
L’Allemagne reste le premier récipiendaire historique des investissements européens dans les technologies propres depuis 2017, avec près de 27,5 milliards d’euros de projets réalisés ou en cours. Mais la dynamique s’est inversée depuis 2021 : la Hongrie et l’Espagne attirent désormais davantage de nouveaux capitaux. Derrière ce basculement se dessine une nouvelle géographie financière de la transition européenne, dans laquelle le coût de l’électricité, les aides publiques, le prix du carbone et l’accès aux capitaux chinois deviennent des déterminants majeurs de la localisation industrielle.
La transition énergétique européenne est en train de changer de nature.
Pendant une première phase, l’enjeu consistait essentiellement à mobiliser suffisamment de capitaux pour développer les renouvelables, électrifier les usages et financer les technologies nécessaires à la décarbonation.
Une seconde bataille s’ouvre désormais : déterminer où ces capitaux seront investis et quels pays en capteront la valeur industrielle.
Les dernières données analysées par le Financial Times à partir des travaux du think tank Bruegel apportent à cet égard un signal particulièrement important. Depuis 2017, l’Allemagne reste largement en tête en matière d’investissements clean tech réalisés ou en cours, avec près de 27,5 milliards d’euros, contre seulement 6,1 milliards d’euros pour la France.
Mais cette photographie historique masque une rupture beaucoup plus récente.
Depuis 2021, la hiérarchie s’est modifiée. Sur cette période, la Hongrie a attiré environ 16,5 milliards d’euros d’investissements clean tech réalisés ou en cours et l’Espagne environ 10 milliards d’euros. L’Allemagne n’arrive plus qu’en troisième position.
Ce retournement est loin d’être anecdotique.
Il intervient au moment même où l’Union européenne cherche à reconstruire une base industrielle capable de produire sur son territoire batteries, véhicules électriques, équipements renouvelables, câbles et autres technologies stratégiques nécessaires à la transition.
L’électricité devient un facteur d’allocation du capital
L’un des enseignements les plus importants de ce déplacement concerne le coût de l’énergie.
Le modèle industriel allemand reposait historiquement sur une combinaison particulièrement favorable : excellence manufacturière, accès aux marchés mondiaux et approvisionnement énergétique relativement compétitif.
La guerre en Ukraine et la disparition du gaz russe bon marché ont profondément modifié cette équation.
Les industries électro intensives allemandes ont été confrontées à une augmentation structurelle de leurs coûts énergétiques. Dans le même temps, certains pays européens disposent désormais d’un avantage comparatif nouveau : une production électrique renouvelable abondante et relativement compétitive.
L’Espagne constitue l’un des cas les plus significatifs.
Son développement massif du solaire et de l’éolien améliore progressivement son profil de coût énergétique et donc son attractivité pour les industries dont l’électrification représente une composante importante des coûts opérationnels.
Ce facteur commence à se refléter dans les décisions d’investissement.
PowerCo, la filiale batteries de Volkswagen, a notamment choisi Valence pour développer une usine représentant environ 3 milliards d’euros d’investissement, plutôt que de localiser cette capacité supplémentaire dans son marché domestique allemand.
Le symbole est puissant : un groupe industriel allemand choisit d’implanter une infrastructure stratégique de la mobilité électrique dans un autre pays européen.
L’évolution macro industrielle espagnole renforce le signal. Depuis 2018, la croissance du secteur manufacturier espagnol a été environ trois fois supérieure à la moyenne de la zone euro.
La transition énergétique commence donc à produire un effet qui dépasse largement la réduction des émissions.
Elle modifie la fonction d’attractivité économique des territoires.
Une électricité renouvelable abondante n’est plus seulement un actif environnemental. Elle devient un input industriel susceptible d’influencer directement le rendement attendu d’un investissement, le coût opérationnel d’une usine et, par conséquent, la localisation du capital.
Le carbone pourrait amplifier cette divergence
Cette dynamique pourrait être renforcée par l’augmentation progressive du coût du carbone en Europe.
Plus le prix explicite ou implicite des émissions augmente, plus la localisation d’une activité industrielle dans une zone disposant d’électricité bas carbone devient financièrement avantageuse.
