
Dieu proposait le pardon gratuitement. La Silicon Valley préfère le prélèvement mensuel.
Il fut un temps où les sept péchés capitaux conduisaient tout droit en enfer. Aujourd’hui, ils conduisent sur l’App Store.
L’envie, la gourmandise, la paresse, l’orgueil, l’avarice, la luxure et la colère : les sept péchés capitaux n’ont pas disparu. Ils ont simplement changé de modèle économique.
Mieux encore : ils sont devenus des produits technologiques, des applications mobiles, des abonnements Premium et des sources de revenus récurrents. Les vices d’hier sont les business models d’aujourd’hui.
Autrefois, on résistait à la tentation. Aujourd’hui, on reçoit une notification pour nous rappeler qu’elle est disponible.
Et si les géants de la technologie avaient réussi ce qu’aucune religion n’avait imaginé : industrialiser les sept péchés capitaux, les rendre accessibles 24 heures sur 24 et, surtout, les monétiser ?
Green Finance s’est livré à un exercice aussi provocateur que révélateur : identifier, derrière les applications les plus populaires de notre époque, les sept grands travers de la nature humaine.
Sept péchés. Trente-six technologies. Des milliards d’utilisateurs. Et une question : sommes-nous encore les clients de ces plateformes, ou sommes-nous devenus leurs produits ?
1. L’envie : le bonheur des autres, votre malheur
L’envie est ce sentiment qui nous pousse à désirer ce que possèdent les autres : leur beauté, leur richesse, leur statut social, leur réussite ou leur bonheur.
Mais l’envie possède une subtilité redoutable : elle ne consiste pas simplement à vouloir quelque chose. Elle consiste parfois à souffrir de voir quelqu’un d’autre le posséder.
Hier, on enviait la voiture du voisin. Aujourd’hui, on envie la villa d’un inconnu à Bali, les abdominaux d’un influenceur à Dubaï ou la promotion professionnelle d’un ancien camarade de classe.
Les réseaux sociaux ont accompli un véritable exploit : transformer la comparaison sociale en activité quotidienne, mondiale et potentiellement infinie.
Et puisque chacun n’expose généralement que ses plus belles vacances, ses plus beaux repas, ses plus belles réussites et ses meilleurs profils, nous comparons notre vie entière aux meilleurs instants soigneusement sélectionnés de millions d’autres personnes.
Les cinq technologies de l’envie :
Instagram : L’envie de vies parfaites, de voyages luxueux et de corps idéalisés.
Pinterest : L’envie de maisons somptueuses, de décoration irréprochable et de mariages féeriques.
TikTok : L’envie de beauté, de jeunesse, de célébrité et de succès instantané.
LinkedIn Premium : L’envie de carrières exceptionnelles, de promotions et de réussites professionnelles.
Snapchat+ : L’envie de popularité, de reconnaissance et d’appartenance sociale.
« Avant, l’herbe était plus verte chez le voisin. Aujourd’hui, elle est retouchée par intelligence artificielle. »
2. La gourmandise : le péché livré à domicile
La gourmandise, au sens des péchés capitaux, ne désigne pas simplement le plaisir de manger. Elle représente l’excès, la consommation démesurée et l’incapacité à maîtriser ses appétits.
Sa véritable subtilité réside dans cette recherche permanente de satisfaction immédiate : vouloir davantage, même lorsque le besoin a disparu.
Et les technologies de livraison ont rendu la tentation extraordinairement confortable.
Pourquoi préparer un repas lorsque des centaines de restaurants sont accessibles depuis son canapé ? Pourquoi attendre demain lorsqu’on peut commander immédiatement ? Pourquoi résister à un dessert lorsqu’une promotion apparaît précisément au moment où l’on hésite ?
La gourmandise numérique ne connaît ni frontières, ni horaires, ni véritable satiété.
Les cinq technologies de la gourmandise :
Uber Eats : La tentation alimentaire disponible en quelques clics.
Deliveroo : Les plaisirs culinaires livrés directement à domicile.
Just Eat : La multiplication des choix et des occasions de commander.
McDonald’s App : Les promotions, les récompenses et la fidélisation de l’appétit.
Carrefour Livraison : Le panier virtuel qui permet d’accumuler sans même parcourir les rayons.
« Jésus multipliait les pains gratuitement. Uber Eats multiplie les frais de livraison. »
3. La paresse : l’humanité en mode automatique
La paresse n’est pas seulement le refus de travailler. Dans la tradition des péchés capitaux, elle renvoie aussi à l’acédie : une forme de renoncement à l’effort, à l’engagement et à l’accomplissement de ses responsabilités.
Sa version contemporaine est particulièrement sophistiquée.
