Climat : malgré le reflux de l’ESG, 60 % des investisseurs veulent encore augmenter leurs allocations

Crise climatique

L’ESG et les sujets sur le climat traversent une période de remise en question, mais l’investissement climatique semble mieux résister. Selon la dernière enquête mondiale de Robeco menée auprès de 300 investisseurs, 60 % prévoient d’augmenter leurs allocations aux stratégies climatiques au cours des trois prochaines années.

Plus révélateur encore, 66 % anticipent désormais un impact modéré à significatif des risques climatiques physiques sur le prix des actifs dans les cinq prochaines années. Derrière ces chiffres apparaît une transformation importante : le climat est progressivement moins abordé comme une conviction ESG que comme un véritable paramètre financier.

Pendant plusieurs années, l’investissement climatique a bénéficié d’un environnement particulièrement favorable.

Les engagements Net Zero se multipliaient, les grandes sociétés de gestion annonçaient leurs objectifs de décarbonation et les investisseurs institutionnels cherchaient à réduire l’empreinte carbone de leurs portefeuilles. En Europe, le développement de la réglementation sur la finance durable a encore accéléré ce mouvement.

Depuis, le contexte a profondément changé. L’ESG est devenu un sujet politiquement beaucoup plus sensible, particulièrement aux États Unis. Certaines coalitions climatiques ont perdu des membres, plusieurs institutions financières ont revu leur communication et les investisseurs se montrent plus prudents lorsqu’il s’agit d’afficher publiquement leurs engagements environnementaux. En Europe également, le débat s’est déplacé vers la simplification réglementaire, la compétitivité et le coût des obligations de durabilité imposées aux entreprises.

On aurait donc pu s’attendre à un reflux important de l’investissement climatique.

L’enquête publiée par Robeco raconte une histoire plus nuancée.

Parmi les 300 investisseurs interrogés à travers le monde, 60 % déclarent prévoir une augmentation de leurs allocations aux investissements climatiques au cours des trois prochaines années. Ce résultat est important parce qu’il distingue deux phénomènes souvent confondus : le recul politique de certaines initiatives ESG et l’évolution réelle des décisions d’investissement.

Les investisseurs peuvent devenir plus prudents dans leur communication sur l’ESG tout en continuant à considérer le climat comme un risque économique majeur.

C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants de cette étude.

Du climat militant au climat financier

Le vocabulaire de la finance climatique est en train de changer. Pendant longtemps, investir dans la transition pouvait être présenté comme une manière de contribuer à la lutte contre le changement climatique. Cette dimension existe toujours, mais elle n’est plus suffisante pour expliquer les décisions d’allocation des grands investisseurs.

Le climat devient progressivement un élément de l’analyse financière traditionnelle.

Un investisseur institutionnel ne se demande plus uniquement si une entreprise réduit ses émissions de CO₂. Il cherche également à comprendre comment une hausse du prix du carbone pourrait affecter ses marges, combien coûtera la transformation de ses infrastructures, si ses approvisionnements énergétiques sont sécurisés ou encore si certains de ses actifs sont vulnérables aux événements climatiques extrêmes.

La distinction est essentielle.

Lorsqu’un gestionnaire choisit une entreprise parce qu’elle possède une bonne politique environnementale, il effectue une analyse ESG. Lorsqu’il estime qu’une sécheresse, une réglementation carbone ou une hausse du coût de l’énergie peut modifier les flux de trésorerie futurs de cette entreprise, il réalise une analyse financière.

Les deux approches se rejoignent de plus en plus.

C’est précisément ce que montrent les réponses des investisseurs interrogés par Robeco. 66 % anticipent un impact modéré à significatif des risques climatiques physiques sur les prix des actifs au cours des cinq prochaines années.

Le chiffre mérite que l’on s’y arrête.

Il signifie qu’une majorité importante des investisseurs ne considère plus les conséquences financières du changement climatique comme une hypothèse située à l’horizon 2050. Elles commencent à entrer dans un horizon compatible avec les décisions d’investissement actuelles.

Cinq ans, pour les marchés financiers, c’est demain.

Quand le risque physique commence à avoir un prix

Le risque climatique peut prendre plusieurs formes. Les professionnels distinguent généralement le risque de transition et le risque physique.

Le premier correspond aux conséquences économiques de la transformation vers une économie moins carbonée. Une réglementation environnementale plus stricte, un prix du carbone plus élevé, une rupture technologique ou l’évolution des habitudes de consommation peuvent fragiliser certaines entreprises et en favoriser d’autres.

