
Ceci est un extrait d’une interview, sélectionné par votre média Green Finance, qui donne la parole à tous, même si cela peut vous déplaire et nous déclinons toutes responsabilités sur la source et les propos de cet extrait.
La Californie, laboratoire des tensions à venir
La Californie n’aurait pas dû exister telle qu’elle est. Ce constat, posé par les historiens de l’eau, résume à lui seul la démesure du défi californien. Dans un État naturellement aride, où les nappes phréatiques sont limitées et les précipitations concentrées sur un semestre, ont été construits des métropoles parmi les plus peuplées du monde, des industries high-tech énergivores, des milliers de kilomètres carrés de cultures irriguées — et bientôt, des data centers par dizaines.
La Californie produit à elle seule 80 % des amandes mondiales. Ces amandes nécessitent près de quatre fois plus d’eau que leurs équivalentes françaises ou espagnoles, parce qu’elles sont entièrement irriguées, dans un sol qui ne recevrait pas naturellement suffisamment de pluie pour les faire pousser. À chaque épisode de sécheresse sévère — désormais presque annuel — les amandiers souffrent, les rendements s’effondrent, les prix s’envolent sur les marchés internationaux : une hausse à la fois pour le consommateur de müesli parisien et pour l’industriel qui achète de l’huile d’amande à la tonne.
Face à l’épuisement de ses ressources, la Californie a créé quelque chose d’unique au monde : un marché financier de l’eau. Un indice boursier sur lequel on peut investir, qui fluctue chaque jour en fonction de l’offre et de la demande. En été, lorsque la chaleur monte et que la demande agricole explose, l’indice s’envole. Des fermiers qui disposent d’allocations d’eau préfèrent alors les revendre plutôt que de cultiver — parce que la rentabilité financière dépasse celle de la récolte. Des terres sont abandonnées, converties en parcs solaires, ou tout simplement laissées en jachère. C’est l’inverse exact de ce que le marché était censé produire.
Ce modèle californien s’exporte maintenant, et c’est là que réside peut-être le vrai problème. Des exploitants agricoles californiens, voyant leur avenir sur place se réduire, viennent s’implanter en Espagne pour y reproduire leurs cultures d’amandes — dans un pays déjà très fortement sous stress hydrique, qui a largement surexploité ses nappes phréatiques et qui ne peut s’en sortir qu’en investissant massivement dans la désalinisation.
Le Nil, l’Indus : l’eau comme arme de guerre
L’eau est toujours une composante des conflits, jamais leur seule cause. Mais à mesure que la ressource se raréfie, sa dimension stratégique s’affirme. En 2025, l’Inde a suspendu le traité sur les eaux de l’Indus de 1960, en vigueur depuis 65 ans avec le Pakistan, invoquant le terrorisme transfrontalier. C’est la première fois dans l’histoire qu’un traité de partage de l’eau entre deux États nucléaires est remis en cause de façon unilatérale. La région abrite un quart de la population mondiale et dépend de fleuves alimentés par les glaciers himalayens — ces mêmes glaciers qui reculent chaque année sous l’effet du réchauffement climatique. Le Pacific Institute recense une augmentation de 50 % des violences liées à l’eau dans le monde entre 2022 et 2023.
Sur le Nil, la tension dure depuis des décennies. L’Égypte, positionnée à l’extrémité aval du fleuve, dépend à 90 % de ce que le Nil veut bien lui apporter pour son agriculture. La construction du Grand Barrage de la Renaissance par l’Éthiopie, tout en amont, a provoqué une anxiété stratégique que les diplomaties n’ont jamais réussi à dissiper entièrement. Le Colorado, qui traverse sept États américains avant de mourir à quelques kilomètres de son embouchure mexicaine, est au cœur de guerres de l’eau froides qui opposent Las Vegas, Los Angeles, les communautés Navajo et les fermiers de l’Arizona depuis un demi-siècle.
La dimension militaire de l’eau prend une forme nouvelle avec les infrastructures de désalinisation. Dans la péninsule arabique, il n’y a ni fleuve ni nappe phréatique significative. Israël, les Émirats, l’Arabie Saoudite, le Koweït et Bahreïn sont intégralement ou quasi intégralement dépendants de la désalinisation pour leur eau potable et leur développement économique. Des villes comme Dubaï ou Riyad ne pourraient pas exister sans elle — et leurs habitants consomment près de trois fois plus d’eau par jour qu’un Français moyen. Le jour où des stations de dessalement deviendraient des cibles militaires déclarées, la nature même du conflit changerait de dimension : on ne toucherait plus à une infrastructure, mais à la survie de populations entières.
