
La crise énergétique provoquée par le conflit au Moyen-Orient produit un effet que peu de scénarios de transition avaient anticipé avec une telle intensité : les hydrocarbures redeviennent simultanément plus stratégiques, plus rentables et plus politiquement vulnérables. Alors que l’Europe et l’Asie accélèrent leurs investissements dans les renouvelables pour réduire leur dépendance aux importations fossiles, plusieurs États européens veulent désormais récupérer une partie des profits exceptionnels générés par la hausse des prix du pétrole. Derrière cette apparente contradiction se dessine une transformation beaucoup plus profonde de la finance de la transition.
Le détroit d’Ormuz est redevenu l’un des principaux points de vulnérabilité de l’économie mondiale. Six mois après le début du conflit impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran, les perturbations de production dans le Golfe et la réduction des flux transitant par le détroit continuent de peser sur les marchés énergétiques. En 2026, le Brent s’échange en moyenne autour de 90 dollars le baril, contre environ 70 dollars en 2025, après avoir brièvement dépassé 120 dollars en avril.
Mais le pétrole brut ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Les tensions sont particulièrement fortes sur les produits raffinés. Les importations asiatiques de diesel, carburant aérien et essence sont inférieures d’environ 21 % à leurs niveaux précédant le conflit, tandis que les marges de raffinage témoignent d’un marché toujours profondément déséquilibré.
Cette situation change progressivement la nature même du débat sur la transition énergétique.
La transition énergétique devient une politique de souveraineté
Pendant une décennie, le principal argument en faveur des renouvelables était climatique. Il s’agissait de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin d’aligner les économies avec les objectifs de l’Accord de Paris.
En 2026, cet argument demeure, mais il n’est plus seul.
La sécurité énergétique devient un moteur potentiellement aussi puissant que la décarbonation.
Reuters observe désormais une accélération des projets renouvelables en Europe et en Asie directement liée à la volonté des gouvernements de réduire leur dépendance aux importations d’énergies fossiles. La guerre agit ainsi comme un accélérateur d’une dynamique déjà engagée.
Le raisonnement économique est puissant.
Un parc solaire ou éolien nécessite des investissements initiaux importants, des infrastructures de réseau et parfois des capacités de stockage. Mais une fois installé, son coût d’exploitation n’est pratiquement plus exposé au prix international du pétrole ou du gaz.
La valeur financière des renouvelables ne réside donc plus uniquement dans leur capacité à produire une électricité décarbonée. Elle réside également dans leur capacité à réduire l’exposition macroéconomique d’un pays aux chocs géopolitiques.
Cette évolution peut modifier progressivement la manière dont les investisseurs évaluent les infrastructures énergétiques.
La prime accordée à la sécurité d’approvisionnement pourrait devenir une composante structurelle de la valorisation des actifs renouvelables, des réseaux électriques, du stockage et des infrastructures d’électrification.
Mais l’Europe ne sort pas pour autant du gaz
C’est ici qu’apparaît le premier paradoxe.
L’accélération des renouvelables ne signifie pas une disparition rapide des hydrocarbures.
L’Allemagne vient ainsi de sécuriser avec la Norvège un contrat de fourniture de gaz de quinze ans. Uniper importera auprès d’Equinor plus de 30 TWh par an à partir de 2027, soit environ 2,8 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le contrat court jusqu’à la fin de 2041.
L’Europe accélère donc simultanément dans deux directions.
Elle cherche à réduire structurellement sa dépendance aux combustibles fossiles tout en sécurisant des approvisionnements fossiles sur plusieurs décennies.
Ce n’est pas nécessairement incohérent. C’est le reflet d’une transition énergétique qui doit désormais arbitrer entre trois impératifs parfois contradictoires : décarbonation, sécurité d’approvisionnement et compétitivité.
La transition réelle ressemble de moins en moins à une substitution linéaire des hydrocarbures par les renouvelables. Elle ressemble davantage à une période prolongée de coexistence entre plusieurs systèmes énergétiques.