Nous avons inventé des machines pour éviter les tâches pénibles, des algorithmes pour choisir nos divertissements et des intelligences artificielles pour produire nos textes, nos images et parfois même nos raisonnements.
Le progrès technique libère incontestablement du temps. Mais une question demeure : que faisons-nous réellement du temps ainsi économisé ?
Nous regardons une série supplémentaire, nous faisons défiler quelques dizaines de vidéos ou nous demandons à une intelligence artificielle de résumer le livre que nous n’avons pas eu le courage de lire.
Le danger n’est pas que la machine travaille à notre place. C’est que nous finissions par ne plus savoir pourquoi nous devrions travailler, réfléchir ou apprendre.
Les cinq technologies de la paresse :
Netflix : Le prochain épisode commence avant même que nous ayons décidé de le regarder.
Disney+ : Des heures de divertissement accessibles sans quitter son canapé.
ChatGPT : La possibilité de déléguer jusqu’à l’effort intellectuel.
Amazon Alexa : Commander son environnement sans bouger.
Roomba : Le ménage confié à une machine autonome.
« Dieu créa le monde en six jours et se reposa le septième. L’humanité moderne voudrait directement commencer par le dimanche. »
4. L’orgueil : moi, moi-même et mon abonnement Premium
L’orgueil est la conviction excessive de sa propre valeur, accompagnée d’un besoin de supériorité, d’admiration ou de reconnaissance.
Il ne faut pas le confondre avec la confiance en soi, parfaitement légitime. L’orgueil commence lorsque la reconnaissance des autres devient une nécessité et que l’apparence de la réussite importe davantage que la réussite elle-même.
Dans l’univers numérique, l’orgueil possède désormais ses indicateurs de performance : nombre d’abonnés, vues, mentions « J’aime », badges, certifications, classements et statistiques d’engagement.
On ne cherche plus simplement à réussir. On veut que le monde entier sache que l’on a réussi.
Et certaines plateformes permettent même de payer pour rendre cette réussite plus visible.
Les cinq technologies de l’orgueil :
LinkedIn Premium : Mettre en scène son expertise, son influence et son ascension professionnelle.
X Premium : Afficher un badge et accéder à des fonctionnalités de visibilité.
Meta Verified : Obtenir une certification payante de son identité numérique.
Raya : Cultiver l’exclusivité et le prestige social.
Strava Premium : Comparer ses performances sportives et afficher ses exploits.
« Narcisse admirait son reflet dans l’eau. Aujourd’hui, il aurait un compte Premium, un community manager et 200 000 abonnés. »
5. L’avarice : toujours plus, jamais assez
L’avarice représente l’attachement excessif à l’argent, aux biens matériels et à l’accumulation des richesses.
Mais elle possède une dimension plus subtile : la peur de perdre ce que l’on possède et l’incapacité à considérer qu’on en possède suffisamment.
Dans l’économie numérique, les marchés financiers, les cryptomonnaies et les applications d’investissement rendent le patrimoine consultable presque à chaque instant.
L’investissement rationnel, l’épargne et la création de richesse ne constituent évidemment pas des péchés. En revanche, l’obsession permanente du rendement, la spéculation compulsive et la quête infinie d’enrichissement peuvent transformer un outil financier en instrument d’asservissement psychologique.
Le portefeuille augmente ? On veut davantage.
Le portefeuille baisse ? On veut immédiatement récupérer ses pertes.
Le portefeuille stagne ? On regarde celui du voisin.
Les cinq technologies de l’avarice :
TradingView : Surveiller les cours, les graphiques et les opportunités de marché en permanence.
Bloomberg Terminal : Disposer d’un arsenal d’informations pour ne manquer aucune opportunité financière.
eToro : Multiplier les stratégies d’investissement et observer les performances d’autres investisseurs.
Coinbase : Accumuler des cryptoactifs dans l’espoir d’une valorisation spectaculaire.
Revolut : Centraliser, surveiller et optimiser ses finances au quotidien.
« Jésus chassait les marchands du Temple. Aujourd’hui, ils auraient probablement racheté le Temple avec un LBO. »
6. La luxure : le désir en illimité
La luxure désigne la recherche excessive et désordonnée du plaisir charnel.
Elle ne doit pas être confondue avec l’amour, la sexualité ou le désir, qui constituent des dimensions naturelles de l’existence humaine.
Sa particularité réside dans la perte de mesure : lorsque l’autre devient un objet de consommation, lorsque la nouveauté remplace l’attachement et lorsque le désir lui-même devient plus important que sa satisfaction.
Les applications de rencontre ont profondément transformé la manière dont les individus découvrent de nouveaux partenaires.