L’eau comme variable oubliée du commerce international
La communauté internationale a mis des décennies à créer des mécanismes de gouvernance pour le CO₂ — avec des résultats encore insuffisants. L’eau, elle, n’a aucun équivalent. Il n’existe pas de gouvernance mondiale de l’eau. L’OMC ne comptabilise pas les flux d’eau virtuelle dans les échanges. Aucune instance internationale ne fixe de prix à la ressource hydrique des pays exportateurs. Un avocat vendu 2,50 € dans un supermarché parisien ne contient aucun signal prix sur les 200 litres d’eau prélevés dans une zone aride du Pérou pour le faire pousser.
Ce vide de gouvernance a une conséquence directe : des pays qui manquent d’eau exportent quand même massivement des cultures gourmandes en eau, parce que c’est ce que les marchés internationaux paient le mieux. Ce ne sont pas nécessairement les gouvernements qui choisissent — ce sont les dynamiques de marché, les grands distributeurs, les coopératives agricoles. Les fermiers locaux, organisés en coopératives, n’ont guère le pouvoir de décider seuls de ce qu’ils cultivent. Et pendant ce temps, les communautés rurales locales se retrouvent parfois privées d’accès à la ressource qu’elles ont elles-mêmes contribué à épuiser.
Le prix de l’eau en France : un signal faible dans un système sous-évalué
La plupart des Français ne connaissent pas le prix du litre d’eau qu’ils consomment. Ce n’est pas un détail anecdotique : c’est le symptôme d’une ressource dont la valeur n’est pas signalée. Le prix moyen de l’eau en France tourne autour de 4 euros le mètre cube. Avec une consommation domestique d’environ 150 litres par jour et par personne, cela représente environ 60 centimes par jour, soit 18 euros par mois — pour tout ce que l’eau permet de faire. Boire 2 litres d’eau du robinet par jour pendant un an coûte moins de 3,20 euros.
Ce prix, déjà faible, est encore plus faible pour les industriels — entre 20 et 50 centimes le mètre cube en moyenne — et presque nul pour de nombreux agriculteurs, dont certains ont accès à des forages gratuits. Les ménages, pourtant les plus petits consommateurs en volume, sont les plus grands contributeurs au financement du système : 80 % des ressources des agences de l’eau proviennent de la facture domestique. L’eau économique — agricole et industrielle — est massivement sous-tarifée au regard de son usage.
Le plan eau lancé en France en 2023 a acté la nécessité de revoir cette tarification. Les pays d’Europe du Nord pratiquent des prix autour de 10 euros le mètre cube. La désalinisation au Moyen-Orient est souvent moins chère qu’à Paris — parce qu’elle est massivement subventionnée par des États pétroliers. Dans ce contexte mondial, l’eau à 4 euros le mètre cube envoie un signal économique clair : cette ressource n’est pas rare, elle ne mérite pas d’être gérée avec précision, et son gaspillage ne coûte rien.
L’eau dans les chaînes de valeur : cacao, orange, amande — les premières secousses
Les perturbations hydriques se traduisent déjà concrètement dans les prix que payent les entreprises et les consommateurs. Le cacao en est l’exemple le plus médiatisé : les sécheresses sévères en Côte d’Ivoire et au Ghana ont provoqué des hausses de prix de plus de 400 % sur certaines périodes, répercutées dans les rayons à Pâques et à Noël. Les syndicats de producteurs ont dû bloquer les prix d’achat aux fermiers pour enrayer la spirale.
Les oranges brésiliennes ont connu une crise similaire, liée à une maladie favorisée par des conditions d’humidité aberrantes. L’impact a été visible non seulement dans les jus de fruits, mais dans l’industrie pharmaceutique, grande consommatrice de molécules dérivées de la peau d’orange. Les amandes californiennes, à chaque vague de sécheresse ou d’incendies majeurs, voient leur cours multiplié par trois ou quatre sur les marchés internationaux.
