ICE Cream pour Capgemini

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Capgemini–ICE : quand une filiale fait vaciller la crédibilité ESG d’un géant du conseil

En quelques jours, Capgemini est passé d’acteur technologique “responsable” à cas d’école de controverse ESG. À l’origine : un contrat passé par sa filiale américaine avec ICE, l’agence fédérale en charge de l’immigration, au cœur de pratiques contestées. Au-delà du bad buzz, cette affaire révèle les angles morts de la gouvernance ESG des grands groupes et la montée en puissance du risque réputationnel lié aux usages des technologies.

 Le déclencheur : un contrat de “skip tracing” qui met le feu aux poudres

Fin décembre 2025, la filiale américaine Capgemini Government Solutions (CGS) signe un contrat avec ICE (Immigration and Customs Enforcement) pour des services dits de skip tracing — des techniques d’analyse de données visant à localiser des personnes.

Ce type de prestation, présenté comme “technique”, a immédiatement pris une dimension politique et éthique lorsque la presse a révélé que la valeur potentielle du contrat pouvait atteindre jusqu’à 365 millions de dollars en fonction des performances.

Ce qui, dans un autre contexte, aurait pu passer pour un simple contrat IT s’est transformé en tempête médiatique dès que la nature des missions d’ICE a été mise en lumière.

Qui est ICE et pourquoi la polémique est si forte aux États-Unis ?

ICE est une agence fédérale rattachée au Department of Homeland Security (DHS). Elle est notamment chargée :

  • des arrestations de personnes en situation irrégulière,
  • de la gestion de centres de rétention,
  • et des expulsions.

Depuis des années, ICE est l’objet de critiques virulentes pour :

  • des conditions de détention jugées inhumaines par des ONG,
  • des erreurs d’identification,
  • des opérations musclées controversées,
  • et un manque de transparence sur ses méthodes.

Début 2026, plusieurs débordements ont encore alimenté la polémique aux États-Unis, notamment :

  • des opérations médiatisées ayant conduit à des interpellations contestées,
  • des accusations de violences disproportionnées lors de raids,
  • et des cas où des personnes sans antécédents ont été arrêtées par erreur.

Dans ce contexte ultra-polarisé, toute entreprise travaillant avec ICE se retrouve immédiatement scrutée — et souvent condamnée — par une partie de l’opinion publique américaine.

Pourquoi cette affaire est une vraie controverse ESG ?

Sur le “S” (Social) : les droits humains en question

Lorsque des outils technologiques servent à localiser des personnes susceptibles d’être arrêtées et expulsées, plusieurs questions deviennent centrales :

  • Ces outils respectent-ils le principe de proportionnalité ?
  • Existe-t-il des garde-fous contre les erreurs ou biais algorithmiques ?
  • Quelles protections sont prévues pour éviter des abus ?

Même si Capgemini ne procédait pas directement aux arrestations, le simple fait de fournir des outils facilitant ces opérations a été perçu comme une forme de complicité indirecte.

Sur le “G” (Gouvernance) : le véritable talon d’Achille

C’est ici que la polémique a été la plus sévère pour Capgemini.

Deux critiques majeures ont émergé :

  1. Comment un groupe mondial, affichant des engagements ESG forts, a-t-il pu laisser une filiale signer un tel contrat sans alerter le siège ?
  2. Pourquoi les mécanismes de contrôle interne n’ont-ils pas détecté plus tôt le risque réputationnel ?

Capgemini a répondu que CGS opérait sous un cadre juridique américain spécifique lié aux marchés fédéraux, limitant le contrôle du groupe sur certaines décisions opérationnelles. Mais cet argument a été jugé insuffisant par de nombreux observateurs.

Sur le “E” (Environnement) : un angle moins direct, mais révélateur

Bien que cette affaire ne concerne pas directement le climat, elle rappelle une réalité clé : l’ESG ne se limite pas au carbone. Une controverse “S” et “G” peut être tout aussi destructrice pour une entreprise que n’importe quel scandale environnemental.

La réaction en chaîne : salariés, syndicats, politiques

Fin janvier 2026, la situation s’emballe :

  • Des salariés de Capgemini expriment publiquement leur malaise, certains parlant même de “honte”.
  • Des syndicats dénoncent un manquement aux valeurs affichées par l’entreprise.
  • En France, des députés demandent des explications officielles sur ce partenariat avec ICE.

La pression devient telle que la question dépasse le cadre strictement économique pour devenir un enjeu politique et éthique.

La décision stratégique : vendre la filiale

Le 1er février 2026, Capgemini annonce sa volonté de vendre Capgemini Government Solutions (CGS).

Officiellement, le groupe justifie cette décision par :

  • des contraintes juridiques américaines rendant difficile l’alignement total avec ses standards ESG,
  • la nécessité de protéger sa réputation globale,
  • et le fait que CGS représente une part relativement limitée de son chiffre d’affaires.

Cette cession est donc autant une décision économique qu’un geste symbolique destiné à calmer la tempête.

Les vrais enseignements

1) L’ESG n’est plus du marketing — c’est un contrôle des usages

Une entreprise peut être exemplaire sur le climat, mais ruinée par un seul contrat mal perçu sur le plan social.

2) Le “G” est devenu le principal risque

La gouvernance des filiales, sous-traitants et partenaires est désormais aussi importante que les engagements climatiques.

3) Le marché américain amplifie les controverses

Aux États-Unis, certains sujets — immigration, droits civiques, police — sont tellement sensibles qu’ils deviennent des bombes réputationnelles immédiates.

Timeline de la polémique

  • Décembre 2025 : Signature du contrat entre CGS et ICE.
  • 26–28 janvier 2026 : Révélations médiatiques et début des critiques internes et externes.
  • Fin janvier 2026 : Montée en puissance de la controverse aux États-Unis et en France.
  • 1er février 2026 : Capgemini annonce la mise en vente de sa filiale CGS.

Ce que cela change pour les entreprises

L’affaire Capgemini–ICE marque un tournant :
Désormais, les entreprises technologiques ne peuvent plus se contenter de dire “nous fournissons des outils neutres”. Elles sont jugées sur l’usage final de leurs technologies.

Pour la Green Finance, c’est un signal clair :
L’évaluation ESG devra intégrer de plus en plus les impacts sociaux indirects et la solidité de la gouvernance des filiales.

Capgemini sortira sans doute de cette crise, mais le message est passé : en 2026, l’ESG est un terrain de jeu impitoyable.

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