
Intelligence artificielle et délocalisation : pendant plusieurs décennies, l’Inde et les Philippines ont construit une partie importante de leur développement économique sur l’exportation de services.
Centres d’appels, informatique, assistance administrative, développement logiciel, traitement de données : des millions d’emplois ont été créés pour répondre aux besoins d’entreprises étrangères.
Ce modèle reposait sur une idée simple : certaines tâches pouvaient être réalisées à distance, avec une main-d’œuvre moins coûteuse que dans les pays occidentaux. L’intelligence artificielle pourrait désormais changer cette équation.
Le sujet ne consiste pas uniquement à savoir si un chatbot peut remplacer un téléconseiller. Il faut regarder ce qui se passe derrière cette automatisation : où le travail est réalisé, qui le réalise, qui capte la valeur créée et comment les économies locales s’adaptent.
Car pour l’Inde et les Philippines, l’enjeu est considérable.
Ceci est un extrait d’une interview, sélectionné par votre média Green Finance, qui donne la parole à tous, même si cela peut vous déplaire et nous déclinons toutes responsabilités sur la source et les propos de cet extrait.
L’Inde et les Philippines ont construit leur croissance autour des services
Le développement économique suit souvent une trajectoire relativement connue.
Une économie commence par s’appuyer sur l’agriculture. Elle développe ensuite une industrie manufacturière. Puis les services prennent progressivement une place plus importante.
Cette trajectoire n’est toutefois pas identique partout.
L’Inde et les Philippines ont notamment développé de puissantes activités de services destinées aux marchés étrangers.
Le phénomène est particulièrement visible dans l’informatique, les services aux entreprises et les centres de contacts.
L’Inde a ainsi construit un secteur informatique et technologique majeur. Le pays fournit depuis plusieurs décennies des prestations à des entreprises américaines, britanniques et asiatiques.
Les Philippines ont suivi une trajectoire comparable dans les services externalisés. Le pays s’est notamment imposé dans les centres d’appels et le business process outsourcing, ou BPO.
Cette spécialisation s’explique par plusieurs facteurs.
La disponibilité d’une main-d’œuvre nombreuse joue évidemment un rôle. Mais elle ne suffit pas.
La maîtrise de l’anglais constitue également un avantage important. Les Philippines disposent notamment d’un environnement linguistique fortement marqué par l’histoire américaine.
En Inde, l’importance du vivier de travailleurs anglophones a également facilité l’essor des services informatiques et administratifs destinés à l’étranger.
L’externalisation a créé un avantage économique majeur
Pour une entreprise occidentale, l’externalisation permet de réduire le coût de nombreuses fonctions.
Prenons un exemple simplifié.
Une entreprise américaine peut avoir besoin d’une équipe pour gérer son support client, traiter des documents ou effectuer certaines opérations informatiques.
Employer ces personnes aux États-Unis représente un coût important.
Une partie de ces tâches peut alors être confiée à une équipe située en Inde ou aux Philippines.
Le différentiel de coût permet à l’entreprise de réaliser des économies.
Pour le pays prestataire, l’opération présente également un intérêt.
Les salaires versés localement alimentent la consommation. Les salariés paient des loyers, utilisent les transports, fréquentent les commerces et consomment des services.
L’activité d’un centre d’appels ne bénéficie donc pas uniquement aux personnes qui y travaillent.
Elle participe à tout un écosystème économique.
C’est l’un des points essentiels lorsqu’on analyse les conséquences potentielles de l’intelligence artificielle.
La disparition d’une tâche ne signifie pas seulement la disparition d’un poste.
Elle peut également modifier toute une chaîne de revenus.
L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle possibilité
Pendant longtemps, les entreprises disposaient essentiellement de deux options.
Produire une prestation en interne.
Ou l’externaliser vers un pays où le coût du travail était plus faible.
L’IA introduit une troisième possibilité : automatiser une partie du travail.
Cette évolution concerne particulièrement les tâches répétitives.
Répondre à une question standardisée.
Classer des documents.
Résumer un texte.
Traiter une demande simple.
Produire une première réponse à un client.
Analyser certaines données.
Toutes ces opérations peuvent désormais être partiellement automatisées.
Le Fonds monétaire international souligne justement que le secteur des services indien est particulièrement exposé à cette transformation. L’IA et l’automatisation peuvent réduire la demande pour certaines tâches routinières, notamment dans le service client, le traitement des transactions et le support technique.
Le problème est donc différent de celui de l’ancienne délocalisation.
