Climat et croissance : le Trésor replace le risque climatique au cœur de la finance et de l’économie française

Climat et croissance

Dans son Trésor-Éco n°401 publié en septembre 2026, la Direction générale du Trésor analyse les effets du changement climatique et de la transition bas-carbone sur la croissance potentielle française. L’étude dépasse largement la seule question environnementale. Productivité, travail, destruction du capital, investissement, innovation, crédit, assurance, emploi et chaînes de valeur sont directement concernés.

Si la transition représente un coût économique à court et moyen terme. Celui-ci apparaît bien inférieur, à long terme, aux conséquences d’un changement climatique non maîtrisé. Green Finance a sollicité Bruno Boggiani, expert Finance et ESG, pour décrypter les implications financières et prudentielles de cette transformation.

Le débat sur le changement climatique est encore souvent résumé à une opposition entre le coût de la transition et la préservation de la croissance. La Direction générale du Trésor propose, dans une étude publiée en septembre 2026, une grille de lecture sensiblement différente. La véritable question n’est plus seulement de savoir combien coûte la décarbonation de l’économie. Mais ce que coûterait à l’économie elle-même un changement climatique insuffisamment maîtrisé.

C’est tout l’intérêt du Trésor-Éco n°401

Intitulé « Changement climatique, transition bas-carbone et croissance potentielle », rédigé par Marie Cervoni, Chloé Derouen et Romain Grept. Le document s’intéresse à la manière dont le changement climatique et la transition peuvent modifier durablement les capacités productives de l’économie. Pour distinguer leurs effets respectifs, les auteurs raisonnent par rapport à un scénario hypothétique dans lequel il n’existerait ni changement climatique ni transition bas-carbone.

Cette approche est essentielle car elle déplace le débat.

Le climat n’est plus seulement analysé sous l’angle des émissions de gaz à effet de serre. Des objectifs de neutralité carbone ou des catastrophes naturelles. Il devient une variable susceptible d’affecter directement le travail, le stock de capital et la productivité. C’est-à-dire les principaux déterminants de la croissance potentielle.

La croissance potentielle correspond à la production qu’une économie peut atteindre durablement. Lorsqu’elle utilise pleinement ses capacités, sans générer de tensions excessives sur les prix.

Le diagnostic du Trésor est clair : le changement climatique exerce un effet négatif significatif sur cette croissance potentielle. Et cet effet augmente lorsque le réchauffement n’est pas maîtrisé. Les fortes chaleurs peuvent réduire la productivité du travail. Les événements climatiques extrêmes détruisent du capital. L’incertitude peut décourager l’investissement et une partie des ressources productives doit être consacrée à la reconstruction et à l’adaptation plutôt qu’à des usages plus productifs.

La transition bas-carbone n’est pas présentée pour autant comme économiquement gratuite.

Elle peut provoquer une baisse modérée de la croissance potentielle à court et moyen terme en imposant des investissements supplémentaires, en accélérant le remplacement du capital carboné et en mobilisant une partie de la recherche et des ressources productives.

Mais le Trésor estime que ces effets restent très inférieurs aux dommages cumulés à long terme d’un changement climatique non maîtrisé. Surtout, les effets d’apprentissage, l’innovation et la diffusion des nouvelles technologies pourraient permettre à la croissance de la productivité de retrouver, voire de dépasser à terme, son rythme antérieur à la transition.

Pour Bruno Boggiani, expert Finance et ESG, l’intérêt du document tient précisément à cette traduction du changement climatique en variables économiques et financières :

« Le risque climatique n’est plus une simple extension de l’ESG. Dès qu’il affecte productivité, collatéral, investissement ou crédit, il devient un risque macrofinancier qui se transmet aux métriques traditionnelles de risque. »

Le climat affecte directement le travail et la productivité

Le premier canal étudié est celui du travail. Il est aussi l’un des plus intuitifs.

L’augmentation des températures peut réduire la productivité horaire, particulièrement lors des épisodes de chaleur extrême. Certaines activités sont naturellement plus vulnérables : construction, agriculture, transports, logistique ou activités industrielles exercées dans des environnements exposés. Mais le phénomène ne se limite pas au travail extérieur.

Des températures élevées peuvent également affecter les capacités physiques et cognitives des salariés dans des bâtiments insuffisamment adaptés.

