
L’agence spatiale française observe le changement climatique depuis l’orbite depuis des décennies. Elle vient de confier à AXA Climate une étude prospective sur les aléas susceptibles d’affecter ses propres installations au sol, de la métropole à la Guyane, aux horizons 2040, 2050 et 2070. Quarante-huit indicateurs, quinze aléas, dix sites : une analyse de risque physique d’une granularité que peu d’acteurs économiques atteignent aujourd’hui.
Le renversement de perspective n’a échappé à personne, et le CNES l’assume. L’établissement mobilise depuis des années les technologies spatiales au service de la connaissance des risques environnementaux. Il applique désormais la même exigence d’anticipation à ses propres bâtiments, réseaux techniques et opérations — lancements compris.
Laurence Monnoyer-Smith, directrice de la délégation au développement durable du CNES, formule l’enjeu sans détour : observer le changement climatique depuis l’espace rend d’autant plus nécessaire d’en anticiper les effets sur les infrastructures qui rendent cette observation possible.
Ce que l’étude a réellement mesuré
L’ampleur du dispositif mérite d’être détaillée, parce qu’elle tranche avec la plupart des analyses de risque physique produites aujourd’hui en entreprise.
Dix établissements ont été couverts, situés en France métropolitaine et en Guyane française. Pour chacun, les travaux ont porté sur quinze aléas climatiques, déclinés en quarante-huit indicateurs, à trois horizons temporels : 2040, 2050 et 2070.
La liste des aléas retenus donne la mesure de la diversité des situations : chaleur sèche et chaleur humide, précipitations intenses, inondations, sécheresses, feux de forêt, vents violents, glissements de terrain, foudre, érosion côtière et stress hydrique.
La distinction entre chaleur sèche et chaleur humide n’est pas cosmétique. La seconde conditionne directement la capacité des organismes à se refroidir, et donc les conditions de travail sur site — un enjeu dont la portée est évidemment différente en Guyane équatoriale et dans le sud de la métropole.
Méthodologiquement, les travaux s’appuient sur plusieurs scénarios et modèles issus des travaux du GIEC, ainsi que sur la TRACC, la Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique. Les projections mondiales ont été déclinées localement pour caractériser, aléa par aléa, l’intensité, la fréquence, la durée et la probabilité d’occurrence.
Le recours à la TRACC est un point important. Il s’agit du cadre national de référence que les acteurs français sont invités à utiliser pour dimensionner leur adaptation, ce qui rend les résultats comparables avec d’autres exercices conduits sur le territoire. Pour un établissement public, s’aligner sur ce référentiel n’est pas une coquetterie méthodologique : c’est la condition pour que ses conclusions puissent dialoguer avec celles de ses tutelles et de ses partenaires.
AXA Climate indique avoir mobilisé une équipe pluridisciplinaire associant climatologues, spécialistes de la donnée et experts de la gestion des risques.
Le détail qui change tout : l’alignement sur le référentiel Ariane 6
Un élément passe presque inaperçu dans la communication et constitue pourtant la différence entre une étude de reporting et une étude d’ingénierie : les indicateurs ont été sélectionnés en fonction des enjeux opérationnels du CNES et mis en cohérence avec le référentiel Ariane 6.
Autrement dit, les projections climatiques ne débouchent pas sur une cartographie générale mais sur des paramètres directement confrontables aux spécifications techniques du lanceur et de ses installations.
C’est ce qui sépare un exercice de conformité d’un outil de décision. Savoir qu’un site connaîtra davantage de journées de forte chaleur en 2050 n’engage à rien. Savoir que la fréquence projetée d’un aléa donné sort de la plage prévue par les référentiels de conception d’un lanceur oblige à arbitrer.
Les risques cumulés, angle mort habituel des analyses climatiques
Le second apport méthodologique de l’étude tient à l’examen des aléas qui se cumulent ou interagissent sur un même site.
L’exemple donné est parlant : une hausse des températures peut se conjuguer à un stress hydrique accru, à des conditions plus propices aux incendies et à une sollicitation plus forte des systèmes de refroidissement. Quatre effets qui, pris isolément, paraissent gérables, et qui surviennent simultanément parce qu’ils procèdent de la même cause.
