
Après une année de turbulences, les grandes alliances climatiques d’investisseurs se réorganisent. Amundi réaffirme son engagement, tandis que le nouveau cadre international cherche à concilier ambitions environnementales, obligations financières et réalités réglementaires.
Le 27 octobre 2026, Amundi publie une analyse consacrée au renouvellement des alliances Net Zero, ces coalitions internationales de banques, assureurs et sociétés de gestion engagées dans la transition climatique. Après les défections de plusieurs grands acteurs américains et la suspension temporaire de la Net Zero Asset Managers initiative, l’année 2026 marque une tentative de reconstruction. Derrière cette réorganisation se pose une question fondamentale : comment mobiliser les capitaux privés pour la décarbonation de l’économie sans compromettre les responsabilités fiduciaires des investisseurs ?
Net Zero : que signifie réellement la neutralité carbone ?
L’expression Net Zero, ou zéro émission nette, désigne une situation dans laquelle les émissions de gaz à effet de serre produites par les activités humaines sont équilibrées par les absorptions durables de ces mêmes gaz.
L’objectif ne signifie donc pas que toute émission doit nécessairement disparaître.
Certaines activités industrielles, agricoles ou de transport pourraient conserver des émissions résiduelles difficiles à éliminer. Celles-ci devraient alors être compensées par des absorptions de carbone réelles, vérifiables et suffisamment durables.
La distinction entre réduction et compensation est essentielle.
La neutralité carbone ne peut pas reposer uniquement sur l’achat de crédits carbone. Elle suppose avant tout une transformation profonde des processus de production, des systèmes énergétiques et des habitudes de consommation.
L’Accord de Paris de 2015 a fixé l’objectif de maintenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C, tout en poursuivant les efforts pour le limiter à 1,5 °C.
Pour y parvenir, les émissions mondiales de CO₂ doivent atteindre un niveau net nul autour du milieu du siècle dans les trajectoires compatibles avec 1,5 °C.
Le Net Zero constitue ainsi un objectif climatique mondial, mais également un facteur de transformation majeur de l’économie, des investissements et des modèles industriels.
Pourquoi les institutions financières se sont-elles regroupées en alliances ?
Une banque, un assureur ou une société de gestion ne produit pas nécessairement beaucoup de gaz à effet de serre dans ses propres bureaux.
Mais son influence environnementale dépasse largement ses émissions directes.
Une banque finance des entreprises et des infrastructures. Un assureur investit les primes collectées dans différents actifs. Une société de gestion administre des portefeuilles d’actions, d’obligations et d’investissements privés pour le compte de ses clients.
Ces capitaux contribuent au financement de l’économie réelle.
Ils peuvent soutenir le développement des énergies fossiles, mais également celui des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, des transports bas carbone ou de la transformation industrielle.
C’est dans ce contexte que plusieurs alliances internationales ont émergé.
La Net Zero Asset Managers initiative, ou NZAM, rassemble les sociétés de gestion souhaitant rendre publics leurs engagements climatiques et leurs méthodes de mise en œuvre.
La Net Zero Asset Owner Alliance s’adresse principalement aux investisseurs propriétaires d’actifs, notamment certains assureurs et fonds de pension.
D’autres initiatives ont également concerné les banques et les assureurs à travers leurs activités de financement ou de souscription.
Leur principe commun consiste à créer des cadres de référence, à encourager la transparence et à faciliter l’intégration des enjeux climatiques dans les décisions financières.
Ces alliances sont toutefois volontaires. Elles ne constituent ni des autorités de réglementation ni des organismes capables d’imposer une stratégie identique à l’ensemble de leurs membres.
Leur ambition est de faciliter une transition collective, tout en laissant chaque institution responsable de ses propres décisions d’investissement.
NZAM : de 325 signataires à une profonde remise en question
Lancée en 2020, l’initiative Net Zero Asset Managers a rapidement pris de l’ampleur.
À la mi-2024, elle comptait plus de 325 signataires représentant environ 57 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion.
Ce chiffre impressionnant avait contribué à faire de NZAM l’une des initiatives les plus visibles de la finance climatique internationale.
Mais à partir de la fin de l’année 2024, le contexte change.
Aux États-Unis, les engagements climatiques collectifs deviennent la cible de critiques politiques et de contestations juridiques.
Certains responsables politiques reprochent aux institutions financières de favoriser une stratégie énergétique commune susceptible d’entrer en conflit avec les règles de concurrence ou les intérêts économiques de certaines industries.
Les gestionnaires d’actifs se retrouvent confrontés à des exigences contradictoires.
D’un côté, certains clients et investisseurs institutionnels souhaitent accélérer la décarbonation de leurs portefeuilles.