Le Trésor identifie ainsi plusieurs mécanismes susceptibles de peser sur le facteur travail

Réduction chronique de la productivité horaire, diminution du nombre de jours effectivement travaillables, dégradation de la santé et du capital humain, avec également des conséquences possibles liées aux migrations climatiques, même si celles-ci demeurent plus difficiles à quantifier.

La distinction entre choc temporaire et effet structurel est fondamentale.

Une canicule exceptionnelle provoque une perturbation ponctuelle de la production. Mais lorsque les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus longues ou plus intenses, la perte de productivité cesse progressivement d’être exceptionnelle. Elle devient une caractéristique du nouvel environnement économique.

Pour les entreprises, cette évolution peut se traduire par des coûts d’adaptation supplémentaires, une augmentation de l’absentéisme, une réorganisation des horaires ou des sites de production et des investissements destinés à maintenir des conditions de travail compatibles avec l’activité.

Pour les investisseurs et les établissements financiers, le raisonnement doit alors aller au-delà de l’exposition climatique elle-même. Une dégradation persistante de la productivité peut peser sur les coûts, les marges, la génération de cash-flow et finalement sur la capacité d’endettement d’une entreprise.

Le risque physique commence ainsi à se transmettre au risque financier.

Des événements climatiques qui détruisent directement le capital

Le deuxième canal est celui du capital.

Inondations, sécheresses, incendies, tempêtes, mouvements de terrain ou épisodes de chaleur extrême peuvent endommager des bâtiments, des infrastructures, des machines, des réseaux de transport ou des unités de production.

Les ordres de grandeur repris par le Trésor sont significatifs. Sur la base de scénarios du GIEC mobilisés par la Caisse centrale de réassurance, la sinistralité moyenne en France attribuable au climat pourrait augmenter de 27 % à 62 % à horizon 2050 du seul fait du changement climatique. Lorsque les évolutions de population et du nombre d’entreprises sont également intégrées, l’augmentation pourrait atteindre 47 % à 85 %.

Les inondations représentent une part importante de cette augmentation potentielle des dommages. Les zones urbaines sont particulièrement sensibles puisqu’elles concentrent population, logements, infrastructures et activités économiques tout en étant exposées à certains phénomènes spécifiques, notamment les îlots de chaleur.

La conséquence économique dépasse largement le coût de reconstruction.

Lorsqu’une entreprise doit remplacer prématurément un équipement détruit, le capital mobilisé ne sert pas à augmenter sa capacité productive. Il sert à reconstituer ce qui existait auparavant. Une partie de l’investissement devient ainsi réparatrice plutôt qu’expansive.

Le même raisonnement s’applique à l’échelle macroéconomique. Plus une économie consacre de ressources à reconstruire des infrastructures ou à adapter des actifs existants, moins ces ressources sont disponibles pour financer d’autres investissements susceptibles d’accroître directement la productivité.

Immobilier, collatéral et crédit : quand le climat entre dans le bilan bancaire

Cette destruction ou dépréciation du capital possède une conséquence particulièrement importante pour le secteur financier.

Un bâtiment n’est pas seulement un actif physique. Il peut également constituer le collatéral d’un crédit bancaire. Si son exposition aux inondations, à la sécheresse ou à d’autres phénomènes climatiques augmente durablement, sa valeur économique peut être affectée par plusieurs canaux : coût des travaux d’adaptation, hausse des primes d’assurance, réduction de l’assurabilité ou modification de l’attractivité de certaines zones.

Une diminution de la valeur du collatéral peut ensuite modifier le profil de risque du financement.

Le Trésor souligne plus largement que la perte de valeur d’actifs sous-jacents au capital déprécié pourrait contraindre les institutions financières à augmenter leurs provisions, ce qui serait susceptible de réduire l’octroi de crédits.

On retrouve ici une chaîne de transmission désormais centrale dans l’analyse du Climate Risk : aléa climatique, exposition, vulnérabilité, dommage économique, impact financier puis transmission aux métriques de risque.

Cette mécanique explique pourquoi les données climatiques deviennent progressivement des données financières.

Connaître l’adresse d’un actif, sa géolocalisation, son exposition à différents aléas et sa vulnérabilité peut devenir nécessaire pour comprendre la qualité économique du collatéral. Le sujet ne relève donc plus exclusivement de la politique ESG d’une banque : il intéresse également le Risk Management, le crédit, la valorisation des actifs et, potentiellement, l’allocation du capital.

L’incertitude climatique peut elle-même décourager l’investissement

Le changement climatique agit également par un mécanisme moins spectaculaire mais potentiellement très puissant : l’incertitude.