Cette lecture croisée a permis d’identifier les dépendances critiques — ces fonctions dont la défaillance en entraîne d’autres — et les situations dans lesquelles plusieurs facteurs de risque affecteraient une même activité au même moment.
C’est précisément ce que la plupart des analyses de risque physique ne font pas. L’approche courante consiste à évaluer chaque aléa séparément, puis à additionner les expositions. Elle sous-estime mécaniquement le risque réel, puisqu’un système n’est pas sollicité une fois mais plusieurs, dans un ordre et à un rythme qui en épuisent les marges.
Troisième apport, plus dérangeant : les travaux ont conduit à réexaminer certaines hypothèses de conception, de maintenance et d’exploitation établies sur la base des conditions climatiques passées.
Cette phrase, anodine en apparence, décrit un chantier considérable. Toute infrastructure a été dimensionnée selon des statistiques historiques — pluie centennale, température maximale de référence, vitesse de vent de calcul. Si ces statistiques ne décrivent plus le climat à venir, alors les règles de dimensionnement elles-mêmes sont à revoir, et pas seulement les plans d’urgence.
À quoi servent les résultats
Le CNES décrit quatre usages : approfondir l’analyse de vulnérabilité de ses actifs, hiérarchiser les risques et les investissements, mettre à jour ses plans de continuité d’activité, et définir des mesures d’adaptation techniques ou organisationnelles.
Rayann Al Jallad, consultant associé en adaptation climatique chez AXA Climate, insiste de son côté sur la traduction opérationnelle : l’analyse à l’échelle de chaque site doit permettre aux équipes locales d’identifier leurs priorités et d’orienter les mesures vers des solutions directement actionnables.
C’est le point où la plupart des démarches d’adaptation se perdent. Produire une cartographie des aléas est devenu relativement accessible. Transformer cette cartographie en décisions d’investissement hiérarchisées, avec un calendrier et un budget, reste l’exception.
Ce que cet exercice dit au reste de l’économie
Trois enseignements dépassent largement le cas de l’agence spatiale.
La granularité est le sujet. Dix sites, quinze aléas, quarante-huit indicateurs, trois horizons : c’est l’ordre de grandeur nécessaire pour qu’une analyse de risque physique produise des décisions. À comparer avec les scores d’exposition climatique agrégés au niveau d’une entreprise entière, voire d’un portefeuille, sur lesquels s’appuient encore beaucoup de démarches extra-financières. Un indicateur consolidé ne dit rien de l’exposition d’un bâtiment particulier, et c’est pourtant au bâtiment qu’arrive l’inondation.
L’horizon 2070 est un horizon d’actif, pas un horizon de scénario. Une base de lancement, un centre spatial, un réseau de stations au sol : ces installations ont des durées de vie qui rendent la projection à quarante ans non pas prospective mais opérationnelle. Le même raisonnement vaut pour une centrale, un port, un réseau d’eau ou une ligne ferroviaire — et pour les investisseurs qui détiennent ces actifs en portefeuille.
L’adaptation se chiffre avant de se financer. Le CNES est un établissement public, et les investissements qui découleront de cette étude pèseront sur des budgets publics déjà contraints. La question de savoir qui finance l’adaptation des infrastructures critiques — l’État, les opérateurs, les assureurs, les investisseurs de long terme — reste largement ouverte, et elle se posera avec insistance à mesure que ces études se multiplieront.
Un mot, enfin, sur la configuration elle-même. AXA Climate est une entité du groupe AXA, fondée en 2019, qui propose à la fois du conseil en adaptation, des solutions d’assurance paramétrique et une plateforme logicielle. Qu’un assureur développe une activité de cartographie du risque physique est parfaitement cohérent avec son métier — c’est même, historiquement, ce que les assureurs savent faire de mieux. Cela mérite simplement d’être gardé à l’esprit : l’acteur qui mesure le risque est aussi celui qui propose de le couvrir.
Ce n’est pas un reproche. C’est une raison supplémentaire pour que les commanditaires publics de ce type d’étude en publient, autant que possible, les hypothèses et les résultats.








