
Ceci est un extrait d’une interview, sélectionné par votre média Green Finance, qui donne la parole à tous, même si cela peut vous déplaire, et nous déclinons toute responsabilité sur la source et les propos de cet extrait.
Jean-Marc Jancovici est ingénieur, cofondateur du cabinet Carbone 4 et président du think tank The Shift Project. Il alerte depuis près de trente ans sur la dépendance de notre prospérité aux énergies fossiles et sur la décrue énergétique qu’il juge inéluctable. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont la bande dessinée Le Monde sans fin, réalisée avec Christophe Blain (Dargaud, 2021), livre le plus vendu en France en 2022.
Dans cette interview conduite par Olivier Berruyer pour Élucid, il tire les leçons d’un été de sidération : journée la plus chaude de l’histoire de France, canicule meurtrière, incendies records jusqu’à Fontainebleau, et un El Niño hors norme à l’horizon. Rien de tout cela n’était imprévisible, mais la France, elle, n’est pas prête. Logements, infrastructures, agriculture, forêts : nous avons tout bâti pour un climat qui n’existera bientôt plus. Du Venezuela à Ormuz, la guerre pour des ressources qui se raréfient a commencé, l’économie réelle se contracte depuis 2007 derrière un PIB devenu une pure convention, et les élites persévèrent, selon lui, dans le déni.
L’entretien est disponible en intégralité sur la chaîne d’Élucid, avec les graphiques de l’émission. Nous en restituons ci-dessous les principales lignes de force, ainsi que la réponse finale de l’invité à la question rituelle du média : qu’est-ce qui, connu de peu de personnes, mériterait d’être connu de tous ?
Un été sans surprise pour ceux qui regardaient les courbes
Le point de départ de la discussion est un constat météorologique désormais documenté. L’été 2026 a été le plus chaud mesuré en France depuis le début des relevés en 1900, avec une température moyenne sur vingt-quatre heures de 24 °C, très au-dessus du précédent record de 2003. Météo-France a comptabilisé 53 jours en vague de chaleur sur les 92 jours de la saison, répartis en trois épisodes successifs, loin devant les 33 jours de l’été 2022. La canicule de juin, précoce et d’une intensité inédite depuis 1947, a placé jusqu’à 72 départements en vigilance rouge, situation sans précédent depuis la création du dispositif en 2004. Santé publique France a recensé plus de 5 700 décès en excès sur le seul mois de juin.
Côté forêts, le bilan est du même ordre. Le massif de Fontainebleau, que personne ne rangeait jusqu’ici dans la catégorie des zones à risque, a vu partir en fumée environ 2 000 hectares, soit près de 10 % de sa surface, lors d’incendies qui ont mobilisé plus d’un millier d’intervenants et des moyens aériens inédits en Île-de-France. À l’échelle nationale, la surface brûlée a dépassé plusieurs fois la moyenne annuelle des deux dernières décennies.
C’est précisément ce caractère documenté qui nourrit l’argument central de l’invité : aucun de ces événements ne relève de l’imprévu. Les projections climatiques françaises annoncent depuis des années une augmentation de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur, une extension du risque incendie vers le nord du pays et une modification du régime des précipitations. Météo-France rappelle que, sans accélération des politiques d’atténuation à l’échelle mondiale, l’Hexagone doit se préparer à un réchauffement moyen d’environ 2,7 °C vers 2050 et de 4 °C d’ici la fin du siècle par rapport à la période préindustrielle.
La question posée n’est donc pas celle de la connaissance. Elle est celle de l’écart entre ce que nous savons et ce que nous faisons. Et cet écart, pour Jancovici, ne se comble pas par des déclarations mais par des décisions d’investissement, d’aménagement et d’organisation dont le pays n’a pas commencé à prendre la mesure.
Un pays construit pour un climat qui s’en va
L’un des fils conducteurs de l’entretien tient en une phrase : la France a été bâtie pour un climat qui est en train de disparaître.
L’argument se décline sur plusieurs terrains. Le parc de logements d’abord. L’essentiel du bâti français a été conçu pour affronter le froid, pas la chaleur. L’isolation, les systèmes de chauffage, l’orientation des bâtiments, l’absence quasi générale de protections solaires extérieures dans le logement collectif : tout l’héritage technique répond à un problème hivernal. Les épisodes de nuits tropicales, où la température ne redescend plus sous les 20 °C, transforment ce patrimoine en piège thermique, en particulier dans les zones denses où l’îlot de chaleur urbain ajoute plusieurs degrés. L’été 2026 a vu des nuits chaudes concerner environ les trois quarts du territoire.
