Désespoir climatique: pourquoi est-il rationnel de paniquer ?

Espérance mathématique et désespoir climatique, pourquoi il est rationnel de paniquer, l’opinion de Jean-Marc Jancovici tout d’ abord :


“Selon le calcul de l’espérance mathématique (qui est à la base du calcul de l’utilité espérée dans la théorie du choix rationnel en économie), une décision rationnelle doit être calculée par la multiplication de la probabilité des risques ou des gains par les conséquences de ces risques ou gains. Ainsi, une faible probabilité multipliée par un risque énorme, ce qui est bien le cas des scénarios catastrophes, donne une espérance conséquente.


Même faiblement probables, l’espérance –mathématique– des scénarios catastrophes est gigantesque, vu que du point de vue humain, le risque maximal est la disparition pure et simple de notre espèce (pas pour les autres espèces, bien sûr, qui ne s’en trouveraient que mieux).
Imaginez un chasseur-cueilleur dans une forêt sombre qui entend dans son dos le craquement d’une branche.

Selon une analyse logique de la situation, la probabilité que ce soit un ours qui a cassé cette branche et qui s’approche rapidement est faible, puisqu’une branche cassée peut l’être pour de multiples autres raisons (le vent, un animal inoffensif, un congénère amical en train de ramasser du bois, etc.).
D’un point de vue logique toujours, notre chasseur-cueilleur devrait s’engager dans une réflexion relativement complexe l’amenant à estimer, entre autres, la distance entre le bruit et lui, et à comparer l’intensité de ce bruit à d’autres événements semblables gardés en mémoire.

Néanmoins, cette analyse logique prenant du temps, dans l’éventualité même peu probable de la présence d’un ours, notre chasseur-cueilleur sera transformé en repas du soir bien avant d’avoir eu le temps de conclure son analyse. C’est pourquoi notre cerveau a développé des manières de penser beaucoup plus rapides et intuitives, des règles simples appelées «heuristiques», comme «bruit = prédateur = fuite».”

Cette réflexion s’est construite en écho à cet article paru sur Slate.fr :

Le discours écologiste de ces cinquante dernières années a depuis sa naissance critiqué notre système économique quant à l’impact délétère qu’il a sur la préservation de notre environnement et, partant, sur notre santé.

Ces nombreux avertissements ont été depuis un demi-siècle si bien ignorés que notre habitat est actuellement menacé. Comme l’affirment les spécialistes, nous sommes entré·es dans la sixième extinction de masse des espèces animales, et le réchauffement de la température moyenne du globe va engendrer un certain dérèglement, voire des catastrophes climatiques.

Néanmoins, certain·es restent résistant·es à un tel discours, soit par une antipathie partisane qui perdure, soit pour résister à l’idée de changer de modèle économique ou de mode de vie. Nous pouvons souvent lire dans les médias les arguments de ces opposant·es, qui sont pour le moins discutables.

Le premier argument, de plus en plus rarement invoqué, par exemple par Donald Trump, consiste à remettre en doute le consensus scientifique à propos de l’origine humaine du réchauffement climatique.

Cet argument, qui pourrait être légitime dans un état peu avancé de certains domaines scientifiques, ne tient pas dans le cas du changement climatique, puisqu’au cours des dernières décennies, les recherches accumulées font que 95% à 98% des spécialistes, soit une très large majorité, soutiennent l’hypothèse de l’origine humaine du réchauffement climatique, notamment par les émissions de CO2.

Le second argument consiste à imputer certaines dérives irrationnelles, comme par exemple les croyances liées à la biodynamie, à tout le mouvement écologiste.

Cet argument s’apparente à la technique rhétorique bien connue de l’épouvantail, qui consiste à critiquer une minorité et ses extrêmes afin de dénigrer tout un mouvement ou un groupe. N’oublions pas que bon nombre des militant·es ou des membres des partis écologistes sont des scientifiques, et que les signaux d’alarme sur lesquels ces personnes se basent sont publiés dans les plus grandes revues scientifiques, comme Nature et Science.