Investir implique d’anticiper les revenus, les coûts, la fiscalité, les conditions de financement et la durée de vie économique d’un actif. Plus ces paramètres deviennent difficiles à prévoir, plus certains investissements peuvent être reportés ou abandonnés.

Or le climat ajoute plusieurs niveaux d’incertitude simultanément : exposition physique future, évolution du prix de l’énergie, politiques climatiques, prix du carbone, réglementation, technologies disponibles et transformation de la demande.

Le Trésor identifie explicitement l’augmentation de la volatilité, de l’incertitude et de la vulnérabilité financière parmi les mécanismes susceptibles de peser sur l’investissement productif.

Cette dimension est particulièrement importante pour la finance. Le risque climatique n’a pas nécessairement besoin de provoquer une catastrophe pour modifier les décisions d’allocation du capital. La seule perspective d’une dépréciation future peut affecter aujourd’hui la valeur d’un actif ou la rentabilité attendue d’un investissement.

Le climat fragilise également les chaînes de valeur

Une entreprise peut par ailleurs être très peu exposée physiquement sur ses propres sites et néanmoins subir fortement le changement climatique.

Les chaînes de valeur mondialisées multiplient les dépendances.

Une catastrophe naturelle peut immobiliser un fournisseur, fermer un port, perturber une infrastructure de transport ou réduire brutalement la disponibilité d’une matière première située à plusieurs milliers de kilomètres du siège de l’entreprise.

La Direction générale du Trésor souligne que la multiplication et l’intensification des catastrophes naturelles pourraient immobiliser transports, fournisseurs et unités de production, créant de nouveaux goulets d’étranglement. La réorganisation des chaînes de valeur peut alors provoquer une augmentation du coût des intrants et une baisse de productivité. Une diversification des chaînes logistiques constitue en revanche un facteur de protection contre les ruptures liées à une catastrophe localisée.

Cette analyse élargit considérablement la notion d’exposition climatique.

Pour une banque ou un investisseur, regarder uniquement la localisation du siège social ou des principaux actifs d’une entreprise devient insuffisant. Il faut également comprendre ses fournisseurs stratégiques, ses dépendances géographiques, ses matières premières et les possibilités de substitution.

Le risque climatique physique devient alors aussi un risque de supply chain.

La transition bas-carbone a elle aussi un coût économique

L’une des forces de l’étude est de ne pas présenter la transition comme une opération sans coût.

La décarbonation nécessite de remplacer progressivement les énergies fossiles par des énergies décarbonées, d’améliorer l’efficacité énergétique, d’investir dans de nouveaux équipements, de développer de nouvelles technologies et de modifier certains comportements.

Ces transformations mobilisent des ressources.

Une partie du capital disponible doit être orientée vers la décarbonation. Des chercheurs travaillent sur de nouvelles technologies énergétiques plutôt que sur d’autres innovations. Certaines entreprises doivent remplacer des équipements avant la fin de leur durée de vie économique. Des salariés doivent changer de métier ou acquérir de nouvelles compétences.

La transition crée donc un coût d’opportunité.

Mais ce coût doit être comparé non pas à un scénario dans lequel rien ne change, mais aux dommages économiques d’un changement climatique qui continuerait à s’aggraver.

C’est précisément ce qui permet au Trésor de conclure que la baisse modérée de croissance potentielle susceptible d’accompagner la transition à court et moyen terme reste nettement inférieure aux effets cumulés d’un changement climatique non maîtrisé à long terme.

Quand la recherche verte évince temporairement d’autres innovations

L’étude analyse notamment un mécanisme particulièrement intéressant : la réallocation de la recherche et développement.

La France consacre depuis les années 1990 environ 2 % de son PIB à la R&D, tandis que le nombre de chercheurs ne peut augmenter instantanément. Une accélération de l’innovation bas-carbone implique donc potentiellement qu’une partie des chercheurs et des financements soit réorientée depuis d’autres secteurs.

Pour étudier cette dynamique, la Direction générale du Trésor utilise son modèle de croissance endogène Mouette, qui permet notamment de représenter les réallocations de recherche entre différentes technologies.

Dans le scénario étudié, une augmentation annuelle de 15 % de la taxe carbone jusqu’en 2050, accompagnée d’une subvention de 20 % à la R&D énergétique, conduit à une diminution de 85 % de l’utilisation des énergies fossiles à horizon 2050. La contrepartie serait un ralentissement moyen d’environ 0,15 point de pourcentage par an de la croissance de la productivité du travail pendant la transition, relativement au scénario théorique sans changement climatique ni transition.

