Un Moulin face au feu politique

la Banque de France

Pourquoi la bataille autour de la Banque de France ne changera probablement… rien

La succession à la tête de la Banque de France prend progressivement des allures de théâtre politico-financier. Auditions parlementaires, crispations partisanes, prises de position des socialistes, commentaires des marchés, spéculations sur les équilibres de pouvoir : tout semble réuni pour donner l’impression d’une grande bataille institutionnelle autour du futur gouverneur.

Et pourtant, derrière cette agitation très parisienne, la réalité institutionnelle reste beaucoup plus simple : sauf surprise majeure, c’est Emmanuel Macron qui décidera.

Le reste relève surtout du décor républicain.

Car contrairement à ce que certains débats laissent parfois entendre, le Parlement ne dispose pas d’un véritable pouvoir de blocage sur cette nomination. Les commissions parlementaires auditionnent le candidat et rendent un avis, certes politiquement visible, mais juridiquement consultatif. Autrement dit, même si les socialistes votent contre Emmanuel Moulin avec la plus grande gravité institutionnelle du monde, cela ne changera probablement absolument rien à l’issue finale.

La décision appartient au président de la République.

Et dans ce type de nomination ultra-stratégique, les arbitrages réels se jouent bien avant les auditions publiques, dans les couloirs de l’Élysée, de Bercy, de la Banque de France et parfois de Francfort.

Le nom d’Emmanuel Moulin n’arrive d’ailleurs pas par hasard dans les discussions. Lorsqu’un haut fonctionnaire de ce niveau commence à émerger publiquement pour un poste aussi sensible, cela signifie généralement que les concertations sont déjà très avancées.

Comme nous l’évoquions déjà dans notre précédent article :
Banque de France : une succession stratégique et le pari possible de Macron

la succession de François Villeroy de Galhau dépasse très largement une simple question monétaire. Le futur gouverneur devra gérer simultanément :

  • les tensions inflationnistes,
  • la fragmentation géopolitique,
  • les enjeux de souveraineté européenne,
  • la transition climatique,
  • les risques financiers liés au climat,
  • et l’évolution du rôle même des banques centrales dans l’économie moderne.

Or c’est précisément là que le profil d’Emmanuel Moulin devient intéressant.

Car à première vue, il n’était pas forcément le candidat “Green” que certains milieux ESG ou finance durable pouvaient anticiper.

Son image est avant tout celle d’un pur produit de l’appareil d’État français. Ancien élève de l’ENA, inspecteur des finances, ancien directeur du Trésor, directeur de cabinet de Bruno Le Maire, conseiller économique à l’Élysée sous Nicolas Sarkozy, Emmanuel Moulin incarne une technocratie financière française extrêmement classique : gestion macroéconomique, dette publique, stabilité financière, arbitrages budgétaires et pilotage de crise.

Pendant la crise Covid notamment, il a joué un rôle central dans les mécanismes de soutien économique, les négociations européennes et la gestion des grands équilibres financiers français.

Autrement dit, Emmanuel Moulin rassure probablement davantage les marchés et l’appareil d’État par sa maîtrise des équilibres macro-financiers que par une image de militant de la finance verte.

Et c’est précisément ce qui rend sa possible nomination intéressante pour la finance durable.

Car le “Green” institutionnel évolue profondément.

Pendant longtemps, les sujets ESG étaient perçus comme des thématiques périphériques : climat, reporting, extra-financier, responsabilité sociétale ou réputation. Désormais, les banques centrales abordent de plus en plus le climat comme un sujet de stabilité financière systémique.

Le changement climatique devient progressivement :

  • un sujet de solvabilité bancaire,
  • de risque assurantiel,
  • de stabilité des actifs,
  • de dette souveraine,
  • d’inflation,
  • de compétitivité industrielle,
  • et même de sécurité économique.

La Banque de France elle-même s’est imposée ces dernières années comme l’une des banques centrales les plus actives sur ces sujets :

  • stress tests climatiques,
  • supervision ESG,
  • analyse des risques physiques,
  • intégration du climat dans les scénarios macroéconomiques,
  • participation au NGFS (Network for Greening the Financial System).

Le futur gouverneur devra donc arbitrer des tensions extrêmement complexes : comment financer la transition énergétique sans fragiliser la stabilité financière ? Comment intégrer les risques climatiques dans les modèles prudentiels sans étouffer le financement de l’économie ? Comment concilier compétitivité bancaire, inflation, souveraineté et exigences ESG ?

Et sur ce terrain, le profil très “État stratège” d’Emmanuel Moulin pourrait finalement devenir un avantage.

Car la prochaine phase de la finance durable sera probablement moins idéologique et beaucoup plus systémique. Les enjeux climatiques migrent progressivement du champ militant vers le cœur même des équilibres macro-financiers.

Le climat devient un sujet :

  • de banque centrale,
  • de solvabilité,
  • de politique monétaire,
  • de stabilité du système,
  • et de gestion du risque systémique.

En ce sens, Emmanuel Moulin pourrait représenter une nouvelle génération de gouverneurs : moins identifiés comme spécialistes ESG, mais capables d’intégrer les enjeux climatiques dans une vision globale de la stabilité économique.

Reste évidemment la dimension politique.

L’opposition des socialistes traduit aussi une contestation plus large du macronisme technocratique. Emmanuel Moulin symbolise une continuité du pouvoir économique actuel, une proximité avec Bercy et l’Élysée, ainsi qu’une certaine permanence des grands corps de l’État dans les postes stratégiques français.

Mais là encore, la mécanique institutionnelle reste implacable.

Sauf retournement improbable, les auditions parlementaires devraient surtout servir à afficher des positions politiques, beaucoup plus qu’à modifier réellement l’issue du processus.

Le véritable arbitrage se fera ailleurs.

Et au bout du compte, derrière le feu politique, c’est probablement bien Emmanuel Macron qui continuera de faire tourner le Moulin.

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