
Trajectoire énergétique mondiale : la finance mondiale est déjà en train de choisir ses vainqueurs et ses perdants. Derrière les chiffres, une réalité s’impose : tous les capitaux ne financent pas la transition de la même manière, ni au même rythme. Entre obligations, fonds climat, crédits carbone et exposition aux risques physiques, les marchés dessinent une géographie très contrastée de la transition énergétique. Cette fragmentation crée à la fois des opportunités, des déséquilibres et de nouvelles zones de risque, pour les investisseurs comme pour les États et les entreprises.
Des marchés obligataires aux trajectoires énergétiques opposées
Les obligations sont devenues un miroir fidèle des choix énergétiques. Lorsqu’un portefeuille est aligné sur l’Accord de Paris, il génère aujourd’hui beaucoup plus de revenus liés aux activités bas carbone que provenant des énergies fossiles. Le rapport est sans appel : plus de deux dollars et demi issus des solutions bas carbone pour un seul dollar fossile. À l’inverse, dans certains indices obligataires des marchés émergents, ce ratio s’effondre presque à zéro.
Ce contraste illustre une finance à deux vitesses. D’un côté, des marchés qui orientent clairement les flux vers la décarbonation. De l’autre, des zones où le financement reste largement dépendant des modèles énergétiques traditionnels. Ce décalage ne traduit pas seulement des choix économiques. Il révèle aussi des différences de priorités politiques, de maturité des marchés et de capacités d’investissement dans les infrastructures de demain.
À terme, cette divergence pourrait peser lourd sur la compétitivité des économies. Les portefeuilles les plus alignés avec la transition captent déjà une part croissante de la valeur créée par les nouvelles technologies énergétiques. Les autres prennent le risque de rester enfermés dans des actifs plus exposés aux chocs réglementaires et climatiques.
Des flux de capitaux dynamiques mais de plus en plus sélectifs
Après un passage à vide, les fonds climat ont retrouvé de l’élan en 2025. Les investisseurs sont de retour. Mais ils ne reviennent pas de manière uniforme. L’allocation du capital varie fortement selon les segments de la transition. Les énergies renouvelables, les batteries, les réseaux intelligents ou encore l’efficacité énergétique n’attirent pas tous les mêmes volumes, ni les mêmes profils d’investisseurs.
La géographie joue aussi un rôle central. Certaines régions bénéficient d’un cadre politique stable et incitatif, ce qui rassure les marchés. D’autres restent pénalisées par l’incertitude réglementaire ou par des priorités économiques à court terme. Résultat : la transition se finance, mais de façon fragmentée, avec des poches de surinvestissement et d’autres de sous-financement.
Cette sélectivité croissante traduit une maturité nouvelle du marché. Les investisseurs ne cherchent plus seulement une “exposition verte”. Ils arbitrent entre technologies, modèles économiques et cadres politiques. La transition devient un terrain d’allocation stratégique, et non plus seulement un thème d’investissement.
Le marché des crédits carbone entre tension de la demande et contraintes d’offre
Le marché des crédits carbone entre dans une nouvelle phase. En 2025, les entreprises ont retiré un volume record de crédits, dépassant les 200 millions de tonnes équivalent CO₂. C’est la quatrième année consécutive de hausse, et le niveau le plus élevé observé depuis plusieurs années. La demande est bien là. Elle continue même de s’intensifier.
Pourtant, cette demande reste très concentrée sur les crédits liés à la réduction des émissions. Les solutions de suppression artificielle du carbone demeurent marginales, représentant toujours une part infime des volumes. Cela montre que le marché privilégie encore les leviers les plus accessibles, plutôt que les technologies plus coûteuses ou plus complexes.
Autre évolution majeure : les crédits carbone ne servent plus uniquement à des démarches volontaires. Ils sont de plus en plus intégrés à des logiques de conformité réglementaire. Ce glissement change la nature du marché. Il renforce la pression sur la qualité des crédits, sur leur disponibilité et sur les cadres de régulation. À court terme, ces tensions devraient peser sur les prix et sur la structuration même du marché.