La réponse spontanée du marché — la climatisation individuelle — pose un problème de cohérence bien identifié : elle consomme de l’électricité aux heures de pointe estivale, rejette de la chaleur dans la rue, et accroît donc le phénomène qu’elle prétend traiter. Elle protège ceux qui peuvent l’acheter, ce qui en fait aussi une question sociale.
Les infrastructures ensuite. Réseaux ferroviaires dont les rails se déforment, chaussées qui fluent, ponts dilatés, réseaux électriques dont la capacité de transport diminue avec la chaleur, centrales thermiques et nucléaires dont le refroidissement dépend de la température et du débit des cours d’eau. Chacun de ces systèmes a été dimensionné avec des hypothèses climatiques qui ne sont plus valables, et leur durée de vie se compte en décennies. Un pont construit aujourd’hui servira dans un climat radicalement différent de celui de ses plans.
L’agriculture enfin, et c’est probablement le point le plus sensible. Les rendements céréaliers français stagnent depuis le milieu des années 1990, après plusieurs décennies de progression continue. La combinaison de printemps plus secs, de vagues de chaleur pendant la période de remplissage des grains et d’une pluviométrie déficitaire — l’été 2026 a été le deuxième été le moins pluvieux depuis le début des mesures, avec un déficit proche de 40 % — attaque directement la productivité. Or c’est le socle de la sécurité alimentaire d’un pays qui se croit exportateur par nature.
Les forêts complètent le tableau. Le puits de carbone forestier français s’est fortement dégradé au cours de la dernière décennie, sous l’effet combiné de la mortalité des arbres, du ralentissement de la croissance et de l’augmentation des prélèvements. Une forêt qui absorbe moins de carbone, et qui brûle davantage, cesse d’être une solution pour devenir un problème supplémentaire dans la comptabilité nationale des émissions. Les incendies de l’été ont relâché plusieurs millions de tonnes de CO₂ dans l’atmosphère.
Le raisonnement d’ensemble est celui d’un ingénieur : un système dimensionné pour des conditions qui ne se reproduiront plus ne tombe pas en panne d’un coup. Il se dégrade par défaillances successives, chacune imputée à la malchance, jusqu’à ce que l’accumulation devienne le nouveau régime normal.
La ressource devient un objet de conflit
Le deuxième volet de l’entretien déplace le regard du climat vers les ressources, et du national vers le géopolitique. Du Venezuela au détroit d’Ormuz, les tensions autour des approvisionnements énergétiques ne sont pas lues comme des accidents diplomatiques mais comme la manifestation d’une contrainte physique.
La thèse que Jancovici défend depuis longtemps est la suivante : les hydrocarbures les plus faciles à extraire ont été extraits en premier. Ce qui reste demande davantage d’énergie, de capital et de technologie pour un rendement moindre. La production conventionnelle de pétrole a atteint son maximum au milieu des années 2000, et la croissance ultérieure de l’offre mondiale a largement reposé sur des ressources non conventionnelles, plus coûteuses et au déclin plus rapide. Dans ce cadre, l’énergie cesse d’être une commodité abondante dont le prix fluctue pour devenir un enjeu de puissance.
La conséquence pour l’Europe est simple et désagréable : le continent importe l’essentiel de son énergie primaire. Il n’est donc pas acteur du partage, il en est le client, et un client sans alternative n’a pas de pouvoir de négociation. Les épisodes de 2022 ont fourni une démonstration grandeur réelle de ce que signifie une dépendance structurelle : une variation de flux à l’autre bout de la chaîne se traduit en quelques semaines par une crise industrielle et budgétaire intérieure.
Ce raisonnement s’étend aux métaux. Cuivre, lithium, nickel, terres rares, silicium métallurgique : la transition énergétique déplace la dépendance des hydrocarbures vers des matières dont l’extraction et surtout le raffinage sont très concentrés géographiquement. Remplacer une dépendance par une autre n’est pas la même chose que devenir autonome.
Le PIB, cette convention
Le passage le plus contre-intuitif de l’entretien concerne la mesure de la richesse. La thèse : l’économie réelle, entendue comme le volume de biens et de services physiquement produits et consommés, se contracte en Europe depuis la fin des années 2000, alors que le PIB continue d’afficher une croissance.
L’argument repose sur la distinction entre grandeurs physiques et grandeurs monétaires. La consommation d’énergie par habitant en France a atteint son maximum vers 2005-2007 et décroît depuis. La production industrielle n’a jamais retrouvé son niveau d’avant 2008. La consommation de matières par habitant recule également. Or le PIB, construit comme une somme de valeurs ajoutées monétaires, peut progresser alors que les flux physiques diminuent : par substitution de services aux biens, par renchérissement de prestations existantes, par intégration d’activités nouvelles dans le périmètre marchand, par des choix conventionnels sur la mesure des services non marchands ou de l’inflation qualitative.