Dans le modèle traditionnel, le travail quittait un pays pour aller dans un autre.
Avec l’IA, une partie du travail peut tout simplement disparaître en tant que tâche humaine.
L’IA ne signifie pas nécessairement « zéro salarié »
Il serait toutefois trop simple de résumer cette évolution à une opposition entre humains et machines.
Dans de nombreux métiers, l’IA ne réalise pas encore 100 % du processus.
Elle peut produire une première réponse. Un humain vérifie ensuite le résultat.
Elle peut analyser un dossier. Un spécialiste intervient lorsque la situation devient complexe.
Elle peut répondre à une demande courante. Un conseiller reprend la main lorsqu’un client rencontre un problème particulier.
Ce fonctionnement crée un modèle hybride.
L’objectif n’est plus forcément de supprimer toute intervention humaine.
Il consiste plutôt à réduire le nombre d’heures nécessaires pour produire un même service.
Une équipe de cinq personnes équipée d’outils d’IA peut ainsi réaliser le travail qui nécessitait auparavant dix ou quinze personnes.
Pour les entreprises, le gain de productivité peut être considérable.
Pour les pays qui avaient bâti leur avantage sur le coût de cette main-d’œuvre, la question devient beaucoup plus délicate.
Le paradoxe : l’IA pourrait d’abord renforcer l’outsourcing
L’automatisation ne signifie pas nécessairement que les entreprises vont rapatrier toutes leurs activités.
Elles peuvent aussi conserver leurs équipes à l’étranger et leur fournir de nouveaux outils.
C’est une distinction importante.
Une entreprise peut choisir de remplacer une partie de ses employés occidentaux par de l’IA.
Mais elle peut également demander à une équipe indienne ou philippine de travailler avec cette même IA.
Le coût reste alors inférieur à celui d’une équipe occidentale.
La productivité augmente.
Et l’entreprise conserve une partie de l’avantage lié à l’externalisation.
Le modèle pourrait donc évoluer vers des équipes beaucoup plus petites, mais fortement augmentées par l’intelligence artificielle.
Ce scénario est particulièrement crédible pour les activités de service client, de back-office et certaines fonctions informatiques.
L’Inde est déjà en train de transformer son modèle
Les grandes entreprises indiennes de services informatiques ont bien compris cette évolution.
Tata Consultancy Services, l’un des principaux groupes du secteur, développe désormais massivement ses activités liées à l’IA.
Au premier trimestre de son exercice 2027, TCS indiquait ainsi un chiffre d’affaires annualisé lié à l’IA de 2,6 milliards de dollars, en hausse de 13,6 % sur un trimestre. Le groupe comptait alors près de 594 000 collaborateurs.
Ces chiffres montrent surtout une chose.
Les entreprises indiennes ne sont pas nécessairement condamnées à subir l’automatisation.
Elles peuvent aussi devenir des intermédiaires de cette transformation.
Le modèle économique peut passer de « nous fournissons des travailleurs » à « nous fournissons des travailleurs, des technologies et des systèmes d’IA ».
C’est un changement stratégique majeur.
Le FMI identifie d’ailleurs cette possibilité pour l’Inde. L’IA pourrait réduire la demande pour certaines tâches routinières, mais aussi permettre aux entreprises indiennes de se positionner sur des activités plus complexes et à plus forte valeur ajoutée.
Les Philippines sont elles aussi directement concernées
Le cas philippin présente une autre particularité.
Le pays est devenu une plateforme majeure pour les services externalisés, notamment dans les centres de contacts.
Cette activité représente un volume d’emplois considérable.
Elle constitue donc un secteur particulièrement sensible à l’automatisation des conversations et du support client.
Mais là encore, l’économie numérique philippine ne se résume pas aux centres d’appels.
Selon les données préliminaires de la Philippine Statistics Authority, l’économie numérique représentait 9,8 % du PIB du pays en 2025, avec une valeur ajoutée de 2 740 milliards de pesos. Elle employait également 10,39 millions de personnes.
Le pays dispose donc déjà d’un écosystème numérique plus large.
La transformation pourrait pousser certaines entreprises à monter en gamme.
Les services les plus simples pourraient être automatisés.
D’autres activités pourraient se développer autour de l’analyse, de la technologie, de la relation client complexe ou de la gestion de systèmes d’IA.
Le service client constitue un laboratoire intéressant
Le secteur du service client permet d’observer très concrètement cette transition.
Klarna en est un exemple particulièrement parlant.
La fintech suédoise avait annoncé que son assistant utilisant l’IA pouvait effectuer le travail correspondant à 700 agents de service client et réduire fortement le temps moyen nécessaire pour traiter une demande.