Pour la finance durable, cette distinction est essentielle.
Elle signifie que la question centrale n’est plus simplement de savoir quels actifs sont « verts » et quels actifs ne le sont pas. Il faut déterminer quels investissements permettent effectivement de réduire la vulnérabilité énergétique sans créer de nouveaux verrouillages fossiles à long terme.
Le deuxième paradoxe : le charbon résiste
La crise révèle une autre contradiction.
L’accélération du solaire, de l’éolien et de l’électrification n’empêche pas nécessairement une hausse temporaire de l’utilisation des combustibles fossiles les plus carbonés.
Lorsque le gaz devient rare ou extrêmement coûteux, certains systèmes électriques se replient vers les capacités thermiques disponibles.
Le monde peut donc investir massivement dans les renouvelables tout en continuant, à court terme, à augmenter certaines émissions.
C’est probablement l’un des angles morts les plus importants du débat ESG actuel.
La croissance des investissements verts ne garantit pas mécaniquement la baisse immédiate des émissions mondiales. Ce qui compte est la vitesse à laquelle les nouvelles capacités bas carbone remplacent effectivement les capacités fossiles.
La transition énergétique peut donc accélérer en termes d’investissements tout en restant insuffisante en termes de réduction absolue des émissions.
Les producteurs pétroliers captent une rente exceptionnelle
La deuxième conséquence du choc énergétique est financièrement spectaculaire.
La hausse des prix transfère une partie considérable de la valeur économique des consommateurs d’énergie vers les producteurs.
TotalEnergies constitue un exemple particulièrement révélateur. Le groupe a dégagé 11,2 milliards de dollars de bénéfice net au premier semestre 2026, soit une progression de 72 % sur un an. Au deuxième trimestre seulement, son bénéfice net a atteint 5,4 milliards de dollars.
La mécanique économique est classique.
Lorsque les capacités de production sont contraintes et que la demande reste relativement rigide, une hausse du prix du baril peut augmenter considérablement les marges des producteurs dont les coûts d’extraction n’évoluent pas dans les mêmes proportions.
Mais cette rente énergétique crée immédiatement un problème politique.
Les mêmes prix qui améliorent les résultats des producteurs détériorent le pouvoir d’achat des ménages, augmentent les coûts industriels, alimentent l’inflation et obligent les gouvernements à financer des dispositifs de soutien.
Le Royaume-Uni vient par exemple d’annoncer une augmentation de 4 % du plafond réglementaire des prix domestiques de l’énergie à partir d’octobre. Pour un ménage type, le plafond atteindra 1 723 livres par an et environ 22 millions de foyers sont concernés.
Le débat sur les superprofits devient alors presque inévitable.
Six États veulent rouvrir le dossier des superprofits
Six États membres de l’Union européenne ont demandé qu’une discussion soit engagée en septembre sur la possibilité de taxer les profits exceptionnels réalisés par les compagnies pétrolières grâce au choc énergétique provoqué par le blocage du détroit d’Ormuz.
La Commission européenne a confirmé avoir reçu cette demande.
Sa position est juridiquement importante : la taxation des bénéfices exceptionnels relève de la compétence des États membres, qui peuvent utiliser leurs pouvoirs fiscaux nationaux à condition de respecter le droit européen. La Commission indique également qu’elle examinera les conséquences de ces dispositifs sur le marché unique.
L’Europe retrouve ainsi un débat qu’elle avait déjà connu après le choc énergétique provoqué par l’invasion de l’Ukraine.
Mais la question dépasse désormais largement celle de la justice fiscale.
Elle devient une question d’allocation du capital.
Taxer la rente sans pénaliser l’investissement
Pour les gouvernements, l’argument est relativement simple.