De l’autre, des clients, autorités et responsables politiques remettent en question certaines formes d’engagement climatique collectif.
Le départ de BlackRock en janvier 2025 marque un tournant.
Peu après, NZAM suspend ses activités pour réexaminer son fonctionnement.
D’autres gestionnaires américains quittent également l’initiative.
La crise révèle alors une difficulté structurelle : une coalition financière internationale peut partager un objectif climatique sans pour autant évoluer dans un environnement juridique, commercial et politique homogène.
Février 2026 : la renaissance d’une alliance climatique plus flexible
Le 25 février 2026, NZAM annonce officiellement sa relance.
Plus de 250 sociétés de gestion adhèrent à un nouveau cadre d’engagement.
L’initiative conserve son rattachement aux objectifs de l’Accord de Paris, mais reconnaît davantage les contraintes spécifiques de chaque gestionnaire.
Les différences entre juridictions, les obligations fiduciaires, les mandats des clients et les conditions économiques locales occupent désormais une place plus importante.
Le nouveau référentiel réduit le nombre d’engagements généraux de dix à sept.
Il abandonne notamment l’obligation explicite imposée auparavant aux membres de s’engager sur un alignement Net Zero de leurs portefeuilles à l’horizon 2050 et de définir un objectif spécifique pour 2030.
Chaque gestionnaire dispose d’une plus grande latitude pour fixer ses propres objectifs, expliquer ses méthodes et rendre compte de ses progrès.
Cette révision suscite deux lectures.
Pour les défenseurs de la réforme, elle rend les engagements plus réalistes, plus compatibles avec les responsabilités des gestionnaires et mieux adaptés à la diversité des marchés.
Pour ses critiques, l’assouplissement pourrait réduire la portée des engagements collectifs et compliquer la comparaison des ambitions climatiques entre institutions.
Le débat dépasse donc la question du nombre de signataires.
La véritable interrogation concerne la capacité d’une alliance plus flexible à produire des résultats environnementaux mesurables et à conserver sa crédibilité auprès des investisseurs.
Amundi choisit la continuité plutôt que le retrait
Dans sa publication du 27 octobre 2026, Julien Collin, responsable de l’advocacy et des partenariats en investissement responsable chez Amundi, revient sur cette transformation.
La société française avait rejoint NZAM en 2021 et a renouvelé son engagement lors de la relance de février 2026.
Amundi affirme que ses objectifs climatiques restent inchangés malgré l’évolution du référentiel international.
Sa stratégie repose sur le développement de solutions d’investissement climatique, l’accompagnement des clients dans la gestion des risques de transition et le dialogue avec les entreprises détenues en portefeuille.
Cette approche traduit une conception de la finance durable dans laquelle la société de gestion agit principalement au travers des décisions prises pour ses clients et de l’influence qu’elle peut exercer en tant qu’actionnaire ou créancier.
Elle ne suppose pas que tous les portefeuilles doivent suivre une trajectoire identique.
Certains investisseurs souhaitent privilégier les entreprises déjà faiblement émettrices. D’autres préfèrent accompagner des groupes industriels fortement émetteurs mais engagés dans une transformation crédible.
D’autres encore cherchent à financer directement de nouvelles capacités de production bas carbone.
Le rôle de la société de gestion consiste à articuler les objectifs climatiques avec les contraintes financières et les préférences des investisseurs qui lui confient leurs capitaux.
332 milliards d’euros d’actifs alignés sur un objectif Net Zero
Amundi communique plusieurs indicateurs illustrant l’ampleur de son dispositif.
À la fin de l’année 2025, la société déclare avoir atteint son objectif climatique intermédiaire et disposer de 332 milliards d’euros d’actifs sous gestion alignés sur un objectif Net Zero.
Cette donnée est significative.
Elle montre que la politique climatique du groupe ne se limite pas à une déclaration d’intention ou à sa participation à une alliance internationale.
Il convient néanmoins de bien interpréter ce montant.
Les 332 milliards d’euros correspondent à des actifs gérés selon un objectif d’alignement climatique défini par la méthodologie d’Amundi. Ils ne représentent ni 332 milliards d’euros de nouveaux financements verts, ni un ensemble d’entreprises ayant déjà atteint la neutralité carbone.
La distinction est fondamentale.
Un portefeuille peut chercher à s’aligner progressivement sur une trajectoire de décarbonation tout en conservant une exposition à certaines activités fortement émettrices.
La crédibilité dépend alors de la méthodologie utilisée, des trajectoires retenues et des résultats effectivement obtenus.