Le troisième argument est de dénoncer l’exagération des «collapsologues», qui sont d’avis que le réchauffement climatique va mener inéluctablement à une (ou des) catastrophe(s). C’est ce que le même Donald Trump pratiquait en qualifiant récemment à Davos Greta Thunberg de «prophétesse de malheur» et déplorant ses «prédictions d’apocalypse» (on notera au passage l’usage de références religieuses afin de dénoncer leur irrationalité).

Selon cette troisième critique, il serait irrationnel de paniquer en pensant que le pire va se produire, et il faudrait au contraire garder espoir soit dans les capacités de résilience des écosystèmes, soit dans l’avancée rapide des technologies.

Il est clair que les prévisions de l’évolution de systèmes complexes sont difficiles (pensons aux prévisions météorologiques), preuve en est que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne peut qu’élaborer différents scénarios, plus ou moins catastrophistes, à propos de l’évolution du climat.

De la sorte, on peut être amené·es à penser rationnellement que la catastrophe n’est qu’un scénario parmi d’autres, qu’il n’est pas le plus probable, et à préférer l’ensemble des autres scénarios (néanmoins, notons déjà que sur les quatre scénarios proposés, un seul, le plus ambitieux concernant les changements humains, prévoit une hausse de un degré de la température moyenne en 2100, deux autres prédisent un réchauffement dépassant les deux degrés, et le plus alarmiste quatre degrés).

Toutefois, cette critique d’irrationalité est, comme les autres, injustifiée, et cela pour deux raisons:

1. La probabilité n’est pas le seul paramètre à prendre en compte dans une prise de décision en situation d’incertitude, afin de juger de la rationalité d’un choix ou d’une décision.

Selon le calcul de l’espérance mathématique (qui est à la base du calcul de l’utilité espérée dans la théorie du choix rationnel en économie), une décision rationnelle doit être calculée par la multiplication de la probabilité des risques ou des gains par les conséquences de ces risques ou gains. Ainsi, une faible probabilité multipliée par un risque énorme, ce qui est bien le cas des scénarios catastrophes, donne une espérance conséquente.

Même faiblement probables, l’espérance –mathématique– des scénarios catastrophes est gigantesque, vu que du point de vue humain, le risque maximal est la disparition pure et simple de notre espèce (pas pour les autres espèces, bien sûr, qui ne s’en trouveraient que mieux).

2. S’il apparaît rationnel de ne pas souscrire aux scénarios les plus pessimistes, qui sont au niveau des probabilités peu probables (ou que l’on espère être les moins probables, puisque toute prédiction est hasardeuse), il existe pour qualifier les conduites et pensées humaines d’autres formes de rationalité que cette rationalité purement logique ou probabiliste: on parle par exemple de rationalité «adaptative» concernant les espèces vivantes qui s’adaptent à leur milieu naturel et y survivent.

Cette forme de rationalité est différente de la rationalité logique, et nous allons l’illustrer par un exemple simple. Imaginez un chasseur-cueilleur dans une forêt sombre qui entend dans son dos le craquement d’une branche.

Selon une analyse logique de la situation, la probabilité que ce soit un ours qui a cassé cette branche et qui s’approche rapidement est faible, puisqu’une branche cassée peut l’être pour de multiples autres raisons (le vent, un animal inoffensif, un congénère amical en train de ramasser du bois, etc.).

D’un point de vue logique toujours, notre chasseur-cueilleur devrait s’engager dans une réflexion relativement complexe l’amenant à estimer, entre autres, la distance entre le bruit et lui, et à comparer l’intensité de ce bruit à d’autres événements semblables gardés en mémoire.