Mais l’entreprise a ensuite reconnu avoir été trop loin dans son utilisation de l’IA.
Son dirigeant a notamment expliqué en 2025 que la réduction excessive de l’intervention humaine avait pu dégrader la qualité du service. Klarna a alors réintroduit une logique davantage centrée sur l’équilibre entre IA et collaborateurs humains.
Cette expérience illustre une limite importante.
Le coût n’est pas le seul critère.
Une réponse techniquement correcte n’est pas toujours suffisante.
Certains clients ont besoin d’une interprétation. D’une négociation. D’une décision. Ou simplement d’un interlocuteur capable de comprendre une situation inhabituelle.
Le véritable enjeu pourrait être celui du « dernier 1 % »
L’IA peut parfois réaliser une très grande partie d’une tâche.
Mais les derniers cas sont souvent les plus difficiles.
Imaginons un système capable de traiter correctement 99 % des demandes.
Sur le papier, le résultat paraît excellent.
Mais sur un million de demandes, cela signifie encore 10 000 erreurs.
Dans certains secteurs, ce niveau peut être problématique.
La finance, la santé, l’assurance ou certains services administratifs nécessitent donc des contrôles supplémentaires.
L’humain peut alors devenir une couche de sécurité.
Il ne réalise plus nécessairement la totalité du travail.
Il intervient sur les exceptions.
Il vérifie les décisions sensibles.
Il corrige les erreurs.
Il améliore progressivement les systèmes.
Cette évolution crée aussi de nouveaux métiers autour de l’IA : annotation de données, contrôle des réponses, évaluation des modèles, supervision et expertise métier.
L’IA pourrait donc transformer le travail plutôt que le supprimer immédiatement
C’est probablement l’un des points les plus importants.
Une entreprise qui adopte l’IA n’a pas nécessairement besoin de supprimer une équipe entière.
Elle peut modifier son organisation.
Un conseiller peut traiter davantage de dossiers.
Un développeur peut produire plus rapidement.
Un analyste peut examiner davantage de données.
Un agent de support peut se concentrer sur les demandes complexes.
Dans les pays spécialisés dans l’outsourcing, cette évolution peut avoir deux effets contradictoires.
À court terme, les entreprises peuvent avoir besoin de davantage de personnes capables de superviser les outils.
À plus long terme, certaines tâches peuvent progressivement disparaître.
Le calendrier de cette transformation reste donc difficile à déterminer.
Le risque économique dépasse largement les emplois directement concernés
Pour comprendre l’enjeu pour l’Inde ou les Philippines, il faut aller au-delà des centres d’appels.
Lorsqu’un salarié perd son emploi, son impact économique ne s’arrête pas à son salaire.
Il réduit potentiellement sa consommation.
Il peut modifier son logement.
Il dépense moins dans les commerces.
Il utilise moins certains services.
Son propriétaire, son restaurant local, son chauffeur ou son épicier peuvent eux aussi être affectés.
C’est ce que les économistes décrivent comme un effet multiplicateur.
Une diminution importante des revenus issus de l’externalisation pourrait donc avoir des conséquences sur l’ensemble de l’économie locale.
C’est précisément ce qui rend la transition différente d’une simple automatisation interne dans une entreprise occidentale.
Une question centrale : où ira la valeur créée par l’IA ?
C’est peut-être la question économique la plus importante.
Si une entreprise américaine remplace une équipe de service client en Inde par un système d’IA développé et opéré par une entreprise américaine, une partie de la valeur auparavant distribuée sous forme de salaires en Inde peut changer de destination.
La technologie peut devenir le principal facteur de production.
La valeur économique se déplace alors vers les entreprises qui possèdent les modèles, les infrastructures informatiques, les données ou les logiciels.
Ce mécanisme n’est toutefois pas automatique.
Les entreprises indiennes peuvent elles-mêmes développer des solutions d’IA.
Elles peuvent aussi proposer des services d’intégration, de conseil, de supervision et de personnalisation.
L’Inde peut donc chercher à conserver une partie de la valeur créée par cette nouvelle chaîne technologique.
La France pourrait également être concernée
Le phénomène ne concerne pas uniquement l’anglais.
Une entreprise française peut, par exemple, utiliser l’IA pour automatiser une partie de son service client en français.
Elle pourrait ensuite conserver une petite équipe humaine en France et externaliser certaines fonctions vers un pays francophone où les coûts sont moins élevés.
