
Dans une étude publiée en octobre 2026, la Direction générale du Trésor chiffre les investissements nécessaires à la décarbonation de l’économie française. Entre dépendance énergétique, finances publiques sous tension et urgence climatique, les conclusions posent une question majeure à l’approche de l’élection présidentielle de 2027 : la France aura-t-elle les moyens de ses ambitions ?
La France devra approximativement doubler ses investissements bas carbone d’ici 2030, tout en réduisant d’au moins un tiers ses investissements carbonés. C’est l’un des principaux enseignements d’une étude de la Direction générale du Trésor publiée en octobre 2026. Au-delà de l’enjeu environnemental, le document met en lumière une transformation économique majeure qui devra être conduite au cours du prochain quinquennat. Les candidats à l’élection présidentielle de 2027 auront ainsi à se positionner sur une question centrale : comment financer la transition sans compromettre la compétitivité des entreprises, le pouvoir d’achat des ménages et l’équilibre des finances publiques ?
Un rapport officiel qui dépasse largement la question climatique
Publié en octobre 2026, le numéro 409 de la collection Trésor-Éco s’intitule « La décarbonation de l’économie française : quels bénéfices et comment la financer ? ».
Cette étude de douze pages a été réalisée par Floriane Jouy Gelin, Jean-Baptiste Laval et Loman Sezestre, économistes de la Direction générale du Trésor, rattachée au ministère de l’Économie et des Finances.
Il ne s’agit ni d’un rapport d’association environnementale ni d’un document de campagne électorale.
C’est une analyse économique produite par une administration centrale de l’État, qui examine les conséquences financières de la transition climatique et les instruments susceptibles de faciliter son financement.
Le document précise néanmoins qu’il a été élaboré sous la responsabilité de la Direction générale du Trésor et ne reflète pas nécessairement la position du ministère.
Son intérêt réside dans son approche : la décarbonation n’est pas présentée uniquement comme un objectif écologique, mais comme une transformation des investissements, des modèles économiques et de la souveraineté nationale.
Une analyse qui mérite une attention particulière à quelques mois de l’élection présidentielle française.
La France a réduit ses émissions de 33 %, mais le rythme reste insuffisant
Premier constat : la France a déjà accompli une partie du chemin.
Entre 1990 et 2024, les émissions territoriales françaises de gaz à effet de serre ont diminué de 33 %.
Cette réduction est particulièrement marquée dans la production d’énergie et l’industrie.
Les émissions du secteur énergétique ont reculé de 60 % sur la période, tandis que celles de l’industrie ont diminué de 56 %.
En 2025, près de 95 % de l’électricité produite en France était d’origine bas carbone, grâce notamment au nucléaire et aux énergies renouvelables.
Mais les résultats restent très inégaux selon les secteurs.
Les transports, qui représentent plus du tiers des émissions nationales en 2024, constituent un point de faiblesse majeur. Leurs émissions ont retrouvé approximativement leur niveau de 1990.
L’agriculture progresse également moins rapidement, tandis que la capacité des puits naturels de carbone, notamment les forêts, s’est fortement dégradée.
Surtout, les objectifs futurs nécessitent une accélération importante.
La troisième Stratégie nationale bas carbone prévoit une réduction de 50 % des émissions territoriales d’ici 2030 par rapport à 1990.
Pour atteindre cette cible, les émissions devront diminuer d’environ 5 % par an sur la période 2026 à 2030, contre une baisse moyenne proche de 2,5 % sur 2024 et 2025.
Autrement dit, le rythme de décarbonation devra approximativement doubler.
La France a déjà réduit ses émissions, mais l’effort restant doit être réalisé beaucoup plus rapidement.
102 milliards d’euros d’investissements verts : un montant qu’il faudra doubler
C’est probablement le chiffre le plus important du rapport.
En 2024, les investissements bas carbone en France représentaient environ 102 milliards d’euros.
Ces capitaux financent notamment les infrastructures énergétiques, les transports décarbonés, la rénovation des bâtiments et la transformation de certains équipements industriels.
La Direction générale du Trésor estime qu’ils devront approximativement doubler d’ici 2030 pour répondre aux objectifs climatiques.
Dans le même temps, les investissements carbonés, estimés à 107 milliards d’euros en 2024 dans le périmètre analysé, devront diminuer d’au moins un tiers.
Il ne s’agit donc pas simplement de trouver de nouveaux financements.
Il faudra également réorienter les capitaux actuellement consacrés à des équipements et infrastructures utilisant les énergies fossiles.
Le rapport identifie 81,5 milliards d’euros d’investissements bas carbone supplémentaires par an à mobiliser à l’horizon 2030, à prix constants de 2024.
Sur ce montant, 68 milliards d’euros correspondent à des investissements portés par les acteurs privés et 13,5 milliards par le secteur public.