Une partie des bénéfices pétroliers actuels ne résulte ni d’une innovation particulière, ni d’un gain de productivité, ni d’une augmentation comparable des investissements. Elle résulte d’un choc géopolitique ayant provoqué une hausse exceptionnelle des prix.
Capturer une partie de cette rente permettrait de financer les mesures destinées aux ménages et aux entreprises frappés par cette même hausse.
Mais la difficulté commence précisément ici.
Comment définir un « superprofit » ?
Faut-il comparer les bénéfices avec ceux de l’année précédente, avec une moyenne historique ou avec une rentabilité normative du capital ?
Comment traiter les groupes internationaux dont les profits sont générés dans plusieurs juridictions ?
Et surtout, comment éviter qu’une fiscalité exceptionnelle devenue imprévisible n’augmente le coût du capital du secteur énergétique ?
Ces interrogations ne sont pas théoriques.
En Italie, les marchés commencent déjà à intégrer ce risque réglementaire. Le titre Eni reculait le 27 août pour une cinquième séance consécutive alors que les investisseurs anticipaient la possibilité d’une taxation exceptionnelle destinée à financer une baisse des prix des carburants.
La fiscalité devient ainsi directement un facteur de valorisation.
Un investisseur qui valorise une compagnie pétrolière ne peut plus considérer l’intégralité des bénéfices générés par un choc énergétique comme durablement disponible pour les actionnaires.
Une partie de cette rentabilité peut désormais être considérée comme politiquement capturable.
Un risque de contradiction avec le financement de la transition
Le problème devient encore plus complexe lorsque les groupes énergétiques concernés investissent eux-mêmes dans la transition.
Une taxation trop large pourrait réduire les capacités d’autofinancement des entreprises précisément au moment où l’Europe souhaite accélérer les investissements dans les renouvelables, les réseaux, le stockage et l’électrification.
Ce risque avait déjà été soulevé au printemps par l’industrie éolienne espagnole, qui estimait qu’une taxation trop extensive des profits énergétiques pouvait freiner les investissements renouvelables.
Le calibrage devient donc déterminant.
Taxer spécifiquement une rente pétrolière exceptionnelle n’a pas les mêmes conséquences que taxer indistinctement les profits de l’ensemble du secteur énergétique.
Pour la finance durable, la frontière est fondamentale.
Une fiscalité conçue pour redistribuer les bénéfices liés aux hydrocarbures pourrait soutenir indirectement la transition si ses recettes financent l’électrification, les infrastructures énergétiques ou la protection des ménages vulnérables.
Une fiscalité mal calibrée pourrait au contraire augmenter l’incertitude réglementaire et ralentir les investissements nécessaires à cette même transition.
Le véritable changement est peut-être ailleurs
La crise actuelle révèle finalement quelque chose de plus profond que la seule volatilité du pétrole.
Pendant longtemps, climat et sécurité énergétique ont été présentés comme deux politiques distinctes.
Ils convergent désormais.
Réduire la consommation de pétrole et de gaz importés peut simultanément diminuer les émissions, améliorer la balance commerciale, réduire l’exposition à certains risques géopolitiques et limiter la transmission des chocs énergétiques à l’inflation.
La transition énergétique acquiert ainsi une nouvelle valeur économique : celle d’une assurance contre l’instabilité géopolitique.
Dans le même temps, les profits exceptionnels des producteurs deviennent politiquement plus difficiles à sanctuariser lorsque leur origine est directement liée à une crise qui impose des coûts considérables au reste de l’économie.
C’est peut-être là que se situe le véritable changement de paradigme.
Le débat européen n’oppose plus simplement énergie fossile et énergie renouvelable. Il porte désormais sur la répartition du risque, du capital et de la rente pendant la transition.
Et derrière la question apparemment technique des superprofits se dessine une interrogation beaucoup plus stratégique pour la finance européenne : qui doit supporter le coût des crises énergétiques, et qui doit financer l’accélération de la sortie de la dépendance fossile ?