Le PIB n’est donc pas un mensonge, mais une convention comptable qui répond à une question — quel est le volume monétaire des transactions ? — et pas à celle qui nous intéresse, à savoir : de combien de ressources physiques disposons-nous, et notre système productif est-il en expansion ou en contraction ? Un indicateur qui monte pendant que les flux physiques baissent est un indicateur qui a cessé de mesurer ce que ses utilisateurs croient qu’il mesure.
La portée politique de cette observation est considérable. Toutes nos institutions — équilibre des retraites, soutenabilité de la dette, contrats sociaux, prévisions budgétaires — sont calibrées sur l’hypothèse d’une croissance qui reprend. Si la contraction physique est le régime de fond, alors ces engagements sont pris sur une ressource qui n’arrivera pas, et l’ajustement se fera de manière désordonnée plutôt que par la délibération.
Le charbon caché dans nos importations
C’est en réponse à la question rituelle du média — qu’est-ce qui, connu de peu de personnes, mériterait d’être connu de tous ? — que l’invité livre son point le plus frappant, et il choisit de rester dans son domaine.
Sa réponse : « la dépendance au charbon du mode de vie des Français a considérablement augmenté » au cours des vingt dernières années. Beaucoup, dit-il, s’étonneront, puisqu’il n’existe plus une seule mine de charbon en activité en France. Le paradoxe se résout dès qu’on cesse de raisonner sur le territoire pour raisonner sur la consommation : ce qui a augmenté, c’est la dépendance française aux importations de biens manufacturés venant de pays asiatiques, et de Chine en particulier. Or ces biens sont fabriqués dans des systèmes électriques et industriels où le charbon occupe une place majeure. Le mode de vie français est donc aujourd’hui plus dépendant du charbon qu’il ne l’était il y a vingt ans, alors même que le charbon a disparu du paysage national.
L’observation est techniquement solide et elle a des conséquences directes sur la façon de lire les bilans carbone. Deux comptabilités coexistent. L’inventaire territorial recense les émissions produites sur le sol national : c’est l’indicateur des engagements internationaux, et il baisse en France depuis les années 1990. L’empreinte carbone recense les émissions associées à la consommation finale des résidents, importations incluses et exportations déduites : elle est nettement supérieure à l’inventaire territorial, et sa trajectoire est beaucoup plus plate.
L’écart entre les deux courbes, c’est la désindustrialisation. Fermer une usine en France et importer le même produit fait baisser l’inventaire territorial sans rien changer aux émissions mondiales — et peut même les augmenter, si le pays producteur dispose d’un mix électrique plus carboné et si le transport s’ajoute au bilan. Autrement dit, une part de la décarbonation affichée relève d’un transfert comptable plutôt que d’une réduction réelle.
Cette lecture a trois implications qu’on sous-estime largement.
La première est diplomatique. Un pays qui affiche de bons résultats territoriaux tout en délocalisant son industrie se trouve en position inconfortable pour demander des efforts à ses fournisseurs. La négociation internationale sur le climat ne peut pas durablement ignorer cette asymétrie, et c’est l’une des raisons d’être du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.
La deuxième est industrielle. Si l’empreinte compte plus que l’inventaire, alors relocaliser une production dans un pays à électricité peu carbonée devient un acte de politique climatique, et non seulement de politique économique. L’argument est rarement présenté sous cet angle dans le débat français.
La troisième est financière, et elle intéresse directement les investisseurs. Une entreprise qui externalise ses étapes les plus intensives en énergie améliore ses scopes 1 et 2 sans avoir réduit l’empreinte réelle du produit vendu. Le scope 3 est censé capter cet effet, mais il reste l’indicateur le moins fiable, le plus dépendant d’estimations et de facteurs d’émission moyens, et le plus difficile à auditer. Une trajectoire de décarbonation qui repose sur un scope 3 mal maîtrisé peut ainsi refléter un changement de périmètre plutôt qu’un changement de réalité.
Déni des élites et attente d’un leadership « enthousiasmant mais réaliste »
La dernière partie de l’entretien porte sur les conditions d’un changement de cap, et elle est plus nuancée que le reste.