Des milliers de profils peuvent désormais défiler sous nos yeux. Chaque rencontre potentielle peut être comparée à la suivante. Chaque conversation peut être abandonnée pour une nouvelle promesse.
Et certaines fonctionnalités payantes permettent d’accélérer ou de multiplier les occasions de rencontre.
Le paradoxe est saisissant : jamais les possibilités de rencontrer quelqu’un n’ont semblé aussi nombreuses, et pourtant la multiplication des possibilités ne garantit ni l’intimité, ni la satisfaction, ni l’amour.
Les cinq technologies de la luxure :
Tinder Gold : Multiplier les possibilités de séduction et les rencontres potentielles.
Bumble Premium : Accéder à des fonctionnalités supplémentaires pour rencontrer davantage de profils.
Grindr XTRA : Étendre les possibilités de rencontres.
OnlyFans : Transformer l’attirance, le fantasme et l’intimité en contenus monétisés.
Feeld Majestic : Explorer des formes de rencontres et de désirs moins conventionnelles.
« Adam et Ève n’avaient qu’une pomme interdite. Aujourd’hui, ils auraient un catalogue illimité et un essai gratuit de sept jours. »
7. La colère : l’indignation est devenue un business model
La colère est une réaction émotionnelle naturelle face à l’injustice, à la contradiction ou à la menace.
Elle devient un péché capital lorsqu’elle se transforme en hostilité disproportionnée, en ressentiment durable, en agressivité ou en volonté de nuire.
Mais la colère possède une particularité que les plateformes numériques ont parfaitement comprise : elle capte l’attention, suscite des réactions et encourage la confrontation.
Une publication consensuelle peut passer inaperçue. Une déclaration provocatrice peut déclencher des milliers de commentaires, de partages et de réponses.
Les algorithmes de recommandation ne recherchent pas nécessairement la vérité ou la nuance. Ils cherchent notamment à prédire ce qui retiendra notre attention.
Or, l’indignation constitue un puissant moteur d’engagement.
Les débats se radicalisent, les positions se caricaturent et les utilisateurs finissent parfois par ne plus rechercher l’information, mais la confirmation de leur propre colère.
Les six technologies de la colère :
X Premium : La polémique permanente, les affrontements idéologiques et les débats sans fin.
Reddit Premium : Les confrontations communautaires et les guerres d’opinions.
YouTube Premium : Les vidéos de clash, les controverses et les indignations successives.
Twitch : Les rivalités entre communautés et les affrontements diffusés en direct.
Facebook : Les disputes interminables dans les commentaires, des sujets politiques aux conflits de voisinage.
Green Finance : Le média qui ose dénoncer les travers du système, provoquer les débats et, manifestement, ajouter sa propre contribution à la colère collective.
« Les prophètes annonçaient l’Apocalypse. Aujourd’hui, Green Finance la publie en exclusivité, avec un titre racoleur et une newsletter gratuite. »
Le huitième péché capital : le renouvellement automatique
Il y a quelque chose de fascinant dans cette transformation.
Pendant des siècles, les religions ont tenté d’enseigner aux hommes à maîtriser leurs passions, à résister aux excès et à dépasser leurs faiblesses.
L’économie numérique a parfois choisi une approche radicalement différente : identifier ces mêmes faiblesses, concevoir des services capables de les solliciter et développer des modèles économiques qui en tirent des revenus récurrents.
L’envie devient de l’audience.
La gourmandise devient de la livraison.
La paresse devient de l’automatisation.
L’orgueil devient de la visibilité.
L’avarice devient du trading.
La luxure devient de l’abonnement.
La colère devient de l’engagement.
Et tout cela devient du chiffre d’affaires.
Naturellement, les technologies citées ne sont pas intrinsèquement mauvaises. Elles répondent à des besoins réels, offrent des services utiles et peuvent contribuer au progrès économique et social. La satire vise les excès, les mécanismes de captation de l’attention et les comportements qu’ils peuvent encourager.
Car le véritable génie économique ne consiste peut-être plus à satisfaire un besoin, mais à entretenir un désir qui ne sera jamais complètement satisfait.
Et si le huitième péché capital était finalement celui des plateformes elles-mêmes : transformer chaque faiblesse humaine en revenu récurrent ?
La finance connaît bien la valeur des cash-flows prévisibles. La technologie aussi.
Reste une question, plus philosophique qu’économique : quelle valeur créons-nous réellement lorsque notre croissance dépend de l’incapacité de nos utilisateurs à décrocher ?
« Le diable n’a plus besoin d’acheter votre âme. Il lui suffit d’obtenir vos coordonnées bancaires. »
Green Finance, le média qui n’a pas encore trouvé comment monétiser les sept péchés capitaux. Mais qui y réfléchit sérieusement.