Amundi indique également avoir étendu son dispositif d’engagement climatique à 1 818 entreprises supplémentaires entre fin 2021 et fin 2025, dépassant son objectif initial de 1 000 entreprises.
Le groupe précise par ailleurs avoir développé des solutions climatiques couvrant six classes d’actifs à fin 2025 et avoir approché plus de 1 000 investisseurs institutionnels sur leurs stratégies Net Zero.
Ces chiffres illustrent l’importance prise par l’investissement climatique dans les relations entre sociétés de gestion et grands détenteurs de capitaux.
L’engagement actionnarial : comment un investisseur peut-il influencer une entreprise ?
L’un des principaux leviers évoqués par Amundi est le stewardship, généralement traduit par engagement actionnarial et exercice responsable des droits des investisseurs.
Le principe est relativement simple.
Lorsqu’une société de gestion détient des actions d’une entreprise pour le compte de ses clients, elle peut engager un dialogue avec sa direction sur les enjeux financiers et extra-financiers.
Dans le domaine climatique, les discussions peuvent concerner les émissions de gaz à effet de serre, les investissements industriels, la gouvernance ou la crédibilité du plan de transition.
La société de gestion peut également utiliser ses droits de vote en assemblée générale.
Elle peut soutenir ou contester certaines résolutions, notamment lorsqu’elle considère que la stratégie de l’entreprise ne répond pas suffisamment aux risques identifiés.
L’engagement peut se poursuivre pendant plusieurs années et intégrer une évaluation régulière des progrès réalisés.
Cette démarche présente néanmoins des limites.
Un actionnaire minoritaire ne dirige pas l’entreprise et ne peut pas lui imposer directement l’ensemble de ses décisions opérationnelles.
De plus, un dialogue engagé ne garantit pas que l’entreprise modifiera effectivement sa stratégie.
La valeur de l’engagement actionnarial ne se mesure donc pas seulement au nombre d’entreprises contactées, mais à la qualité des changements obtenus.
Pour les investisseurs institutionnels, la mesure des résultats devient ainsi aussi importante que la transparence des processus.
Peut-on décarboner un portefeuille sans décarboner l’économie ?
Cette question constitue probablement l’un des principaux défis de la finance climatique.
Un gestionnaire peut réduire rapidement l’empreinte carbone apparente de son portefeuille en vendant les titres d’entreprises fortement émettrices.
Le portefeuille devient alors statistiquement moins carboné.
Mais les entreprises cédées continuent généralement leurs activités, avec d’autres actionnaires.
Une réduction des émissions financées ne correspond donc pas nécessairement à une réduction équivalente des émissions mondiales.
À l’inverse, conserver une exposition à une entreprise fortement émettrice peut être cohérent avec une stratégie de transition si celle-ci investit de manière crédible dans la transformation de ses activités.
Cette approche n’est toutefois pertinente que si les engagements industriels sont réalistes, suffisamment financés et suivis dans le temps.
Elle ne doit pas devenir un argument permettant de justifier indéfiniment l’absence de progrès.
Le nouveau cadre NZAM cherche précisément à reconnaître la diversité des moyens dont disposent les gestionnaires.
La décarbonation des portefeuilles, le financement de technologies propres, l’accompagnement des entreprises en transition et les investissements dans l’adaptation climatique peuvent contribuer à des objectifs complémentaires.
L’enjeu n’est donc pas simplement de présenter des portefeuilles plus verts, mais de contribuer à la transformation effective des activités économiques.
Quelles conséquences financières pour les sociétés de gestion ?
Le renouvellement des alliances Net Zero ne constitue pas seulement un événement institutionnel.
Il peut influencer plusieurs dimensions de la gestion d’actifs.
La première concerne les politiques d’investissement.
Les sociétés de gestion doivent définir les modalités d’intégration des risques climatiques dans leurs processus de sélection des titres et de construction des portefeuilles.
Ces risques comprennent les évolutions réglementaires, les transformations technologiques, les coûts de décarbonation et les conséquences physiques du changement climatique.
La deuxième concerne les politiques de vote et d’engagement.
Les attentes des investisseurs institutionnels peuvent conduire les sociétés de gestion à renforcer la documentation de leurs échanges avec les entreprises et à expliciter davantage leurs décisions de vote.
La troisième concerne la transparence.
Lorsque les engagements deviennent plus individualisés, la capacité des clients à comparer les méthodologies, les objectifs et les résultats des gestionnaires devient essentielle.
La quatrième concerne la concurrence commerciale.
Les grandes sociétés de gestion doivent répondre à des clientèles dont les attentes peuvent différer fortement selon les pays et les catégories d’investisseurs.