Ce résultat ne signifie pas que l’innovation verte détruit de la productivité.

Il traduit plutôt une réallocation temporaire des capacités de recherche. Une partie de l’innovation sert à transformer le système énergétique et à réduire sa dépendance aux fossiles. À court terme, cette recherche peut produire moins de gains de productivité directement mesurables que certaines innovations alternatives.

À long terme, cette relation peut cependant évoluer.

Innovation verte et effets d’apprentissage

À mesure que les nouvelles technologies sont déployées, leurs coûts peuvent diminuer et leur efficacité progresser.

C’est la logique des learning effects : production à grande échelle, amélioration des processus industriels, diffusion des connaissances et développement de nouvelles compétences peuvent progressivement augmenter la productivité des technologies bas-carbone.

Le Trésor évoque à ce titre l’hypothèse de Porter.

Dans sa version faible, relativement étayée empiriquement, une réglementation environnementale plus exigeante peut stimuler l’innovation verte. L’étude souligne également que les brevets associés aux technologies vertes pourraient produire des retombées de connaissances importantes pour le reste de l’économie.

La version forte de l’hypothèse, selon laquelle cette innovation pourrait finalement produire suffisamment de gains de productivité pour plus que compenser le coût initial de la réglementation, reste en revanche débattue dans la littérature économique.

La conclusion du Trésor reste néanmoins importante : à long terme, les effets d’apprentissage, l’innovation et la diffusion des technologies pourraient permettre à la croissance de la productivité de retrouver, voire de dépasser, son rythme antérieur à la transition.

Le remplacement du capital carboné : un autre coût de transition

La transition impose également de remplacer une partie du capital existant.

Une machine, une chaudière, une flotte de véhicules ou une installation industrielle peuvent encore fonctionner techniquement tout en devenant économiquement inadaptées à une trajectoire bas-carbone.

Le remplacement anticipé de ces équipements mobilise des capitaux qui auraient pu être consacrés à l’expansion des capacités de production.

Le Trésor relève ainsi que les politiques climatiques peuvent temporairement peser sur la productivité au sein des entreprises en augmentant certains coûts et en imposant une réorganisation des processus de production. Les investissements verts peuvent également se substituer temporairement à d’autres investissements productifs.

Les estimations de ce coût varient sensiblement selon les modèles.

Une étude de la Banque de France citée dans le document estime que le ralentissement de la productivité globale des facteurs associé à la recomposition du capital pourrait atteindre 0,3 point par an en moyenne à horizon 2030. Le Trésor présente néanmoins cette estimation comme une borne haute, notamment parce que certains effets d’apprentissage n’y sont pas intégrés.

Une autre estimation produite par la DG Trésor aboutit à un effet sensiblement plus limité : environ 0,04 point de croissance annuelle de productivité en moyenne jusqu’en 2050, avec un impact maximal autour de 2030, puis progressivement décroissant jusqu’à devenir négligeable à partir de 2040.

L’écart entre ces estimations constitue en lui-même un enseignement : les coûts macroéconomiques de la transition dépendent fortement des hypothèses concernant la vitesse de renouvellement du capital, l’innovation, les effets d’apprentissage et la capacité d’anticipation des entreprises.

Le véritable danger financier : une transition tardive et désordonnée

Le calendrier devient dès lors une variable centrale.

Si les entreprises connaissent suffisamment tôt la trajectoire réglementaire et économique de la transition, elles peuvent progressivement intégrer ces contraintes dans leurs décisions d’investissement. Les équipements fortement carbonés peuvent être amortis, puis remplacés au moment approprié.

À l’inverse, une modification brutale et imprévisible de la réglementation ou du prix du carbone peut rendre certains actifs économiquement obsolètes alors qu’ils possèdent encore plusieurs années de durée de vie technique.

C’est la problématique des stranded assets, ou actifs échoués.

Le Trésor estime que le risque d’obsolescence prématurée du capital peut rester limité lorsque la transition est ordonnée et suffisamment prévisible. Une transition brutale, notamment lorsque les technologies alternatives ne sont pas encore suffisamment développées, augmente au contraire ce risque.

Cette conclusion possède une portée directement financière.

La visibilité réglementaire influence les anticipations de cash-flows, les CAPEX nécessaires, la durée économique des actifs et donc leur valorisation. Pour les investisseurs et les prêteurs, la qualité de la trajectoire de transition devient ainsi presque aussi importante que son objectif final.