Il y a quinze ans, un distributeur agroalimentaire pouvait répondre à ces crises ponctuelles en se retournant vers d’autres marchés. Cette option s’érode. Il n’y a plus d’ailleurs complètement sûr sur l’eau. Partout dans le monde, chaque région est soit en tension, soit consciente que sa ressource hydrique est désormais un avantage compétitif à défendre. Le Chicago Stock Exchange peut bien proposer des contrats à terme sur les amandes, mais il ne fait pas pleuvoir en Californie.
Les entreprises face à l’eau : un risque opérationnel que personne n’a encore vraiment comptabilisé
La différence fondamentale entre le carbone et l’eau, dans les bilans d’entreprise, est souvent résumée en une phrase : le carbone, si on en émet trop, c’est mauvais pour le climat, mais l’usine continue de tourner. L’eau, si elle vient à manquer, l’usine s’arrête. C’est un risque opérationnel direct, pas un risque réputationnel à gérer en comité RSE.
Et pourtant, la plupart des grandes entreprises n’ont toujours pas intégré l’eau dans leur analyse stratégique des risques. Elles ont compté le pétrole, le gaz, le prix de l’électricité, parfois le prix du carbone — mais rarement le coût de l’eau, et encore moins sa disponibilité future sur leurs sites de production ou dans leurs chaînes d’approvisionnement.
Quatre secteurs en avance sur les autres
Les secteurs les plus avancés dans la prise en compte des risques hydriques sont, dans l’ordre, la cosmétique, le luxe, la pharmaceutique et l’agroalimentaire. Ils partagent un point commun : ils dépendent directement d’un amont agricole vulnérable, ont des chaînes de valeur longues et géographiquement dispersées, et sont exposés à des risques réputationnels forts en cas de scandale lié à l’eau.
Un scandale de l’eau — contamination, accaparement d’une ressource locale, pollution d’un cours d’eau — a un impact médiatique et commercial bien plus immédiat qu’un excès d’émissions de CO₂. Les entreprises le savent et commencent à en tirer les conséquences.
Cartographier pour agir : jusqu’à 40 % de réduction possible
La première étape d’une gestion sérieuse du risque hydrique est la cartographie. Identifier, tout au long de la chaîne de valeur, où l’eau est nécessaire, de quel type d’eau il s’agit — eau de pluie ou eau d’irrigation — et dans quel contexte de stress hydrique elle est prélevée. Superposer ensuite les données de disponibilité locale pour identifier les points critiques.
Cette analyse révèle systématiquement des marges de réduction importantes. Dans la grande majorité des entreprises qui s’y sont soumises, des gains de 30 à 40 % d’utilisation de l’eau sont identifiés sans remettre en cause le modèle opérationnel. Des usines qui recyclent l’eau de process. Des processus de fabrication qui réduisent les rinçages. Des choix d’approvisionnement qui privilégient les matières premières à faible risque hydrique. L’huile de palme, par exemple — souvent critiquée pour son impact sur la déforestation — est en réalité produite à 98 % à partir d’eau de pluie en Indonésie et en Malaisie : un feu vert hydrique, même si la situation climatique locale peut évoluer.
La question des arbitrages : qui a le droit à l’eau en premier ?
À mesure que la ressource se raréfie, la question des usages concurrents devient centrale. Sur un bassin versant donné, une centrale nucléaire, un producteur de médicaments, un maraîcher et une maroquinerie de luxe n’ont pas la même légitimité, la même valeur économique par litre d’eau prélevé, ni la même utilité sociale. Qui doit être prioritaire en cas de tension ?
Le cas de Taïwan illustre la radicalité de cet arbitrage. Lors d’une sécheresse sévère, le pays a dû choisir entre maintenir l’approvisionnement en eau de ses usines de semi-conducteurs — artères de l’économie numérique mondiale — et préserver les usages domestiques de la population. Les data centers posent une question similaire : un grand centre de données peut consommer autant d’eau qu’une ville de taille moyenne, pour refroidir ses serveurs. Des communautés américaines ont découvert, sans avoir été consultées, que leur nappe phréatique alimentait désormais des infrastructures numériques.
En France, le système des agences de l’eau et des comités de bassin est supposé assurer ces arbitrages. Mais il manque encore d’outils économiques précis — un industriel qui investit dans un système de recyclage d’eau ne voit pas ce choix valorisé dans sa relation avec l’agence, ni ses voisins bénéficier de la ressource ainsi libérée. La gouvernance de l’eau en France, efficace en son principe, mérite d’être modernisée avec des instruments de comptabilité et d’incitation adaptés aux trois défis actuels : la raréfaction quantitative, la pollution, et le changement climatique.
