Crédit Agricole Assurances rejoint Finance for Biodiversity : pourquoi la biodiversité devient progressivement un sujet financier majeur

Crédit Agricole Assurances

Pendant près de vingt ans, le climat a constitué le principal prisme à travers lequel la finance durable a analysé les risques environnementaux. Les investisseurs ont appris à mesurer les émissions carbone, à calculer l’intensité CO₂ des portefeuilles, à modéliser les risques de transition et à intégrer progressivement ces paramètres dans leurs décisions d’investissement. La biodiversité, malgré son importance économique fondamentale, est longtemps restée au second plan.

Cette situation est en train de changer rapidement.

L’annonce de l’adhésion de Crédit Agricole Assurances à la Finance for Biodiversity Foundation illustre parfaitement cette évolution. À première vue, il pourrait s’agir d’une initiative ESG supplémentaire venant enrichir la longue liste des engagements extra-financiers pris par les grandes institutions européennes. Une lecture plus attentive révèle pourtant une réalité beaucoup plus profonde. La biodiversité est progressivement en train de suivre la même trajectoire que le climat il y a quinze ans : passer d’un sujet perçu comme environnemental à un sujet pleinement financier.

Pour comprendre l’importance de cette adhésion, il faut d’abord mesurer l’évolution du contexte économique mondial. Selon le Forum Économique Mondial, plus de la moitié du PIB mondial dépend directement ou indirectement du bon fonctionnement des écosystèmes naturels. Agriculture, industrie agroalimentaire, sylviculture, pêche, production pharmaceutique, ressources minières, gestion de l’eau ou encore tourisme reposent tous sur des services rendus gratuitement par la nature. Pendant longtemps, ces services ont été considérés comme acquis. Désormais, leur dégradation devient une source croissante de risques économiques.

La raréfaction des ressources en eau, la dégradation des sols, la disparition des pollinisateurs ou encore la perte de biodiversité marine ne constituent plus seulement des préoccupations scientifiques. Ces phénomènes commencent à produire des effets mesurables sur les chaînes d’approvisionnement, les coûts de production, les rendements agricoles, les actifs immobiliers et les résultats des entreprises. Autrement dit, la destruction du capital naturel se transforme progressivement en risque financier.

C’est précisément dans cette logique qu’est née la Finance for Biodiversity Foundation. Créée en 2021 à la suite du lancement du Finance for Biodiversity Pledge un an plus tôt, cette organisation rassemble aujourd’hui plus de 200 institutions financières représentant plus de 20 000 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Son objectif n’est pas militant. Il est avant tout financier. La fondation cherche à développer les outils, les méthodologies et les standards permettant aux investisseurs d’intégrer la biodiversité dans leurs décisions d’allocation du capital, de gestion des risques et d’engagement actionnarial.

L’importance de cette initiative apparaît clairement lorsque l’on observe les institutions déjà engagées dans cette démarche. Parmi les membres figurent des gestionnaires d’actifs internationaux, des fonds de pension, des assureurs et des banques parmi les plus influents du marché européen. BNP Paribas Asset Management, ABP, Storebrand, Bpifrance ou encore Swiss Life Asset Managers participent aux travaux de la fondation. Ces acteurs ne représentent pas seulement des volumes d’actifs considérables. Ils jouent également un rôle majeur dans la définition des futurs standards de marché.

L’adhésion de Crédit Agricole Assurances n’est donc pas anodine. Premier assureur français en termes de chiffre d’affaires et acteur majeur de la gestion d’actifs à travers Amundi et ses différentes filiales, le groupe dispose d’une influence significative sur les flux de capitaux en Europe. Son arrivée au sein de la fondation témoigne d’une prise de conscience croissante : la biodiversité pourrait devenir l’un des principaux sujets de risque financier de la prochaine décennie.

Les engagements associés à cette adhésion sont d’ailleurs particulièrement structurants. Les membres de la fondation ne se contentent pas de signer une déclaration de principe. Ils s’engagent à collaborer avec les autres institutions financières, à développer des méthodologies d’analyse, à mesurer leurs impacts sur la biodiversité, à dialoguer avec les entreprises financées et à publier régulièrement leurs progrès. Cette logique rappelle fortement les premières initiatives climat qui ont progressivement conduit à l’émergence des standards actuels en matière de reporting carbone.