Le raisonnement est particulièrement important pour les activités à forte intensité énergétique.
Le coût énergétique et le coût carbone tendent progressivement à devenir deux variables interdépendantes dans les modèles financiers des investissements industriels.
Une usine implantée dans une région bénéficiant d’une électricité moins carbonée peut théoriquement bénéficier d’un avantage à plusieurs niveaux : réduction de certains coûts énergétiques, diminution de l’exposition au carbone, amélioration du profil environnemental des produits fabriqués et meilleure compatibilité avec les exigences réglementaires ou commerciales européennes.
Bruegel considère ainsi que la transformation du paysage industriel européen pourrait s’accélérer à mesure que le poids de la tarification carbone augmentera.
L’Espagne n’est pas la seule économie susceptible d’en bénéficier. Le Portugal et la Suède figurent également parmi les pays disposant d’atouts énergétiques susceptibles d’attirer davantage d’activités industrielles liées à la transition.
L’Union européenne doit presque tripler son effort d’investissement
Le déplacement de ces capitaux prend une importance supplémentaire lorsqu’il est replacé dans l’équation financière globale de la transition européenne.
Selon la Commission européenne, les investissements nécessaires dans le système énergétique doivent atteindre environ 660 milliards d’euros par an entre 2026 et 2030, puis 695 milliards d’euros par an entre 2031 et 2040.
À titre de comparaison, les investissements énergétiques européens représentaient en moyenne environ 240 milliards d’euros par an entre 2011 et 2021.
L’Europe doit donc porter son effort annuel à environ 2,75 fois son niveau historique pour atteindre ses objectifs énergétiques.
Sur cinq années seulement, entre 2026 et 2030, cela représente potentiellement quelque 3 300 milliards d’euros d’investissements énergétiques.
La question du financement privé devient donc incontournable.
Les budgets publics ne peuvent absorber seuls une telle masse de capitaux. La stratégie européenne repose par conséquent sur une logique de mobilisation du capital privé, avec utilisation des fonds publics comme instruments de dérisquage et de levier.
La Banque européenne d’investissement doit notamment fournir plus de 75 milliards d’euros de financements sur trois ans dans le cadre de la stratégie européenne d’investissement dans l’énergie propre.
Cette masse financière transforme mécaniquement la transition en compétition territoriale.
Même une différence relativement limitée dans la capacité d’un pays à capter ces flux peut représenter plusieurs dizaines de milliards d’euros d’investissements, auxquels s’ajoutent emplois industriels, infrastructures, recettes fiscales, propriété intellectuelle et création de chaînes de fournisseurs.
L’objectif industriel européen change la nature du Green Deal
Cette compétition intervient alors que l’Union européenne cherche explicitement à réindustrialiser son économie.
La part du secteur manufacturier représente aujourd’hui environ 14 % du PIB européen. Bruxelles ambitionne de la porter à 20 % d’ici 2035.
L’objectif est considérable.
Il signifie que la politique climatique européenne ne peut plus être évaluée uniquement à travers les tonnes de CO₂ évitées. Elle doit également être appréciée en fonction de sa capacité à créer ou maintenir des capacités industrielles sur le territoire européen.
Les secteurs visés par l’Industrial Accelerator Act, notamment les industries fortement consommatrices d’énergie, les technologies net zéro et l’automobile, ne représentent qu’environ 15 % de la production manufacturière européenne.
Mais leur importance systémique est beaucoup plus élevée que leur poids direct.
Ces industries fournissent des intrants essentiels à la construction, à l’énergie, à la mobilité et même aux secteurs spatial et de défense.
La Commission estime par ailleurs qu’environ 500 milliards d’euros seront nécessaires d’ici 2040 pour décarboner les industries de la chimie, des métaux de base, des minéraux non métalliques ainsi que du papier et de la pâte à papier.
Le problème est que l’exécution reste insuffisante : selon les travaux cités par la Commission, plus de la moitié des projets de décarbonation industrielle annoncés depuis 2023 n’ont pas encore été mis en œuvre.
L’écart entre annonces d’investissement et capital effectivement déployé devient donc un indicateur essentiel.