Le risque physique est différent. Il correspond aux conséquences directement liées au changement climatique : sécheresses, inondations, incendies, canicules ou événements météorologiques extrêmes.

Pour une compagnie d’assurance, cette évolution peut se traduire par une augmentation des sinistres. Aussi, pour une entreprise agroalimentaire, une sécheresse peut provoquer une hausse du prix des matières premières. Pour un industriel, une pénurie d’eau peut perturber une usine. Et pour un investisseur immobilier, une exposition croissante aux inondations ou aux températures extrêmes peut modifier les coûts d’exploitation et, à terme, la valeur du bâtiment.

La question devient alors très concrète : à partir de quel moment ce risque doit il être intégré dans le prix de l’actif ?

C’est l’un des grands défis auxquels la finance est confrontée.

Un immeuble situé dans une zone de plus en plus exposée aux inondations peut encore afficher aujourd’hui un rendement parfaitement satisfaisant. Mais si son coût d’assurance augmente, si des travaux d’adaptation deviennent nécessaires. Et si les acheteurs futurs exigent une décote pour accepter ce risque, sa valeur économique peut progressivement diminuer.

Le même raisonnement s’applique à une entreprise industrielle dépendante d’une grande quantité d’eau ou d’énergie.

Le changement climatique peut donc affecter la valeur d’un actif bien avant que celui ci ne soit directement frappé par une catastrophe.

La sécurité énergétique change également la lecture de l’investissement climatique

L’autre évolution majeure concerne l’énergie.

La transition énergétique a longtemps été principalement présentée sous l’angle de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les crises énergétiques et géopolitiques ont profondément élargi cette lecture.

Aujourd’hui, produire davantage d’électricité, moderniser les réseaux. Développer des capacités de stockage, renforcer les interconnexions ou améliorer l’efficacité énergétique répond simultanément à plusieurs objectifs.

Il s’agit de réduire les émissions, mais également de sécuriser l’approvisionnement énergétique, de limiter la dépendance aux importations et d’améliorer la résilience économique.

Cette évolution est déterminante pour les investisseurs.

Une infrastructure énergétique peut désormais être analysée à travers sa contribution climatique. Mais aussi à travers sa capacité à répondre à une demande structurellement croissante d’électricité. L’électrification des transports et de l’industrie, le développement des centres de données. Et l’essor de l’intelligence artificielle nécessitent des investissements considérables dans les capacités de production et les réseaux.

Le climat rencontre ainsi une autre priorité devenue centrale pour les États : la souveraineté.

Cette convergence contribue à expliquer pourquoi l’investissement climatique peut continuer à attirer des capitaux même dans un environnement politique moins favorable à l’ESG.

Un investisseur peut parfaitement réduire son utilisation du terme « ESG ». Tout en augmentant son exposition aux réseaux électriques, au stockage d’énergie, à l’efficacité énergétique ou à certaines infrastructures de transition.

La motivation change, mais les capitaux peuvent continuer à circuler.

La résilience devient un thème d’investissement

Un autre mot prend progressivement une importance considérable dans les stratégies d’investissement : la résilience.

Pendant longtemps, l’essentiel de la finance climatique s’est concentré sur la mitigation. C’est à dire sur les investissements permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

L’adaptation prend désormais davantage de place.

Si certaines conséquences du changement climatique sont déjà inévitables, les économies devront investir pour y faire face. Cela concerne les infrastructures hydrauliques, la gestion de l’eau. Les systèmes de refroidissement, l’agriculture, les bâtiments, les infrastructures urbaines, les réseaux électriques ou encore la prévention des catastrophes naturelles.

Cette évolution pourrait progressivement élargir considérablement l’univers de l’investissement climatique.

Une entreprise spécialisée dans la réduction des fuites d’eau, par exemple, ne produit pas nécessairement de l’énergie renouvelable. Pourtant, dans une économie confrontée à une pression croissante sur les ressources hydriques, son activité peut devenir stratégique.

Il en va de même pour certaines technologies agricoles, les infrastructures permettant de résister aux températures extrêmes ou les solutions améliorant l’efficacité énergétique des bâtiments.

Le marché climatique ne se limite donc plus aux panneaux solaires, aux éoliennes ou aux véhicules électriques.

Il englobe progressivement toutes les activités permettant à l’économie de fonctionner dans un environnement énergétique et climatique plus contraint.