L’invité insiste d’abord sur le temps long de la compréhension. Cette lecture du monde, explique-t-il, ne lui est pas venue en vingt-quatre heures, et s’en dégager demande un effort — façon de dire que le reproche de déni ne doit pas se transformer en procès moral. Il concède que les mentalités bougent, et prend pour exemple des déclarations de dirigeants économiques qu’on n’aurait pas entendues il y a dix ans, comme celle d’un patron de la distribution se disant prêt à payer davantage d’impôts si l’usage en est utile à la population. Le signal reste faible, mais il n’est pas nul.
Ce qu’il dit attendre, c’est une figure politique capable de tenir ensemble deux qualités rarement compatibles : l’enthousiasme et le réalisme. Il n’emploie pas le mot visionnaire sans hésiter, mais décrit la combinaison comme une quadrature du cercle. Un discours réaliste sur les contraintes physiques est généralement perçu comme dépressif ; un discours enthousiasmant repose généralement sur la promesse d’une abondance retrouvée. Réunir les deux suppose de proposer un projet désirable qui ne s’appuie pas sur un déni des limites.
Et il ajoute une précision qui a son importance : une telle figure ne se décrète pas. Elle émerge de processus sociaux qui la rendent possible — débat, éducation, reconnaissance mutuelle des diagnostics. Autrement dit, l’attente d’un dirigeant providentiel est une impasse si la société elle-même n’a pas fait le chemin. Le travail préalable est collectif, pas électoral.
Ce que la finance durable peut en retenir
Quatre points de cet entretien méritent l’attention des investisseurs institutionnels, des assureurs et des gérants, indépendamment de l’adhésion qu’on accorde ou non à l’ensemble du raisonnement.
Le risque physique est un risque d’actif, pas un sujet de rapport annuel. Un bâti inadapté à la chaleur, une infrastructure dimensionnée sur des hypothèses obsolètes, une exploitation agricole exposée à la sécheresse : autant de postes de valorisation. Un été comme 2026 ne fait pas baisser un PIB de façon visible, mais il déplace des coûts d’assurance, des durées de vie d’équipement, des primes de risque immobilières et des besoins de capex non anticipés. L’extension du risque incendie vers le nord du pays est l’illustration la plus nette : des actifs considérés comme hors zone y sont entrés sans que les modèles aient bougé.
Le périmètre de mesure détermine la conclusion. L’écart entre inventaire territorial et empreinte de consommation se retrouve, à l’échelle d’une entreprise, dans l’écart entre les scopes 1 et 2 et le scope 3. Une trajectoire crédible se juge sur le périmètre le plus large et sur la capacité à en documenter la construction, pas sur l’indicateur le plus flatteur.
Une décarbonation par délocalisation n’est pas une décarbonation. C’est vrai d’un pays, c’est vrai d’un portefeuille. Sortir un secteur intensif d’une allocation fait baisser l’empreinte du portefeuille sans rien changer aux émissions mondiales, si l’actif est simplement repris par un détenteur moins regardant. C’est tout le débat entre désinvestissement et engagement actionnarial, et il rejoint ici un raisonnement de physicien.
La contrainte énergétique est un facteur macro, pas un thème sectoriel. Si la disponibilité énergétique et matérielle devient le facteur limitant, alors elle traverse toutes les classes d’actifs et ne se traite pas par une poche thématique. C’est la partie la plus discutée du raisonnement de Jancovici, y compris chez les économistes qui partagent son diagnostic climatique, et elle mérite d’être examinée sur ses mérites plutôt qu’acceptée ou rejetée en bloc.
À retenir
L’entretien articule un diagnostic physique et une critique des instruments de mesure. Le diagnostic physique — un pays équipé pour un climat révolu, une exposition croissante aux tensions sur les ressources, une biosphère qui absorbe moins — s’appuie sur des données publiques largement concordantes. La critique des instruments — un PIB qui monte pendant que les flux physiques baissent, un inventaire carbone territorial qui s’améliore pendant que l’empreinte stagne — est plus dérangeante, parce qu’elle met en cause les chiffres sur lesquels reposent les décisions.
Le point final, celui de la dépendance croissante au charbon d’un pays qui n’en extrait plus, résume assez bien l’ensemble. Il ne s’agit pas d’une révélation cachée, mais d’une conséquence arithmétique que nos indicateurs ne font pas apparaître. Et c’est peut-être là que le propos rejoint le plus directement les préoccupations de la finance durable : le principal risque n’est pas d’ignorer une donnée, mais de regarder la bonne donnée dans le mauvais périmètre.
Cet article restitue les principales lignes de force d’un entretien dont nous ne publions pas le verbatim intégral. Les propos rapportés engagent leur auteur. L’interview complète, avec l’ensemble des graphiques présentés, est disponible sur le média Élucid. Présentateur : Olivier Berruyer. Production : Carla Costantini. Montage : Xavier de Capèle.
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