La Hongrie construit son avantage sur une équation différente
La progression de la Hongrie repose sur un modèle sensiblement différent de celui de l’Espagne.
Budapest s’est positionnée comme l’un des principaux hubs européens de la batterie électrique en attirant massivement des capitaux étrangers, en particulier sud coréens et chinois.
CATL a notamment choisi Debrecen pour développer une implantation industrielle majeure.
Cette stratégie permet à la Hongrie de capter une partie importante de la chaîne de valeur européenne des batteries, mais elle soulève simultanément plusieurs problématiques ESG.
Le 3 septembre, le gouvernement hongrois a annoncé un renforcement significatif du contrôle environnemental des grandes installations industrielles, particulièrement celles liées aux batteries.
Le plafond des sanctions environnementales doit être porté à 5 milliards de forints, soit environ 16 millions de dollars.
Les entreprises commettant trois infractions environnementales sur cinq ans pourront en outre être sanctionnées à hauteur d’au moins 0,5 % de leur chiffre d’affaires net annuel.
Le signal est particulièrement intéressant pour la finance durable.
La compétition pour attirer les capitaux clean tech peut produire des externalités environnementales locales qui viennent ensuite augmenter le risque réglementaire et opérationnel des projets.
Une gigafactory est favorable à l’électrification des transports. Elle n’est pas pour autant automatiquement positive sur tous les critères ESG.
Consommation d’eau, produits chimiques, pollution locale, recyclage, gestion de fin de vie et acceptabilité sociale doivent également entrer dans l’analyse.
La taxonomie « technologie verte égale investissement durable » devient donc insuffisante pour l’investisseur.
Le paradoxe chinois de la transition européenne
La Hongrie met surtout en évidence une contradiction stratégique majeure.
L’Europe veut simultanément décarboner, réindustrialiser et réduire ses dépendances stratégiques.
Or une partie importante des capitaux et des technologies permettant de développer rapidement l’industrie européenne de la batterie provient précisément de Chine.
L’Allemagne se trouve au centre de cette tension.
Son déficit commercial avec la Chine a atteint 89,3 milliards d’euros en 2025, en augmentation d’environ 22 milliards d’euros sur un an.
Les importations allemandes en provenance de Chine ont progressé de 8,8 %, tandis que les exportations allemandes vers la Chine ont reculé de 9,7 %.
Le déséquilibre devient particulièrement sensible dans l’automobile.
Les constructeurs allemands doivent simultanément gérer la perte de parts de marché en Chine et l’accélération des constructeurs chinois sur leur propre marché européen.
BYD, Chery et Leapmotor ont ainsi enregistré en juin des volumes européens compris entre trois et six fois ceux observés un an auparavant. Les ventes de SAIC ont progressé de plus de 50 % sur la même période.
Pour les industriels allemands, la concurrence est d’autant plus difficile que les conditions financières ne sont pas considérées comme symétriques.
Une étude de l’OCDE citée par Reuters estime que les industriels chinois reçoivent, relativement à leur chiffre d’affaires, trois à huit fois davantage de soutien public que leurs concurrents des économies de l’OCDE.
Selon l’industrie allemande, les subventions et les écarts de change permettent aux producteurs chinois d’afficher des prix 30 % à 40 % inférieurs à ceux de certains concurrents allemands.
Cette situation change progressivement la position politique de l’industrie allemande.
Après avoir longtemps redouté les mesures commerciales susceptibles de provoquer des représailles chinoises, plusieurs acteurs demandent désormais à Berlin et Bruxelles de renforcer les instruments de défense commerciale et les exigences de contenu européen.
Le cas Volkswagen concentre les tensions du modèle allemand
Volkswagen constitue presque une étude de cas de cette transformation.
Le groupe doit réduire ses coûts et restructurer certaines capacités en Allemagne alors qu’il finance simultanément son repositionnement dans le véhicule électrique.
Dans le même temps, sa filiale PowerCo investit 3 milliards d’euros à Valence, tandis que le groupe subit une concurrence croissante des marques chinoises.
L’entreprise se retrouve ainsi confrontée à trois arbitrages financiers simultanés.