Pour Crédit Agricole Assurances, les implications pourraient être importantes. Jusqu’à présent, l’analyse extra-financière reposait largement sur des critères climatiques relativement bien établis. Les investisseurs savent désormais calculer l’empreinte carbone d’un portefeuille, identifier les secteurs les plus émetteurs ou encore mesurer l’exposition aux énergies fossiles. La biodiversité introduit un niveau de complexité beaucoup plus élevé. Contrairement au carbone, qui dispose d’une unité de mesure universelle, les impacts sur la nature sont multidimensionnels. Ils concernent l’eau, les sols, les forêts, les océans, les espèces animales et végétales, ainsi que les interactions entre ces différents éléments.

L’évolution la plus probable concerne donc les méthodes d’analyse des investissements. Les portefeuilles pourraient progressivement intégrer des indicateurs permettant d’évaluer la dépendance des entreprises aux ressources naturelles ou leur impact sur les écosystèmes. Une société agroalimentaire pourrait ainsi être analysée non seulement sur ses émissions de gaz à effet de serre, mais également sur sa consommation d’eau, son exposition à la déforestation ou sa dépendance aux pollinisateurs. Une entreprise minière pourrait être évaluée en fonction de ses impacts sur les habitats naturels ou de sa gestion des ressources hydriques.

Cette transformation pourrait également modifier certaines politiques d’investissement. Historiquement, les exclusions sectorielles se sont concentrées sur le charbon, le pétrole ou les activités les plus émettrices. À l’avenir, les secteurs fortement exposés à la destruction de la biodiversité pourraient faire l’objet d’une attention croissante. La déforestation, l’agriculture intensive non durable ou certaines activités extractives pourraient progressivement devenir des critères d’analyse aussi importants que les émissions carbone.

Pour les clients de Crédit Agricole Assurances, les changements seront probablement plus progressifs mais néanmoins significatifs. À court terme, l’impact restera relativement limité. Les contrats d’assurance-vie ne seront pas transformés du jour au lendemain et les portefeuilles existants conserveront leurs caractéristiques actuelles. En revanche, les futurs produits d’investissement pourraient intégrer davantage de critères liés à la biodiversité. Les fonds ISR pourraient progressivement enrichir leurs méthodologies afin de prendre en compte non seulement le climat mais également les dépendances au capital naturel.

Les entreprises clientes pourraient également ressentir les effets de cette évolution. Les groupes fortement dépendants des ressources naturelles pourraient être amenés à fournir davantage d’informations sur leur gestion de l’eau, leurs chaînes d’approvisionnement agricoles ou leurs impacts sur les écosystèmes. Cette tendance s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement réglementaire plus large, porté notamment par la CSRD, la taxonomie européenne et les travaux du TNFD, souvent présenté comme l’équivalent biodiversité de la TCFD climatique.

L’enjeu dépasse largement la seule sphère de la finance durable. Au cours des dernières années, le marché a progressivement compris que les risques climatiques étaient également des risques financiers. La biodiversité suit aujourd’hui une trajectoire comparable. Les investisseurs commencent à considérer que la dégradation du capital naturel peut affecter directement la rentabilité future des entreprises, la stabilité des chaînes d’approvisionnement et la valorisation de certains actifs.

Dans cette perspective, l’adhésion de Crédit Agricole Assurances à la Finance for Biodiversity Foundation apparaît moins comme une initiative de communication que comme un signal stratégique. Elle traduit l’émergence d’une nouvelle phase de la finance durable, dans laquelle la question ne sera plus seulement de mesurer les émissions de carbone mais d’évaluer la capacité des modèles économiques à fonctionner durablement dans un monde où les ressources naturelles deviennent progressivement plus rares et plus contraintes.

Après le carbone, la biodiversité pourrait bien devenir le prochain grand chantier de transformation de la finance européenne. Et à mesure que les méthodologies se standardisent et que les investisseurs renforcent leurs exigences, la préservation du capital naturel pourrait devenir un facteur de valorisation aussi important que la transition énergétique l’est devenue aujourd’hui.

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