Attention toutefois à ne pas confondre intention et allocation réelle

Le chiffre de 60 % doit néanmoins être interprété avec prudence.

Une enquête mesure des intentions. Elle ne mesure pas nécessairement les capitaux effectivement investis.

Entre déclarer vouloir augmenter son exposition aux investissements climatiques et effectuer réellement cette allocation, plusieurs obstacles peuvent apparaître. Les valorisations peuvent être jugées trop élevées, certains projets peuvent manquer de rentabilité. Les infrastructures peuvent rencontrer des difficultés réglementaires. Ou les investisseurs peuvent estimer que le niveau de risque n’est pas suffisamment rémunéré.

C’est particulièrement vrai pour les grands projets de transition énergétique. Les besoins de financement sont considérables. Mais leur rentabilité dépend souvent des prix de l’énergie, des taux d’intérêt. Des dispositifs publics, des autorisations administratives et de la stabilité réglementaire.

La finance climatique n’échappe donc pas aux règles fondamentales de l’investissement.

Un projet peut être indispensable à la transition et constituer malgré tout un mauvais investissement s’il est acheté trop cher ou si son modèle économique n’est pas suffisamment robuste.

Inversement, une entreprise qui n’est pas présentée comme « verte » peut constituer un investissement majeur pour la transition si elle fournit des équipements indispensables aux réseaux électriques, à l’efficacité énergétique ou à l’adaptation climatique.

Cette distinction devient d’autant plus importante que le marché entre dans une phase de maturité.

L’ESG recule peut être comme marque, beaucoup moins comme risque

C’est probablement la principale conclusion à tirer de l’enquête de Robeco.

Le terme ESG traverse une période compliquée. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les risques environnementaux disparaissent des portefeuilles.

Au contraire, ils pourraient être progressivement absorbés par l’analyse financière classique.

Un analyste crédit n’a pas besoin de qualifier son travail d’ESG pour considérer qu’une entreprise exposée à une pénurie d’eau présente un risque supplémentaire. Un investisseur immobilier n’a pas besoin d’utiliser le terme de finance durable pour intégrer le risque d’inondation dans la valeur d’un immeuble. Un gestionnaire obligataire peut analyser les investissements nécessaires à la décarbonation d’un industriel simplement parce qu’ils auront un impact sur son endettement et sa capacité de remboursement.

C’est peut être même le signe d’une évolution plus profonde.

Pendant la première phase de développement de la finance durable, l’ESG a souvent constitué une catégorie distincte de la finance traditionnelle. Des équipes spécifiques, des fonds spécifiques et des indicateurs spécifiques ont été créés.

La prochaine étape pourrait être exactement inverse.

Le climat pourrait progressivement cesser d’être une catégorie particulière parce qu’il devient une composante normale de l’analyse du risque.

Dans cette perspective, le chiffre publié par Robeco prend une autre dimension. Les 60 % d’investisseurs souhaitant augmenter leurs allocations climatiques ne traduisent pas nécessairement un retour de l’enthousiasme ESG des années précédentes. Ils peuvent signaler quelque chose de plus structurel : la reconnaissance progressive que la transition énergétique, la sécurité énergétique, l’adaptation et les risques physiques constituent désormais des variables économiques impossibles à ignorer.

Et le chiffre de 66 % est peut être encore plus révélateur. Lorsque deux investisseurs sur trois pensent que les risques climatiques physiques peuvent affecter significativement ou modérément le prix des actifs dans les cinq prochaines années, le débat n’est plus seulement environnemental.

Il devient un débat de valorisation.

L’éclairage de Bruno Boggiani, Structured | Green Finance

Pour Bruno Boggiani, l’intérêt de cette étude est justement de montrer que, derrière les débats parfois idéologiques autour de l’ESG, le climat devient avant tout une question financière : « Lorsqu’un risque climatique peut affecter la valeur d’un immeuble, la rentabilité d’une entreprise ou sa capacité à rembourser sa dette, il ne s’agit plus seulement d’écologie. Il s’agit de finance. Et si 60 % des investisseurs veulent encore augmenter leurs allocations climatiques malgré le reflux actuel de l’ESG, c’est probablement parce qu’ils commencent à faire cette distinction. »

Pour la finance durable, ce changement est majeur. Après des années consacrées à démontrer que le climat devait entrer dans les décisions financières, la question pourrait désormais être différente : non plus savoir si le climat doit être intégré dans les portefeuilles, mais déterminer combien vaut réellement ce risque.

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