Les risques climatiques physiques deviennent un risque financier à part entière
Le climat n’est plus un sujet abstrait pour les investisseurs. Les analyses site par site des actifs immobiliers et des infrastructures montrent des écarts d’exposition considérables selon la localisation. Certaines zones concentrent déjà des risques élevés, qu’il s’agisse d’inondations, de vagues de chaleur ou de stress hydrique.
Même des événements mondiaux, comme les grandes compétitions sportives, illustrent cette réalité. L’étude détaillée des sites accueillant la Coupe du monde de football 2026 met en évidence des vulnérabilités très inégales. La conclusion est claire : la localisation est désormais un facteur de risque financier à part entière.
Cette prise de conscience transforme la manière d’évaluer les actifs. La valeur ne dépend plus seulement de la rentabilité économique ou de la qualité du bâti. Elle dépend aussi de l’exposition aux chocs climatiques futurs. Pour les investisseurs, cela signifie intégrer le climat au cœur de l’analyse du risque, et non plus en périphérie.
Europe et France : un engagement réel, mais des dynamiques contrastées
Le recul relatif de l’Europe et de la France sur le marché du crédit carbone
Les entreprises européennes restent des acteurs majeurs du marché du crédit carbone, mais leur poids relatif diminue. Après un pic, leur part des retraits a reculé pour s’établir un peu en dessous de la moitié du total mondial. La tendance est encore plus marquée pour la France, dont la contribution est en baisse continue depuis plusieurs années.
En 2025, les entreprises françaises ne représentent plus qu’une fraction très limitée du marché mondial et régional. Ce décrochage interroge. Il peut refléter un moindre recours aux crédits carbone, mais aussi des stratégies climatiques différentes, ou un positionnement plus prudent vis-à-vis de cet outil.
Des trajectoires climatiques différentes entre l’Europe et les États-Unis
L’indicateur d’élévation implicite de température, l’ITR, offre un autre angle de lecture. À ce jeu-là, l’Union européenne affiche une trajectoire plus compatible avec les objectifs climatiques mondiaux que les États-Unis. L’écart reste important. Il traduit des différences structurelles dans les politiques publiques, les mix énergétiques et les stratégies industrielles.
Cet indicateur permet surtout de comparer des dynamiques, plutôt que de distribuer des bons et des mauvais points. Il montre que les choix collectifs comptent, et qu’ils se reflètent directement dans les trajectoires financières et industrielles.
L’État français plus ambitieux que ses entreprises à l’échelle globale
Un point frappe particulièrement dans le cas français. La trajectoire climatique de l’État apparaît plus ambitieuse que celle des grandes entreprises cotées, lorsqu’on raisonne à l’échelle mondiale. L’explication tient à la méthode de calcul. L’ITR souverain se base sur les émissions territoriales et les politiques nationales. L’ITR des entreprises, lui, intègre l’ensemble de la chaîne de valeur, y compris les émissions générées à l’étranger par les produits vendus.
Autrement dit, la France progresse sur son territoire. Mais ses entreprises, du fait de leurs activités internationales, restent associées à des volumes d’émissions bien plus larges. La comparaison met en lumière un décalage entre l’ambition publique et la réalité économique globale des grands groupes.
Cela ne signifie pas que les entreprises sont inactives. Une large majorité s’est fixé au moins un objectif climatique. Une part significative s’est engagée dans des trajectoires validées scientifiquement. Et plus de la moitié affichent désormais un objectif de neutralité carbone. Mais ces engagements ne suffisent pas encore à aligner pleinement leurs trajectoires avec celles des États.
Une transition financière en marche, mais encore inégalement répartie
Pris ensemble, ces constats dessinent une transition bien réelle, mais profondément hétérogène. Les marchés obligataires, les fonds, le marché du carbone et l’analyse des risques physiques montrent tous la même chose. La finance commence à intégrer le climat de manière structurelle. Mais elle le fait à des rythmes différents, selon les régions, les secteurs et les cadres politiques.
La question n’est donc plus de savoir si la transition est en cours. Elle est déjà là. L’enjeu est désormais de réduire les écarts, d’améliorer la qualité des outils, et d’aligner plus étroitement les stratégies privées avec les ambitions publiques. C’est à ce prix que la finance pourra devenir non seulement un miroir, mais aussi un véritable moteur de la décarbonation mondiale.
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