transition énergétique ne consiste pas simplement à substituer une technologie à une autre. Elle implique de transformer des chaînes industrielles entières, des réseaux énergétiques, des systèmes logistiques, des infrastructures portuaires, des capacités minières et des habitudes de consommation profondément enracinées.
C’est là que Vaclav Smil entre frontalement en collision avec une partie du discours dominant de la finance verte.
Depuis plusieurs années, les marchés financiers ont largement intégré l’idée d’une accélération rapide de la transition énergétique. Les valorisations boursières, les stratégies ESG, les scénarios climatiques ou les plans net zéro reposent souvent sur des hypothèses de transformation extrêmement rapides.
Smil considère au contraire que beaucoup de projections relèvent d’un excès d’optimisme technologique.
Il critique régulièrement ce qu’il appelle le “hype” autour de certaines innovations énergétiques ou industrielles. Ses travaux sur l’hydrogène, les batteries, le nucléaire modulaire ou encore certaines technologies de rupture reposent toujours sur la même logique : examiner froidement les contraintes physiques, énergétiques, matérielles et économiques derrière les promesses marketing.
Cela ne signifie pas qu’il soit anti-transition ou climatosceptique, comme certains le caricaturent parfois.
Au contraire, Smil reconnaît pleinement la gravité du changement climatique. Mais il considère que les trajectoires politiques actuelles sous-estiment massivement les inerties physiques du système mondial.
Sa vision du “Green” est donc profondément différente de celle portée par une partie des marchés financiers.
Là où certains acteurs voient une transition rapide, presque exponentielle, Smil voit avant tout des contraintes de densité énergétique, de disponibilité des matériaux, de vitesse de renouvellement des infrastructures et de capacité industrielle mondiale.
Cette approche a des implications considérables pour la finance durable.
D’abord parce qu’elle remet en question certains scénarios de valorisation très optimistes construits autour de la transition énergétique accélérée. Si la décarbonation est plus lente, plus coûteuse et plus complexe que prévu, alors les risques de réallocation brutale du capital deviennent beaucoup plus importants.
Ensuite parce qu’elle oblige à repenser certaines approches ESG parfois trop simplifiées.
Smil rappelle constamment qu’il n’existe pas de système énergétique “gratuit” ou totalement “propre”. Les énergies renouvelables nécessitent elles-mêmes des quantités gigantesques de métaux, de ciment, de cuivre, de terres rares, de verre, d’acier et de capacités industrielles lourdes.
Autrement dit, même la transition verte reste profondément matérielle.
C’est probablement l’un des points les plus puissants de sa pensée : réintroduire la physique dans le débat économique et financier.
Dans un monde financier souvent dominé par les modèles abstraits, les scénarios théoriques ou les narratifs ESG simplifiés, Vaclav Smil oblige à revenir aux fondamentaux matériels des économies modernes.
Combien d’acier faut-il pour électrifier un pays ?
Et combien de cuivre nécessite un réseau renouvelable massif ?
Combien d’énergie faut-il pour produire les matériaux de la transition ?
À quelle vitesse les infrastructures mondiales peuvent-elles réellement être remplacées ?
Ce sont ces questions qui structurent son travail.
Et c’est précisément ce qui explique son influence croissante dans certains cercles industriels, énergétiques et financiers.
Car derrière son apparente posture pessimiste, Smil développe en réalité une forme de réalisme industriel radical. Il ne dit pas que la transition écologique est inutile ou impossible. Il dit qu’elle sera probablement beaucoup plus lente, beaucoup plus coûteuse et beaucoup plus complexe que ce qu’une partie du marché veut croire.
Son approche dérange également parce qu’elle fragilise certains récits très confortables de la finance verte.
Pendant plusieurs années, une partie de l’ESG a fonctionné sur une logique relativement simple : exclusion des énergies fossiles, réallocation vers les énergies renouvelables et promesse implicite d’une transition rapide.
Smil montre au contraire que le pétrole, le gaz, le charbon, les engrais azotés, le ciment ou l’acier restent aujourd’hui profondément imbriqués dans le fonctionnement quotidien des sociétés modernes.
Cela ne signifie pas qu’il défende les énergies fossiles. Cela signifie qu’il refuse les simplifications excessives.
Cette nuance est essentielle.
Car la pensée de Vaclav Smil pourrait progressivement devenir beaucoup plus influente dans les années à venir, notamment à mesure que les marchés financiers seront confrontés aux réalités industrielles de la transition énergétique.
Le ralentissement de certains projets renouvelables, les tensions sur les métaux critiques, les difficultés des infrastructures électriques ou encore les coûts croissants de la décarbonation industrielle donnent progressivement davantage de visibilité à ses analyses.
Dans un univers ESG parfois dominé par le marketing, Vaclav Smil représente finalement quelque chose de devenu relativement rare : une pensée énergétique fondée avant tout sur les contraintes physiques du réel.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il est devenu incontournable.
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