Ce que font les meilleurs élèves — et pourquoi le reste du monde doit s’en inspirer
Israël réutilise 90 % de ses eaux usées. Singapour traite ses eaux de rejet à un niveau de pureté tel qu’elles alimentent la production brassicole locale. Les Pays-Bas ont intégré la gestion de l’eau dans leur culture nationale depuis des siècles — chaque citoyen sait d’où vient son eau, comment elle est traitée, pourquoi elle coûte ce qu’elle coûte. Ces pays sont de petits territoires qui ont transformé une contrainte existentielle en expertise exportable.
Ce que font ces pays, c’est traiter l’eau comme ce qu’elle est : une ressource opérationnelle stratégique, qui mérite autant d’attention et d’ingénierie que l’énergie ou les matières premières. Pas un sujet humanitaire dont on s’occupe en marge des conseils d’administration. Pas une ligne de facture que personne ne lit. Une ressource centrale, dont la disponibilité future conditionne la viabilité des modèles économiques, agricoles et urbains.
La France a les outils pour aller dans cette direction. Elle a une expertise hydraulique ancienne, des agences de bassin opérationnelles, une industrie du traitement de l’eau mondialement reconnue. Ce qui manque encore, c’est la culture — cette capacité à intégrer l’eau dans chaque décision d’investissement, chaque choix de localisation industrielle, chaque arbitrage agricole. Et ce qui manque aussi, c’est le signal prix : une eau sous-évaluée est une eau gaspillée, et une eau gaspillée est une eau dont on manquera demain.
Sources : Rapport ONU sur la faillite hydrique mondiale, janvier 2026 ; Pacific Institute, Water Conflict Chronology 2023 ; CIEAU, eau virtuelle et empreinte hydrique ; Dauphine PSL, « L’eau invisible des chaînes de valeur mondialisées », 2025 ; ONU Info, « La planète vit au-dessus de ses moyens en eau », janvier 2026.
La fast fashion, premier gaspillage hydrique invisible
Si l’on cherche le secteur où le gaspillage d’eau est le plus manifeste et le moins contesté, c’est le textile — et la fast fashion en particulier. Un T-shirt nécessite entre 2 000 et 2 500 litres d’eau pour être produit, de la culture du coton jusqu’à la teinture du tissu. Cette eau provient en grande partie de pays où elle est déjà rare, prélevée dans des nappes semi-arides ou des rivières en stress, et souvent restituée polluée — chargée de résidus de teintures et de produits chimiques qui contaminent les cours d’eau en aval, affectant les communautés rurales, la pêche et les usages agricoles locaux.
Un vêtement de fast fashion a une durée de vie moyenne de sept à douze lavages avant d’être jeté. Les fibres synthétiques — polyester, nylon — libèrent des microplastiques à chaque passage en machine, qui finissent dans les cours d’eau et les océans. La filière textile mondiale est l’une des industries les plus polluantes de la planète en termes d’utilisation de l’eau, et pourtant elle bénéficie d’une réglementation infiniment moins contraignante que, par exemple, l’industrie chimique ou pharmaceutique dans les pays consommateurs.
La contradiction est là, criante : on manifeste contre les centres de données qui consomment de l’eau pour refroidir les serveurs de l’intelligence artificielle — et c’est légitime. Mais on n’a pas attendu l’IA pour mal utiliser l’eau à grande échelle. La fast fashion le fait depuis des décennies, sur plusieurs continents, sans que le grand public en soit vraiment informé ni que les chaînes de distribution en rendent compte dans leurs bilans. La première réduction d’empreinte hydrique à portée de chaque citoyen passe peut-être moins par la longueur de sa douche que par la fréquence de ses achats vestimentaires.
À l’échelle mondiale, on gaspille également environ 30 % de l’alimentation produite. C’est 30 % de l’eau mobilisée pour irriguer, transformer et transporter cette alimentation qui finit dans les poubelles — des poubelles rarement compostées, rarement valorisées énergétiquement. Le gaspillage alimentaire est le premier gaspillage hydrique mondial, avant même l’irrigation mal maîtrisée et les pertes en réseau. Et c’est un gaspillage que chaque ménage, chaque restaurant, chaque distributeur peut réduire immédiatement, sans technologie, sans investissement, sans attendre une réforme réglementaire.