Emplois verts et emplois bruns : un problème de réallocation plus que de destruction massive

Le marché du travail constitue un autre volet majeur du rapport.

La transition réduira nécessairement certaines activités carbonées tout en développant de nouveaux métiers. Mais l’étude relativise l’hypothèse d’une destruction massive de l’emploi.

Les réallocations directement provoquées par les politiques climatiques resteraient modestes par rapport aux mouvements permanents du marché du travail. Le Conseil d’analyse économique estime que créations et destructions d’emplois représentent chaque année environ 20 % de l’emploi total.

La difficulté se situe davantage dans l’adéquation entre les emplois détruits et ceux qui sont créés.

Les emplois verts sont généralement plus exigeants en compétences que les emplois neutres. Ils peuvent nécessiter un éventail plus large de qualifications ou des compétences plus avancées.

À cette différence de compétences s’ajoute une dimension géographique. Les activités fortement émettrices ne sont pas réparties uniformément sur le territoire français. Certaines zones concentrent davantage d’emplois exposés au risque de transition, tandis que les activités vertes présentent une distribution géographique plus homogène.

Le défi n’est donc pas uniquement de créer suffisamment d’emplois verts. Il est de permettre aux travailleurs de rejoindre effectivement ces emplois, ce qui implique formation, mobilité et anticipation.

Santé et qualité de l’air : les bénéfices économiques indirects

La transition bas-carbone peut également produire des bénéfices qui ne sont pas immédiatement visibles dans les comptes des entreprises.

Une amélioration de la qualité de l’air réduit certaines maladies, la mortalité prématurée et potentiellement l’absentéisme. Elle peut donc avoir un effet positif sur la santé, l’offre de travail et la productivité.

Dans les scénarios européens « Fit for 55 » cités par le Trésor, la Commission européenne estime que l’amélioration de la qualité de l’air associée à la neutralité carbone pourrait permettre d’éviter 17 000 décès prématurés par an en France.

Ce chiffre illustre une difficulté classique de l’analyse économique de la transition : certains coûts sont immédiatement visibles parce qu’ils prennent la forme d’investissements ou de dépenses supplémentaires, alors qu’une partie des bénéfices correspond à des dommages évités et apparaît donc moins directement dans les comptes.

Moins de pétrole, mais davantage de matières premières critiques

La transition modifie enfin profondément la structure des dépendances économiques.

Une économie dépendante du pétrole et du gaz importés est exposée aux fluctuations des prix mondiaux de l’énergie et aux risques géopolitiques associés.

La substitution progressive des combustibles fossiles peut réduire cette vulnérabilité.

Mais les technologies nécessaires à la transition créent parallèlement de nouveaux besoins en matières premières et composants critiques.

Le Trésor identifie explicitement ces deux mouvements : la diminution de la dépendance aux énergies fossiles constitue un facteur favorable, tandis que l’augmentation de la dépendance à certaines matières premières critiques constitue une nouvelle vulnérabilité.

Batteries, réseaux électriques, véhicules électriques, éoliennes et de nombreuses technologies numériques nécessitent des chaînes d’approvisionnement spécifiques.

La transition ne fait donc pas disparaître les dépendances.

Elle en transforme la géographie et la nature.

Sur ce déplacement du risque, Bruno Boggiani insiste sur la nécessité d’élargir l’analyse financière :

« La transition ne supprime pas le risque, elle le déplace. La dépendance aux fossiles recule, mais les besoins en capital, réseaux, technologies et matières critiques augmentent. L’investisseur doit suivre ce déplacement des dépendances, des cash-flows et des risques de valorisation. »

Le véritable arbitrage n’est pas transition contre statu quo

C’est probablement la conclusion la plus importante du Trésor-Éco n°401.

La transition possède un coût économique réel. Elle exige des investissements, mobilise de la recherche, accélère le remplacement de certains équipements, transforme les compétences et provoque des réallocations sectorielles.

Mais son alternative n’est pas une économie inchangée qui continuerait à fonctionner sans coût.

L’alternative est une économie davantage exposée aux fortes chaleurs, à la destruction de capital, aux catastrophes naturelles, à l’augmentation de la sinistralité, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, aux dépenses de reconstruction et d’adaptation ainsi qu’à une incertitude susceptible de décourager l’investissement.

