
Morningstar Sustainalytics publie une analyse des flux de capex de 11 147 entreprises mondiales. Le verdict est sans appel : les trajectoires d’investissement actuelles impliquent un réchauffement de 2,6°C d’ici 2050. Derrière les engagements net zéro, la réalité des dépenses d’investissement raconte une tout autre histoire.
À retenir
- Les trajectoires actuelles d’investissement corporate impliquent un réchauffement de 2,6°C d’ici 2050, selon Morningstar Sustainalytics.
- Seulement 38 % des capex des utilities mondiales entre 2021 et 2025 ont été orientés vers des actifs bas carbone.
- Le capex est devenu le principal indicateur de crédibilité d’une transition : sans financement concret, les engagements net zéro restent lettre morte.
- L’Europe est la seule région où le ratio capex vert/brun approche les standards de l’AIE.
Les entreprises investissent davantage dans le climat. Les températures continuent pourtant de grimper.
C’est le paradoxe central mis en lumière par la dernière étude de Morningstar Sustainalytics, publiée en juin 2026. En 2025, pour la première fois, les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables ont presque doublé ceux consacrés aux énergies fossiles — 2 154 milliards de dollars contre 1 148 milliards selon l’Agence internationale de l’énergie. Et pourtant, 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée.
Ce décalage entre ambition affichée et impact réel est au cœur du rapport Transition or Illusion? What Capital Flows Reveal About Net Zero Credibility. À travers l’analyse des Low Carbon Transition Ratings (LCTR), qui couvrent 11 147 entreprises, Morningstar Sustainalytics pose une question simple mais dérangeante : les entreprises investissent-elles vraiment là où elles le disent ?
2,6°C : la température qu’impliquent les trajectoires actuelles
Le LCTR mesure ce qu’on appelle l’Implied Temperature Rise (ITR) — autrement dit, le niveau de réchauffement planétaire cohérent avec les décisions d’investissement actuelles des entreprises analysées.
Le résultat est sans appel : si l’économie mondiale se décarbonait au même rythme que l’ensemble des entreprises de l’univers LCTR, la planète se réchaufferait de 2,6°C d’ici 2050. C’est très au-dessus de l’objectif de 1,5°C fixé par l’Accord de Paris, et même au-delà du seuil des 2°C.
Ce chiffre ne reflète pas un manque de communication sur le sujet. Les publications climatiques se sont multipliées avec l’adoption du TCFD, de l’ISSB et des normes IFRS S2. Les entreprises déclarent plus que jamais. Mais la déclaration ne réduit pas les émissions. L’exécution, oui.
Disclosure ≠ transition : le fossé entre les mots et les euros
Morningstar Sustainalytics a analysé les initiatives de décarbonation les plus fréquemment citées dans les rapports d’entreprises : efficacité énergétique, électrification des flottes, adoption des énergies renouvelables, substitution de matières premières. Ces engagements sont réels, mais ils partagent un défaut commun : ils sont largement indifférenciés en termes de financement et d’échelle.
Sur les 7 848 entreprises (70 % de l’univers LCTR) qui communiquent sur leur planification capex liée à la transition bas carbone, environ 1 500 seulement — soit 13 % de l’univers — disposent de plans qualitatifs solides. À peine 350 (3 %) publient des stratégies effectivement financées axées sur la réduction des émissions. Et seulement 62 entreprises — 0,5 % de l’univers — présentent des plans d’investissement véritablement robustes, avec des cibles de capex à long terme et des modalités de financement détaillées.
Le constat est brutal : le fossé entre ce que les entreprises déclarent gérer en matière d’émissions et ce qu’elles financent réellement est considérable. Et il se creuse à mesure que l’on descend au niveau de l’entreprise individuelle.
Le capex : seul vrai test de crédibilité
Pour Morningstar Sustainalytics, la question n’est pas de savoir si une entreprise a un plan de transition. La question est de savoir si ce plan est financé.
Atteindre une trajectoire cohérente avec 1,5°C nécessite des investissements dans les technologies bas carbone à hauteur d’au moins 8 400 milliards de dollars par an d’ici 2030. Les besoins annuels en financement climatique devraient atteindre 9 000 milliards de dollars dès 2030, puis dépasser 10 000 milliards entre 2031 et 2050, selon le Forum économique mondial.
Dans ce contexte, le capex devient un signal financier concret et mesurable. Il permet de distinguer les trajectoires aspirationnelles — celles qui reposent sur des engagements non financés — des trajectoires crédibles, ancrées dans des décisions d’allocation réelles.