Cette distinction est essentielle : les investissements réalisés par le secteur privé ne sont pas nécessairement financés exclusivement par des fonds privés. Des aides et garanties publiques peuvent également intervenir.
Le défi est donc simultanément industriel, bancaire, budgétaire et politique.
La question n’est plus uniquement de savoir combien coûtera la transition, mais qui investira, qui financera, qui supportera les risques et qui bénéficiera des économies futures.
L’inaction climatique pourrait également coûter très cher à la France
Le rapport souligne une dimension souvent absente du débat public : ne pas investir dans la transition peut également générer des coûts économiques considérables.
Les événements climatiques affectent déjà la production agricole, les infrastructures, la santé publique et la productivité du travail.
L’étude indique notamment que les épisodes caniculaires de l’été 2026 devraient coûter au moins 0,1 point de croissance annuelle à l’économie française.
La sécheresse de 2022 aurait représenté un coût socioéconomique d’au moins 5,6 milliards d’euros.
À plus long terme, les projections deviennent particulièrement préoccupantes.
En reprenant un scénario du Network for Greening the Financial System, la Direction générale du Trésor indique qu’en l’absence de mesures supplémentaires de décarbonation, le changement climatique pourrait réduire le niveau d’activité économique française d’environ 8,5 points de PIB en 2050, par rapport à un scénario théorique sans changement climatique ni transition.
Il ne s’agit pas d’une prévision certaine, mais d’un résultat de modélisation dépendant des hypothèses retenues.
L’enseignement reste néanmoins majeur.
Les dépenses de transition doivent être comparées aux coûts des dommages climatiques évités, et non considérées uniquement comme des charges supplémentaires.
La souveraineté énergétique, un argument économique déterminant
Le document met également en évidence le rôle stratégique de la décarbonation dans la réduction de la dépendance française aux importations d’énergies fossiles.
En 2022, au plus fort de la crise énergétique, la facture énergétique avait contribué à hauteur de 116 milliards d’euros au déficit commercial français.
Cette contribution représentait encore 46 milliards d’euros en 2025.
La transition énergétique peut donc contribuer à réduire l’exposition du pays aux fluctuations internationales du pétrole et du gaz.
L’électrification des transports, du chauffage et de certains procédés industriels permettrait de remplacer une partie des combustibles fossiles importés par une électricité produite sur le territoire.
Le rapport rappelle toutefois que cette transformation doit éviter de substituer de nouvelles dépendances industrielles aux anciennes dépendances énergétiques.
Les batteries, les matériaux critiques, les équipements électriques et les technologies industrielles soulèvent notamment des questions d’approvisionnement et de souveraineté.
La transition ne se résume donc pas à une opposition entre écologie et économie.
Elle pose également la question de l’indépendance énergétique, de la compétitivité industrielle et de la résistance de la France aux crises internationales.
Qui doit payer ? L’équation financière du prochain quinquennat
La Direction générale du Trésor distingue plusieurs obstacles au financement de la transition.
Certains investissements sont techniquement réalisables, mais présentent une rentabilité insuffisante ou incertaine.
D’autres peuvent être rentables à long terme sans être financièrement accessibles aux ménages ou aux entreprises concernés.
Une rénovation énergétique peut, par exemple, générer des économies sur plusieurs décennies tout en nécessitant un investissement initial impossible à supporter pour certains propriétaires.
D’autres freins ne sont pas financiers : manque d’informations, insuffisance des infrastructures, contraintes techniques ou pénurie de compétences.
Face à ces situations, le rapport propose une approche différenciée.
Lorsque les acteurs disposent des moyens nécessaires, les normes et la tarification du carbone peuvent contribuer à orienter les investissements.
Et lorsque le financement initial constitue le principal obstacle, les prêts et garanties publiques peuvent faciliter l’accès au crédit.
Lorsque ces instruments restent insuffisants, des aides ciblées peuvent être nécessaires.
L’étude souligne également les conséquences sociales de ces dispositifs.
Une augmentation du coût des énergies fossiles peut peser particulièrement lourdement sur les ménages modestes. Qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour changer de véhicule ou de chauffage.
De même, une entreprise exposée à la concurrence internationale peut être fragilisée par une hausse des coûts de production. Si ses concurrents ne sont pas soumis à des contraintes comparables.
La transition doit donc intégrer des objectifs de justice sociale et de compétitivité.
Une politique climatique économiquement efficace sur le papier peut devenir socialement difficile à appliquer. Si les ménages et les entreprises ne disposent pas des moyens de s’adapter.
Présidentielle 2027 : le rapport que les candidats devraient avoir sur leur bureau
La publication de cette étude intervient à un moment particulièrement important du calendrier politique français.
L’élection présidentielle de 2027 déterminera les orientations économiques et budgétaires du pays pour une période couvrant une grande partie des échéances climatiques de 2030.