Madagascar pourrait par exemple devenir pertinent pour certaines activités.
La combinaison serait alors nouvelle :
IA + main-d’œuvre internationale + supervision humaine.
Le coût d’une prestation pourrait diminuer tout en maintenant une capacité humaine pour les situations complexes.
L’enjeu pour les pays développés n’est donc pas seulement la concurrence des travailleurs étrangers.
Il est aussi celui de la combinaison entre travailleurs étrangers et intelligence artificielle.
La robotisation ouvre un deuxième front
La transformation ne concerne d’ailleurs plus uniquement les emplois de bureau.
L’IA progresse également dans le monde physique.
Dans certaines usines, des caméras et des systèmes de vision artificielle peuvent être utilisés pour observer les gestes des travailleurs.
L’objectif est notamment de mieux comprendre les opérations réalisées par les humains et, à terme, de permettre à des robots de reproduire certaines séquences.
Les progrès de la robotique humanoïde renforcent cette perspective.
Des robots capables de manipuler des objets, de se déplacer dans des environnements conçus pour les humains et d’exécuter des tâches physiques sont désormais développés à grande échelle.
Cela ne signifie pas que les usines vont être entièrement robotisées demain.
Les coûts, la fiabilité, la maintenance et la sécurité restent des obstacles importants.
Mais la frontière entre automatisation du travail intellectuel et automatisation du travail physique devient progressivement moins nette.
L’Inde et les Philippines ne sont pas condamnées à perdre
Il serait donc excessif de conclure que l’intelligence artificielle va mécaniquement provoquer l’effondrement du modèle économique indien ou philippin.
Les économies se transforment.
Elles ne restent pas figées autour d’un seul avantage comparatif.
L’Inde dispose déjà d’un secteur technologique très développé.
Les Philippines disposent d’une économie numérique en croissance et d’un important secteur de services.
Les deux pays peuvent donc chercher à monter en gamme.
Ils peuvent aussi utiliser leur avantage de coût pour devenir des plateformes de services augmentés par l’IA.
Le véritable enjeu sera de savoir qui contrôle les nouvelles compétences et les nouvelles infrastructures.
Une nouvelle bataille autour de la productivité
L’histoire économique montre que les technologies peuvent détruire certaines tâches tout en créant de nouvelles activités.
La mécanisation agricole a réduit le besoin de main-d’œuvre dans les champs.
L’automatisation industrielle a transformé les usines.
Les standards téléphoniques ont progressivement remplacé certaines fonctions humaines.
À chaque fois, une partie du travail a disparu.
Mais de nouvelles activités sont apparues.
La différence avec l’intelligence artificielle est peut-être la vitesse de transformation.
L’IA peut toucher simultanément de nombreux secteurs.
Elle peut également automatiser des tâches qui étaient jusque-là considérées comme difficilement remplaçables parce qu’elles nécessitaient du langage, de l’analyse ou de la production de contenu.
C’est ce qui rend son impact économique particulièrement difficile à mesurer.
Le véritable sujet n’est donc pas seulement la disparition des emplois
La question centrale est celle de la répartition de la valeur.
Qui produit ?
Qui possède la technologie ?
Qui contrôle les données ?
Qui fournit l’infrastructure ?
Qui conserve les emplois ?
Et surtout, où les revenus générés par les gains de productivité sont-ils finalement dépensés ?
Pour l’Inde et les Philippines, l’intelligence artificielle pourrait donc représenter à la fois un risque et une opportunité.
Le risque est celui d’une automatisation des tâches qui avaient permis à ces économies de s’insérer dans la mondialisation des services.
L’opportunité est de transformer cette expertise en une nouvelle offre : des services combinant compétences humaines, technologies et intelligence artificielle.
Le scénario le plus probable n’est donc pas nécessairement celui d’une disparition brutale de l’outsourcing.
Il pourrait plutôt s’agir d’une profonde transformation de son modèle.
Les centres d’appels pourraient devenir des centres de supervision de l’IA.
Les prestataires informatiques pourraient devenir des intégrateurs de systèmes intelligents.
Les travailleurs pourraient être moins nombreux sur certaines tâches, mais davantage spécialisés sur les exceptions et les décisions complexes.
Et les pays qui avaient bâti leur avantage sur le coût du travail devront progressivement apprendre à le construire sur la combinaison entre coût, compétences et technologie.
C’est là que se situe probablement le véritable bouleversement économique de l’IA.
Pas simplement dans le remplacement d’un salarié par une machine.
Mais dans la modification complète de la géographie du travail et de la création de valeur.
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