Néanmoins, cette analyse logique prenant du temps, dans l’éventualité même peu probable de la présence d’un ours, notre chasseur-cueilleur sera transformé en repas du soir bien avant d’avoir eu le temps de conclure son analyse. C’est pourquoi notre cerveau a développé des manières de penser beaucoup plus rapides et intuitives, des règles simples appelées «heuristiques», comme «bruit = prédateur = fuite».

Même si cette heuristique va mener le plus souvent à des erreurs (fuites sans raison valable), elle va sauver la vie et la descendance de notre chasseur-cueilleur, qui va recourir à la même heuristique pour survivre (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle, quand nous nous promenons en forêt, nous avons facilement tendance à détecter de fausses présences, animaux présumés dangereux, voire fantômes, etc.).

Ainsi, si cette heuristique de fuite est effectivement irrationnelle d’un point de vue logique, elle est par contre rationnelle d’un point de vue adaptatif, du fait que le coût de ce qu’on appelle un «faux négatif» dans le cadre de la théorie de la détection du signal (c’est-à-dire ne pas fuir alors que le danger est là) est infiniment plus grand que le coût d’un «faux positif» (c’est-à-dire fuir sans nécessité, ce qui n’occasionnera qu’une légère fatigue passagère et un peu d’exercice bénéfique à l’organisme).

En transposant notre exemple au réchauffement climatique, le coût d’un faux négatif, c’est-à-dire ne pas réagir face à une catastrophe qui advient, sera infiniment plus grand que le coût d’un faux positif, c’est-à-dire prévoir une catastrophe qui n’arrivera pas: de trop fortes mesures écologiques ne pourront qu’être bénéfiques, si ce n’est contre le réchauffement climatique, ce sera pour contrer la sixième extinction des espèces et les menaces concomitantes sur la santé des êtres humains.

Il est parfaitement rationnel de paniquer dans une situation où la survie est possiblement menacée.

Pour prendre un autre exemple actuel, il est parfaitement rationnel de se préparer médicalement à une pandémie mondiale lors d’un début d’épidémie comme celle du coronavirus, même si la pandémie est au départ peu probable, et même si la pandémie n’a finalement pas lieu. Le coût même élevé des médicaments et vaccins prévus en trop sera toujours moindre que celui des millions de victimes d’une pandémie mondiale.

Ainsi, il ressort de ces considérations qu’il est parfaitement rationnel de paniquer dans une situation où la survie est possiblement menacée (d’autant plus évidemment quand ce sont des scientifiques qui nous en informent): cela n’implique pas une forme de tétanie face au danger, comme certain·es pourraient le craindre, puisque pour l’instant, nous ne ressentons que les prémices du changement climatique (il en sera bien autrement quand nous serons, si nous ne faisons rien pour l’éviter, constamment accablés d’incendies, de sécheresses, d’inondations, de tempêtes, etc.).

Dans les conditions actuelles, considérer les pires scénarios ne fera que nous aider à prendre des mesures fortes et rapides, qui sont pour l’instant ralenties par l’inertie de nos habitudes et le conservatisme de nos systèmes politiques.

Encore une fois, au mieux ces mesures nous permettront d’éviter une catastrophe ou, si elle arrive, de ne pas se reprocher de n’avoir pas assez fait. Au pire, elles auront pour effet de rendre notre environnement nettement plus vivable pour nous et la biodiversité qui nous entoure.

Certaines personnalités politiques et médiatiques qualifient encore les victoires électorales des partis écologistes de «mode» ou «d’air du temps»: si ces personnalités, comme Donald Trump d’ailleurs, étaient les seules à risquer de se faire noyer par une catastrophe climatique, nous pourrions bien sûr nous en réjouir, en pensant qu’après tout, celles et ceux qui meurent en faisant un selfie au bord d’un précipice méritent leur sort, en raison d’une sélection naturelle par le biais de l’intelligence.

Malheureusement, ces personnalités représentent également une menace pour la majorité d’entre nous qui, plus rationnelle, souhaite des changements rapides et importants.