Un plan de transition sans engagement capex, c’est planifier un voyage sans acheter le billet. On n’ira nulle part.
Utilities : un secteur en tête, mais encore trop dépendant des fossiles
Le secteur des utilities est identifié comme le plus avancé dans la transition. Il dispose de technologies matures et évolutives, et ses entreprises publient des informations capex de meilleure qualité que la plupart des autres secteurs. Mais même là, les résultats restent insuffisants. L’ITR moyen du secteur s’établit à 2,5°C, ce qui le classe comme significativement désaligné par rapport aux objectifs climatiques.
Entre 2022 et 2025, une réorientation s’est amorcée : la part du charbon dans les investissements des utilities est passée de plus de 30 % à environ 15 %, tandis que l’éolien et le solaire progressaient. Mais cette dynamique reste fragile. Les investissements dans les fossiles fluctuent d’une année sur l’autre sans tendance baissière claire. Et la croissance des investissements dans les renouvelables décélère depuis 2024.
À l’échelle mondiale, seulement 38 % du capex cumulé des utilities entre 2021 et 2025 a été orienté vers des actifs verts. Moins de quatre dollars sur dix d’investissement planifié sont allés vers la transition bas carbone.
Une fracture géographique profonde
Le rapport introduit un indicateur particulièrement éclairant : le ratio capex vert/brun, qui compare les investissements orientés vers des actifs bas carbone à ceux orientés vers des actifs fossiles.
À l’échelle mondiale, les utilities affichent un ratio de seulement 0,6:1. Concrètement, le secteur prévoit d’investir environ 1 dollar dans les fossiles pour chaque 0,6 dollar investi dans les renouvelables. L’AIE estime pourtant qu’un ratio de 2:1 est nécessaire pour l’ensemble du système énergétique mondial.
La situation varie fortement selon les régions. L’Europe affiche un ratio de 2:1 et reste la seule région à approcher les standards de l’AIE, portée par REPowerEU : 65 % du capex des utilities européennes va vers des actifs bas carbone. L’Asie-Pacifique et l’Amérique du Nord affichent respectivement 0,6:1 et 0,5:1, avec une progression des renouvelables qui ne s’accompagne pas d’un retrait significatif des fossiles. L’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine restent les régions les plus dépendantes aux fossiles, avec des ratios autour de 0,2:1.
La leçon est claire : là où les renouvelables s’ajoutent aux fossiles sans les remplacer, les réductions d’émissions restent bien en deçà de ce que les chiffres de déploiement laissent espérer.
Au-delà de 2030 : le grand angle mort
L’une des failles les plus préoccupantes identifiées par le rapport concerne l’horizon temporel des plans d’investissement. Les entreprises concentrent leurs engagements capex sur la période pré-2030, là où les politiques publiques sont établies et les technologies matures.
Au-delà de 2030, la visibilité s’effondre. Les réductions d’émissions managées ralentissent précisément là où l’accélération serait nécessaire. Et même si le rythme actuel de réduction était maintenu, les émissions ne diminueraient qu’à environ 5 % par an — insuffisant pour compenser la croissance économique et rester sur une trajectoire 1,5°C.
La transition est donc structurellement back-loadée : les efforts les plus difficiles sont implicitement reportés à après 2030, avec une dépendance croissante à une décarbonation ultérieure dont la faisabilité est de plus en plus incertaine.
Sans capex, pas de crédibilité
Le message central du rapport peut se résumer ainsi : les investisseurs ne peuvent pas évaluer sérieusement la crédibilité d’une transition sans accès à des données capex granulaires, cohérentes et prospectives.
Trop d’entreprises font état d’engagements ambitieux sans fournir la visibilité financière nécessaire pour les vérifier. C’est le même problème que celui rencontré il y a dix ans avec les données d’émissions carbone : les déclarations étaient partielles et incohérentes. Seule l’amélioration progressive des standards de reporting a permis à ces données de devenir utilisables pour la prise de décision.
La même évolution est nécessaire pour le capex. Sans données transparentes et détaillées sur l’allocation des investissements, les investisseurs sont invités à croire à une transition qu’ils ne peuvent pas vérifier. Or la croyance seule ne réduit pas les émissions.
Source : Morningstar Sustainalytics, “Transition or Illusion? What Capital Flows Reveal About Net Zero Credibility”, juin 2026.