Une politique climatique jugée attractive pour un fonds de pension européen peut être perçue différemment par certains investisseurs américains.
L’assouplissement des alliances climatiques pourrait ainsi renforcer la différenciation des offres et rendre la transparence individuelle des gestionnaires encore plus importante.
Les obligations fiduciaires au cœur du débat
L’un des termes les plus importants du nouveau cadre NZAM est celui de responsabilité fiduciaire.
Une société de gestion intervient pour le compte de ses clients.
Elle doit respecter leurs mandats, les réglementations applicables et les obligations de diligence qui encadrent ses décisions.
Cela signifie notamment qu’elle ne peut pas considérer un engagement climatique collectif comme une autorisation générale de s’écarter des objectifs convenus avec ses clients.
Les enjeux climatiques peuvent être financièrement matériels, par exemple lorsqu’ils affectent la valeur d’actifs immobiliers, les coûts énergétiques ou les perspectives économiques d’un émetteur.
Leur prise en compte peut donc être pleinement cohérente avec une gestion prudente des risques.
Mais les modalités d’intégration dépendent des stratégies et des mandats concernés.
Le nouveau cadre NZAM cherche à mieux reconnaître cette réalité.
L’enjeu est de permettre aux sociétés de gestion de poursuivre leurs objectifs climatiques sans créer de confusion entre leurs engagements volontaires et leurs obligations contractuelles.
Cette clarification pourrait faciliter la participation de certains gestionnaires.
Elle soulève cependant une difficulté supplémentaire : lorsque les engagements deviennent plus souples, la comparaison entre institutions peut devenir moins immédiate.
La finance climatique entre pragmatisme et risque de dilution
L’évolution de NZAM illustre un changement plus large de la finance durable.
Pendant plusieurs années, la communication institutionnelle s’est largement organisée autour d’objectifs collectifs à long terme.
La multiplication des engagements Net Zero a contribué à faire du climat un sujet central de la gestion d’actifs internationale.
Mais cette première phase a également révélé les limites de certains engagements généraux.
Les investisseurs attendent désormais des trajectoires crédibles, des méthodologies transparentes et des résultats vérifiables.
Le nouveau cadre cherche à répondre à ces attentes tout en reconnaissant les différences entre institutions.
Il pourrait favoriser une approche plus opérationnelle, centrée sur les capacités réelles d’action des gestionnaires.
Mais une flexibilité excessive pourrait également affaiblir la portée de l’initiative si elle ne s’accompagne pas d’informations suffisamment comparables.
Pour NZAM, la réussite de cette nouvelle étape dépendra donc moins du nombre de membres affiché que de leur capacité à publier des engagements précis et à documenter les résultats obtenus.
Amundi prévoit d’ailleurs de communiquer un objectif climatique révisé en 2027, dans la continuité de sa stratégie existante.
Cette échéance constituera un élément important pour apprécier la traduction concrète du nouveau cadre.
Conclusion : le Net Zero entre dans l’âge de la responsabilité individuelle
La publication d’Amundi du 27 octobre 2026 intervient à un moment particulier de l’histoire de la finance climatique.
Après plusieurs années d’expansion, puis une période de tensions politiques et de retraits institutionnels, les alliances Net Zero cherchent un nouveau modèle.
La relance de NZAM avec plus de 250 gestionnaires montre que la coopération climatique demeure un sujet majeur pour une partie importante de l’industrie mondiale de la gestion d’actifs.
Mais les conditions ont changé.
Les investisseurs ne peuvent plus se contenter d’adhérer à une alliance pour démontrer la crédibilité de leur stratégie climatique.
Ils doivent expliquer leurs objectifs, préciser leurs méthodes, respecter leurs responsabilités fiduciaires et documenter les résultats obtenus.
Pour Amundi, les 332 milliards d’euros d’actifs alignés sur un objectif Net Zero et l’extension de ses actions d’engagement constituent des indicateurs significatifs de son dispositif.
La prochaine étape sera de démontrer comment ces engagements se traduisent dans l’évolution des portefeuilles, les stratégies des entreprises financées et la gestion des risques climatiques.
Hier, les alliances Net Zero cherchaient à rassembler le plus grand nombre d’institutions autour d’un objectif commun.
Aujourd’hui, elles doivent concilier cet objectif avec la diversité des mandats, des réglementations et des contraintes économiques.
Demain, leur crédibilité dépendra avant tout des résultats que chaque institution sera capable de démontrer.
La finance durable entre ainsi dans une nouvelle phase.
L’adhésion à une alliance ne suffit plus à constituer une preuve d’engagement.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de promettre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais de démontrer, dès aujourd’hui, comment les capitaux contribuent à préparer cette transformation.
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