
Quand l’allégation de “crime environnemental” devient un risque ESG majeur
Le Liban accuse Israël d’avoir pulvérisé du glyphosate sur son territoire, le long de la frontière sud.
Au-delà de la charge politique, l’affaire met surtout en lumière un sujet qui intéresse directement la finance durable : la contamination environnementale en zone de conflit et ses effets en cascade sur l’agriculture, la santé publique, la valeur des terres, la stabilité sociale… et donc le risque pays, le risque de chaîne d’approvisionnement et le risque juridique.
Selon les autorités libanaises (ministères de l’Agriculture et de l’Environnement), des échantillons de sol prélevés dans la zone frontalière auraient révélé la présence de glyphosate, avec certains niveaux annoncés “20 à 30 fois supérieurs à la moyenne” locale.
Le président libanais Joseph Aoun parle d’une atteinte à la souveraineté et d’un “crime environnemental et sanitaire”. Sollicitée, l’armée israélienne n’a pas commenté dans l’immédiat.
L’alerte de la FINUL : un signal faible… devenu signal fort
Un élément clé du dossier est venu de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban).
Celle-ci indique avoir été informée d’une opération de pulvérisation d’une “substance chimique” près de la frontière, et précise que ses Casques bleus ont dû s’éloigner et s’abriter, entraînant l’annulation de plusieurs opérations.
La FINUL juge l’opération “inacceptable” et pointe le risque d’impacts sur les terres agricoles et sur le retour à long terme des civils, donc sur les moyens de subsistance.
Autrement dit : on n’est pas seulement sur un épisode médiatique, mais sur un sujet où des acteurs institutionnels évoquent des externalités durables.
Pourquoi la finance durable doit regarder ce dossier de près
1) Agriculture : perte de productivité, dépréciation d’actifs, assurance en tension
Si la fertilité des sols et la production agricole sont affectées, on parle de dégradation d’actifs réels (terres, exploitations) et d’un risque de long terme sur la sécurité alimentaire locale. Cela peut rejaillir sur :
la bancabilité de projets agricoles,
les garanties collatérales,
le coût de l’assurance (ou son retrait),
le risque de défaut des emprunteurs agricoles.
2) Risque sanitaire : passifs juridiques et réputationnels
Dès qu’un événement touche potentiellement la santé des populations, il crée un terrain propice aux litiges, aux demandes d’indemnisation, et à une pression accrue sur les autorités et les entreprises (y compris celles exposées indirectement : logistique, agro-industrie, importateurs, distributeurs).
3) Risque géopolitique + risque environnemental = “double matérialité” en accéléré
Cette affaire illustre parfaitement la double matérialité :
Impact : atteinte aux écosystèmes, aux sols, à la biodiversité, aux populations.
Financier : perturbation économique, tensions sociales, instabilité territoriale, incertitude réglementaire et contentieuse.
Dans un monde “ESG”, le risque n’est plus linéaire : il se propage.
Mise en perspective : la lecture d’Anne-Catherine Husson-Traoré.
Ce qui rend ce débat particulièrement intéressant, c’est la façon dont Anne-Catherine Husson-Traoré (Experte finance durable et risques) relie ce fait d’actualité à un sujet plus large : la place des pesticides et des substances controversées dans l’arbitrage public.
Dans son post linkedin, elle adopte une grille de lecture typique des professionnels du risque :
- compréhension scientifique de la toxicité (et donc des externalités),
- enjeu de politique publique (cadre juridique, interdictions, réintroduction),
- effet mobilisation (pétitions, opinion, calendrier électoral),
- et désormais dimension internationale (l’écho libanais).
Son expertise se voit dans la structure implicite de son raisonnement :
Identifier la substance, donc qualifier l’impact, donc évaluer l’acceptabilité, et ainsi anticiper les effets systémiques (agri, santé, société, décision publique).
C’est exactement ce que cherchent à faire les investisseurs, banques, assureurs et directions des risques quand un sujet environnemental quitte le champ “technique” pour devenir un risque stratégique.
Ce que ça change concrètement côté Green Finance (à surveiller)
Due diligence renforcée sur les zones sensibles : agriculture, eau, sols, retour des populations.
Stress tests sur les portefeuilles exposés à des régions frontalières instables (agri, infrastructures, logistique).
Exigences de traçabilité et clauses contractuelles (provenance, conformité, responsabilité).
Risque réputationnel : l’opinion publique tolère de moins en moins les zones grises sur les substances controversées, encore moins en contexte de conflit.
À ce stade, il s’agit d’accusations et d’éléments rapportés par les autorités libanaises et la FINUL, mais la conclusion est d’ores et déjà clair : quand une pollution supposée touche les sols, l’agriculture et la santé dans une zone de tension, elle devient immédiatement un risque ESG à haute intensité, avec des effets financiers potentiellement durables.
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