C’est pourquoi le Trésor estime que la baisse modérée de croissance potentielle pouvant résulter de la transition à court et moyen terme reste bien inférieure aux effets cumulés de long terme d’un changement climatique non maîtrisé.

La comparaison économiquement pertinente n’est donc pas entre une transition coûteuse et un statu quo gratuit.

Elle oppose deux trajectoires présentant chacune des coûts, mais dont la nature, la temporalité et l’ampleur sont profondément différentes.

Pour la finance, le climat devient une variable de valorisation

Cette conclusion possède des implications majeures pour les banques, les assureurs, les investisseurs institutionnels et les gestionnaires d’actifs.

Le risque physique peut dégrader directement un actif.

Le risque de transition peut modifier les coûts énergétiques, imposer de nouveaux CAPEX, accélérer l’obsolescence de certains équipements et remettre en question certains business models.

La transformation des chaînes de valeur peut modifier les coûts d’approvisionnement et les marges.

Les tensions sur les matières premières critiques peuvent affecter la rentabilité des technologies bas-carbone.

La transformation des compétences peut ralentir certains investissements faute de main-d’œuvre disponible.

Le climat finit donc par modifier des variables que la finance connaît parfaitement : cash-flows, CAPEX, marge, valeur terminale, coût du capital, valeur du collatéral, probabilité de défaut et perte potentielle.

Le Climate Risk ne remplace pas les catégories traditionnelles de risque financier. Il agit comme un facteur de transmission vers ces risques.

C’est probablement l’un des changements conceptuels les plus importants actuellement à l’œuvre dans la finance durable.

La transition est avant tout une immense réallocation du capital

Le rapport de la Direction générale du Trésor permet également de dépasser une conception parfois trop étroite de la Green Finance.

Financer la transition ne consiste pas uniquement à augmenter les encours de green bonds ou à sélectionner davantage d’entreprises disposant de bons scores ESG.

La transition constitue un gigantesque processus de réallocation du capital économique.

Il faut transformer les infrastructures énergétiques, renouveler certains équipements industriels, adapter les bâtiments, électrifier certains usages, développer les réseaux, financer de nouvelles technologies, sécuriser les chaînes d’approvisionnement et former les travailleurs.

Une partie du capital sert donc temporairement à transformer l’économie plutôt qu’à augmenter immédiatement sa capacité de production.

Mais cette réallocation construit simultanément le capital productif de demain.

C’est ici que la dimension temporelle devient essentielle.

Une transition anticipée permet aux entreprises d’organiser leurs CAPEX, aux investisseurs d’intégrer progressivement les nouvelles hypothèses dans leurs valorisations, aux banques d’ajuster leurs politiques de crédit et aux travailleurs de développer de nouvelles compétences.

Une transition tardive concentre les ajustements sur une période plus courte et augmente le risque d’actifs échoués.

Et une transition insuffisante augmente progressivement l’exposition aux dommages physiques.

Quand l’externalité climatique revient dans le système financier

Pendant plusieurs décennies, le changement climatique a principalement été décrit par l’économie comme une externalité : les émissions produites par une activité génèrent des dommages dont le coût n’est pas entièrement supporté par celui qui les provoque.

Le Trésor-Éco n°401 montre pourquoi cette représentation devient désormais insuffisante.

Lorsque la chaleur réduit la productivité du travail, lorsque les inondations détruisent des actifs, lorsque la sinistralité augmente, lorsque des collatéraux perdent de la valeur, lorsque des entreprises doivent modifier leurs chaînes d’approvisionnement ou lorsqu’un équipement devient obsolète avant la fin de sa durée de vie, l’externalité climatique revient à l’intérieur du système économique et financier.

Le changement climatique n’est alors plus seulement une question d’impact environnemental.

Il devient une question de croissance potentielle, de productivité, d’investissement, de crédit, d’assurance, de valorisation et, potentiellement, de stabilité financière.

Pour Green Finance, c’est sans doute le principal enseignement de cette publication de la Direction générale du Trésor.

Le coût de la transition est particulièrement visible parce qu’il exige des investissements aujourd’hui. Le coût de l’inaction est plus diffus et parfois plus difficile à mesurer, mais il finit par apparaître dans la destruction du capital, les pertes de productivité, la sinistralité, le coût du crédit, les chaînes de valeur et la croissance.

La question posée à la finance change alors profondément.

Il ne s’agit plus seulement de demander combien coûte la décarbonation de l’économie.

Il faut désormais mesurer combien coûterait à long terme l’économie que l’on déciderait précisément de ne pas transformer.

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