Le prochain président ou la prochaine présidente entrera donc en fonction alors que la France devra accélérer significativement la réduction de ses émissions et la réorientation de ses investissements.
Cette situation soulève plusieurs questions qui dépassent les clivages politiques traditionnels.
Comment mobiliser plusieurs dizaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année sans aggraver excessivement les contraintes budgétaires ?
Quelle répartition établir entre financement public et financement privé ?
Comment préserver la compétitivité de l’industrie française face à des concurrents internationaux soumis à des contraintes différentes ?
Comment accélérer la rénovation des logements sans fragiliser le pouvoir d’achat des ménages ?
Et surtout, comment assurer une continuité suffisante des investissements énergétiques et industriels lorsque les décisions politiques peuvent évoluer à chaque alternance ?
Le rapport ne fournit pas de programme électoral et ne désigne aucune orientation partisane.
Il met néanmoins à disposition des candidats et des citoyens des ordres de grandeur économiques. Qui devraient éclairer les propositions de politique publique.
Le débat présidentiel pourrait notamment permettre de confronter les différentes approches de la fiscalité énergétique. Du nucléaire, des énergies renouvelables, des transports, de l’industrie et de l’intervention de l’État.
La question déterminante sera moins de savoir qui affiche les objectifs climatiques les plus ambitieux que de comprendre comment chaque projet politique entend articuler financement, calendrier, compétitivité et acceptabilité sociale.
Le rôle central de la finance privée
Les conclusions du rapport présentent également un intérêt direct pour les banques. Les assureurs, les sociétés de gestion et les investisseurs institutionnels.
Avec 68 milliards d’euros d’investissements bas carbone supplémentaires par an à porter par les acteurs privés à l’horizon 2030, la mobilisation du secteur financier sera déterminante.
Les banques peuvent contribuer au financement de la rénovation énergétique, des infrastructures et des investissements industriels.
Les assureurs et les fonds de pension disposent de capacités d’investissement de long terme particulièrement adaptées à certaines infrastructures énergétiques.
Les sociétés de gestion peuvent orienter des capitaux vers les entreprises développant des technologies ou des services de décarbonation.
Mais la disponibilité des capitaux ne suffit pas.
Les projets doivent présenter des caractéristiques financières compatibles avec les attentes des investisseurs et les contraintes prudentielles.
La prévisibilité réglementaire, le partage des risques et la stabilité des dispositifs publics jouent donc un rôle important.
Pour les entreprises, des politiques publiques incertaines peuvent retarder les décisions d’investissement, même lorsqu’une technologie apparaît pertinente à long terme.
À l’inverse, une visibilité suffisante sur les règles, les prix de l’énergie et les mécanismes de soutien peut contribuer à sécuriser les plans de financement.
La transition environnementale constitue ainsi un enjeu majeur d’allocation du capital, dans lequel la cohérence entre politiques publiques et décisions privées sera essentielle.
Conclusion : le prochain président héritera d’une équation financière déjà chiffrée
La Direction générale du Trésor ne cherche pas à influencer l’élection présidentielle de 2027.
Son étude rappelle néanmoins que les enjeux climatiques de la France sont indissociables de ses équilibres économiques.
Les conclusions sont particulièrement claires.
La France a déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre, mais doit accélérer fortement pour atteindre ses objectifs.
Les investissements bas carbone devront approximativement doubler d’ici 2030.
Les investissements carbonés devront, parallèlement, diminuer d’au moins un tiers.
Le secteur privé devra porter la majorité des investissements supplémentaires, tandis que l’État conservera un rôle majeur dans l’orientation des financements et la réduction des obstacles économiques.
Enfin, les coûts de l’inaction pourraient peser durablement sur la croissance, les infrastructures, la santé publique et les finances publiques.
À quelques mois de la présidentielle, ces constats posent une question qui mérite de dépasser les seules sensibilités environnementales.
Le prochain président ou la prochaine présidente sera-t-il pleinement conscient de l’ampleur des investissements nécessaires, des conséquences économiques de l’inaction et des arbitrages indispensables pour financer cette transformation ?
La réponse ne peut pas être présumée aujourd’hui. Elle devra être recherchée dans les programmes, les engagements budgétaires et les modalités concrètes de financement présentées aux électeurs.
Car la décarbonation ne constitue pas uniquement un objectif environnemental à l’horizon 2050.
Elle représente une transformation économique majeure qui doit être engagée et financée dès maintenant.
En 2027, les candidats pourront encore débattre des moyens. En 2030, ce sont les résultats qui permettront de mesurer les choix réellement effectués.
Green Finance | Économie française, transition écologique, finances publiques et investissement responsable
Analyse fondée sur Trésor-Éco n° 409, octobre 2026, « La décarbonation de l’économie française : quels bénéfices et comment la financer ? », par Floriane Jouy Gelin, Jean-Baptiste Laval et Loman Sezestre, Direction générale du Trésor.
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