Elle doit financer la transition technologique vers l’électrique, réduire les coûts de sa base industrielle historique et décider de la localisation optimale de ses nouvelles capacités de production.
Ce type d’arbitrage devrait devenir de plus en plus fréquent chez les grands industriels européens.
La transition ne signifie donc pas nécessairement que les anciennes régions industrielles conserveront automatiquement les nouveaux investissements verts.
Au contraire, la décarbonation peut provoquer une relocalisation intra européenne du capital.
Une nouvelle grille d’analyse pour les investisseurs
Pour les investisseurs institutionnels et les gérants d’actifs, cette transformation appelle une lecture plus sophistiquée du risque de transition.
Pendant longtemps, l’analyse consistait principalement à déterminer quels secteurs seraient favorisés ou pénalisés par la décarbonation.
Cette approche sectorielle devient insuffisante.
Deux actifs industriels appartenant exactement au même secteur peuvent désormais présenter des profils financiers très différents selon leur localisation.
Le prix de l’électricité, l’intensité carbone du réseau, l’exposition au système ETS, la disponibilité des infrastructures, les subventions publiques, la réglementation locale, l’accès aux matières premières et la proximité des fournisseurs peuvent modifier significativement les cash flows futurs.
La géographie devient donc une variable ESG financière.
Cette évolution concerne également le financement bancaire et le private debt. Un projet industriel disposant d’un accès sécurisé à une énergie renouvelable compétitive peut théoriquement présenter une meilleure visibilité sur ses coûts futurs qu’un projet équivalent fortement exposé à la volatilité énergétique ou carbone.
À terme, ces différences peuvent se transmettre au coût du capital, aux covenants, aux hypothèses de valorisation et aux primes de risque.
Le véritable enjeu : qui captera les milliers de milliards de la transition ?
L’Allemagne n’est pas en train de perdre son industrie verte. Avec 27,5 milliards d’euros de projets clean tech réalisés ou en cours depuis 2017, elle conserve une base considérable.
Le signal préoccupant concerne davantage la dynamique marginale du capital.
Depuis 2021, la Hongrie et l’Espagne captent davantage de nouveaux investissements dans les technologies propres.
Et en finance, le flux marginal est souvent plus révélateur que le stock historique.
La comparaison entre les trois pays fait apparaître trois modèles distincts.
L’Allemagne dispose de la profondeur industrielle, des compétences et des chaînes de fournisseurs, mais souffre notamment d’un environnement énergétique devenu moins compétitif.
L’Espagne transforme progressivement son avantage renouvelable en argument d’attractivité industrielle.
La Hongrie utilise les investissements directs étrangers, particulièrement asiatiques, pour accélérer son insertion dans la chaîne de valeur européenne des batteries, au prix de nouvelles interrogations environnementales et géopolitiques.
Le signal Green Finance
Le déplacement des investissements clean tech européens révèle finalement une transformation fondamentale de la finance durable.
Le coût de la transition ne constitue plus la seule question. La localisation du capital devient tout aussi stratégique.
Avec 660 milliards d’euros d’investissements énergétiques nécessaires chaque année jusqu’en 2030, contre 240 milliards historiquement, quelques points de part de marché dans les nouveaux investissements représentent potentiellement des dizaines de milliards d’euros de capital productif.
Pour les investisseurs, la conséquence est importante : la transition énergétique doit désormais être analysée simultanément comme un risque climatique, un risque industriel, un risque géopolitique et une opportunité d’allocation géographique du capital.
Le cas allemand montre surtout qu’un leadership industriel historique ne garantit plus la captation des investissements de demain.
Dans l’économie bas carbone européenne, l’avantage compétitif pourrait progressivement appartenir aux territoires capables de combiner électricité décarbonée compétitive, infrastructures, accès au financement, politique industrielle et maîtrise des dépendances stratégiques.
La bataille européenne du Green Deal se déplace ainsi du terrain réglementaire vers celui des investissements réels. Et dans cette nouvelle phase, l’indicateur décisif ne sera plus seulement la quantité de CO₂ évitée, mais la part des centaines de milliards d’euros de capitaux de transition que chaque économie européenne sera capable d’attirer, de financer et de conserver sur son territoire.