Bassines, arbitrages agricoles et communication ratée
La question des retenues d’eau agricoles — popularisée sous le terme « mégabassines » depuis les affrontements de Sainte-Soline en 2023 — illustre parfaitement les dommages qu’une communication défaillante peut infliger à un débat pourtant essentiel. L’opposition entre militants écologistes et agriculteurs a pris la forme d’un affrontement binaire : pour ou contre les bassines. Ce cadrage a largement escamoté la vraie question, qui est celle du type de stockage, de son mode de remplissage et de ses bénéficiaires.
Il faut distinguer deux réalités radicalement différentes. Les grandes bassines industrielles qui pompent dans les nappes phréatiques pendant la période de recharge hivernale pour constituer des réserves à l’usage d’un petit nombre d’exploitants intensifs — ce modèle pose de réels problèmes, parce qu’il prélève l’eau au moment où les nappes en ont besoin pour se reconstituer, et parce qu’il privatise un bien commun. En revanche, les retenues collinaires de petite taille, qui captent l’eau de ruissellement naturel ou le surplus des crues, constituent une forme de stockage légitime et nécessaire dans un contexte agricole où aucune année ne ressemble à la précédente.
L’agriculture française est dans une situation structurellement difficile. Elle doit s’adapter à un changement climatique qui redistribue les précipitations dans le temps — beaucoup d’eau en hiver, quand les cultures en ont peu besoin ; pénurie estivale, quand la végétation en a le plus besoin. Elle opère dans un cadre de concurrence internationale où les importations portent des normes sanitaires et environnementales souvent moins exigeantes. Elle doit tenir des prix de marché que la distribution mondiale dicte, sans pouvoir choisir seule ce qu’elle cultive ni à quel rythme elle se reconvertit.
Dans ce contexte, opposer les agriculteurs à l’environnement est une erreur politique et une erreur stratégique. Ce sont les mêmes acteurs qui ont besoin des mêmes ressources — de sols vivants, d’eau disponible, de précipitations régulières. Leurs intérêts à long terme sont alignés, même si les pratiques à court terme peuvent diverger. Le travail pédagogique — celui qui manque encore — consiste à montrer que la transition hydrique de l’agriculture n’est pas une contrainte imposée de l’extérieur, mais une condition de la viabilité économique des exploitations elles-mêmes dans un climat en mutation.
L’eau, prochaine frontière des politiques climatiques mondiales
L’eau a été la grande oubliée des COP successives. Les négociations climatiques se sont construites autour du CO₂, puis des méthane et autres gaz à effet de serre, puis de la biodiversité. L’eau est restée en marge — traitée comme un sujet de développement, de droit humanitaire, de politique agricole nationale, rarement comme la variable centrale qu’elle est dans la stabilité du climat, de la biodiversité et de l’économie mondiale.
Le rapport de l’ONU de janvier 2026 ouvre peut-être une porte. En introduisant le concept de faillite hydrique et en le liant explicitement au carbone et à la biodiversité, il crée les conditions d’une intégration de l’eau dans les cadres de négociation internationale. Il reste à savoir si les États, les entreprises et les institutions financières s’en saisiront avec la même urgence qu’ils ont mis à s’emparer — tardivement, insuffisamment — du sujet carbone.
Les signaux sont encore timides. Quelques grandes entreprises cartographient leurs risques hydriques. Quelques fonds d’investissement intègrent des critères liés à l’eau dans leurs décisions. Quelques pays pionniers — Israël, Singapour, les Pays-Bas — montrent que gérer l’eau avec rigueur est possible sans sacrifier la prospérité économique. Mais à l’échelle du problème — une ressource mondiale, invisible dans les comptabilités, sous-évaluée dans les prix, surexploitée dans les chaînes de valeur et absente des négociations commerciales internationales — les réponses restent encore très fragmentées.
L’eau est la ressource la plus échangée en volume dans le monde et la dernière en valeur. Corriger ce paradoxe est peut-être la réforme économique la plus importante du siècle qui vient. Pas la plus visible. Pas la plus médiatique. Mais probablement l’une des plus déterminantes pour la stabilité des sociétés, des économies et des équilibres géopolitiques dans les décennies à venir.








